Roubles pour les Tchoutktches, euros pour les Corréziens

Roman Abramovitch, l'oligarque russe magnat du pétrole, propriétaire du club anglais de Chelsea et grand amateur de yachts surdimensionnés, est sans doute très populaire dans la province de Tchoukotka, une région polaire située à l'extrémité nord-est de la Russie.

Roman Abramovitch, l'oligarque russe magnat du pétrole, propriétaire du club anglais de Chelsea et grand amateur de yachts surdimensionnés, est sans doute très populaire dans la province de Tchoukotka, une région polaire située à l'extrémité nord-est de la Russie.

Gouverneur de ce district autonome de 2000 à 2008, Abramovitch a en effet largement contribué à l'essor économique de cette région et à l'amélioration du niveau de vie des populations locales en versant des aides substantielles estimées à plusieurs milliards de roubles. Des roubles d'origines diverses, plus ou moins douteuses, qui ont été ainsi recyclés pour le plus grand bénéfice des Tchouktches et pour asseoir provisoirement la carrière d'Abramovitch. Car en politique comme en économie, la réussite est avant tout une affaire de ressources financières bien gérées, de circuits parallèles maîtrisés, d'allocations et de prébendes correctement distribuées.

En France, le recyclage d'argent fait aussi partie du développement durable de la vie politique. Les problèmes de financement des partis de gouvernement font régulièrement les gros titres de la presse et ressurgissent actuellement à l'occasion des déclarations de Robert Bourgi et des derniers rebondissements de l'affaire « Karachi ».

Jusqu'à présent, les moeurs douteuses qui compromettent les échelons les plus élevés de l'Etat n'ont pas paru émouvoir outre mesure les français qui semblent s'accommoder de « la République des mallettes » et s'habituer - sans doute par impuissance et par lassitude - à la corruption de certaines « élites ».

Jacques Chirac, jugé en ce moment dans l'affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, est paraît-il une des personnalités politiques préférées des français. François Hollande, son favori pour les Présidentielles, occupe, selon le dernier sondage IPSOS, la première place d'un palmarès surprenant qui place Christine Lagarde en deuxième position.

Les dérives de notre démocratie et les passe-droits que s'octroient les puissants, la prolongation de pratiques condamnables, reposent aussi sur la passivité et la mémoire courte ou trop sélective de l'électorat dans son ensemble.

Certes, beaucoup de citoyens demeurent actifs, manifestent périodiquement et continuent à interpeller le pouvoir en place mais ils le font la plupart du temps pour défendre des intérêts catégoriels. Nous paraissons incapables de nous mobiliser pour des enjeux véritablement collectifs comme la défense de la démocratie ou des grands principes républicains. Fragilisés et préoccupés avant tout par la crise, la grande masse des citoyens a probablement tendance à ignorer ou à minimiser des événements ou des pratiques dont ils ont le sentiment qu'ils n'impactent pas réellement leur vie quotidienne.

En fait, notre semblant de République fonctionne de plus en plus sur le mode clientéliste et ainsi que le note P Rosanvallon dans une récente interview à Télérama ( datée du 14/09/2011) « le peuple fait aujourd'hui de moins en moins corps, la citoyenneté sociale régresse » ; notre communauté s'émiette, se fragmente en autant de communautés d'intérêts qui s'ignorent, voire s'opposent. Des principes simples comme la solidarité et l'égalité de traitement entre individus s'estompent, s'effacent progressivement, car ils vont à rebours du fonctionnement de la société libérale et sont bafoués tous les jours par nos gouvernants.

L'institution judiciaire est en principe là pour rappeler chacun à ses devoirs vis-à-vis de la société. Elle le fait souvent avec force et détermination en face des loubards de banlieue, elle sanctionne alors lourdement les petits voyous qui troublent l'ordre public alors que ces derniers ne font que mimer maladroitement, par leurs trafics à une échelle microscopique, les pratiques mafieuses qui ont cours au sommet de l'appareil d'Etat. Mais, confrontée aux puissants, elle paraît abdiquer malgré le courage et l'obstination de certains juges.

Dans l'affaire des emplois fictifs de la ville de Paris, le ministère public, qui agit en principe pour défendre l'intérêt public au nom du peuple français, a requis la relaxe. Le parquet entraîne ainsi dans son déshonneur et sa soumission l'ensemble de l'institution : la justice est une nouvelle fois bafouée et ne joue pas son rôle de contre-pouvoir. Les trafics de J Chirac resteront impunis, mais il est vrai que le maire de Paris agissait très probablement dans l'intérêt de la collectivité .. .

La Vème République encourage ces dérives car, en concentrant les pouvoirs entre quelques mains, elle amplifie le sentiment d'impunité et de toute puissance qui habite nos représentants. Les grands habits de la Vème sont taillés pour des tyrans éclairés, ils ne sont pas faits pour des hommes « normaux » et encore moins pour des nains cupides. Aujourd'hui les ténors du PS (mis à part Montebourg) ne donnent pas l'impression de vouloir rompre radicalement avec un système qui se décompose et qui trahit tous les idéaux inscrits aux frontons des édifices publics ; il est pourtant grand temps, si nous voulons éviter, après « la barbarie douce », le retour de la violence et des extrêmes.

Mais peut-être est-ce là un délire d'idéaliste coupé des réalités ? Peut-être convient-il de reconnaître que l'inégalité est nécessaire au fonctionnement d'une société performante et que nos industries ont besoin de travailleurs dociles, ayant intériorisé un sentiment d'infériorité ? A l'opposé, les « grands hommes »méritent d'être protégés. Après tout les français et les corréziens en particulier aiment bien Jacques Chirac ; n'a-t-il pas « donné sa vie à la Corrèze et à la France, au détriment bien sûr de la vie familiale et d'un peu de repos de temps en temps. . . » ainsi que l‘affirmait récemment Bernadette Chirac. On imagine presque à ses côtés ,plus attendri que dubitatif, le nouvel homme politique préféré des Français : François Hollande.

 

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