En ce moment, la Grèce n’a pas bonne presse.
Les grecs ne veulent plus obéir docilement aux injonctions de l’Union Européenne, les grecs ne veulent pas mourir en silence, asphyxiés par l’austérité néolibérale et cette attitude déplaît. Les grecs ne sont bientôt plus fréquentables, on leur montre la porte de sortie ; et les médias nous dressent à longueur de temps un horrible portrait du grec moyen : un métèque irresponsable qui s’est gorgé au soleil de subventions européennes pendant des années sans préparer l’avenir. Le grec moyen est un mélange de grec fraudeur, de grec exonéré d’impôts, de grec profiteur, de grec fonctionnaire surpayé, de grec privilégié, etc . . .
Le grec moyen, monstre statistique hybride, n’existe pas. Il existe d’autant moins que la Grèce reste un pays très inégalitaire ( l’un des plus inégalitaires de l’Union Européenne), marqué par des disparités de fortune et de revenus particulièrement criantes. Les grecs ne sont pas tous frappés de la même façon par la crise et les restrictions budgétaires ; ils ne sont pas non plus, pour la plupart, responsables de l’aggravation de la dette publique de leur pays.
Pourtant, alors que toute mutualisation de la dette est bannie au niveau européen, il est très courant, afin sans doute d’appuyer le caractère pédagogique de la « catastrophe », de mutualiser la dette au niveau d’un pays et de calculer le montant de la dette par habitant, suggérant ainsi une responsabilité égale et partagée de l’ensemble des citoyens. Dans son éditorial daté du mercredi 23 mai, Erik Izraelewicz du journal « Le Monde » n’hésite pas à mêler dans le même opprobre ( car il s’agit bien de cela) des catégories de populations qui n’ont probablement pas profité de la même manière de la manne européenne ( si manne il y a) : « au total, chaque grec (ils sont onze millions), le fonctionnaire d’Athènes comme l’armateur du Pirée, a déjà touché depuis janvier 2010 l’équivalent de 31.000 euros, acquittés d’une manière ou d’une autre par les contribuables européens ». Au côté de l’armateur, le fonctionnaire grec dont la solde vient d’être amputée de 20% et qui gagne péniblement, primes comprises, en moyenne 1400 euros mensuels doit évidemment se sentir coupable, ainsi d’ailleurs que tous les employés du privé dont le salaire minimum vient d’être ramené à 600 euros bruts environ.
Pour la grande majorité des commentateurs et des politiques en place, la Grèce doit payer sans sourciller et aux conditions fixées par ses partenaires européens. Le peuple grec doit expier les fautes des gouvernements corrompus ( corruption reconnue par Papandréou lui-même) qui se sont succédé à la tête du pays et payer notamment pour les armateurs grecs qui sont, eux, des privilégiés exonérés d’impôt. Il doit rembourser avec intérêts les emprunts contractés pour les commandes d’armement passées auprès de sociétés allemandes ou françaises. Il doit en bref continuer à se saigner pour une petite oligarchie européenne transnationale.
C’est la doctrine du « marche ou crève » ou plutôt en l’occurrence du « marche et crève ».
L’Allemagne qui a pourtant souffert dans le passé de ce genre d’oukase (l’intransigeance de la France au sujet du paiement des réparations de la 1ère guerre mondiale a largement contribué à la montée en puissance du parti nazi) est paradoxalement la plus virulente et la moins encline au compromis. Mais il est vrai que les Etats ont souvent tendance à faire subir à leurs homologues ce qu’ils ont subi eux-mêmes. Comme dans le domaine de la psychologie humaine, Il existe probablement une chaîne de souffrance et d’humiliation qu’il est difficile de briser, de dépasser. Le peuple grec qui n’est pas tout à fait fou sait fort bien que ce sont les deux principaux partis politiques du pays ( le PASOK et la Nouvelle Démocratie ), acquis aux thèses libérales et partenaires vertueux de l’UE , qui sont les premiers responsables de la crise actuelle. Aujourd’hui, avec un certain courage et une lucidité retrouvée, il préfère se tourner vers le parti de la gauche radicale Syriza plutôt que vers les formations d’extrême droite comme « Aube dorée ». Et ceci inquiète beaucoup tous les créanciers et tous les économistes orthodoxes de l’Union Européenne : la gauche radicale représente à leurs yeux un défaut potentiel de remboursement assumé et revendiqué, le pire scénario, le scénario qui pourrait faire tache d’huile et polluer une Europe prête à danser devant les banquiers. Les bien-pensants ne goûtent pas davantage Syriza qu’ Aube dorée. Le peuple grec ne sera ni entendu, ni écouté. il n’y a pas d’alternative à la politique du PASOK et de la Nouvelle Démocratie. Quand on ne fait pas la différence entre un fonctionnaire et un armateur il n’est pas surprenant qu’on puisse rejeter dans un même élan de créancier outragé parti de gauche radicale et parti nazi.
Bernard Cazeneuve, le ministre des Affaires Européennes, n’a pas jugé opportun de recevoir cette semaine Alexis Tsipras, le représentant de la gauche radicale Syriza, de passage en France.
On dirait vraiment que nos grands démocrates attendent avec impatience le retour des colonels .
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