Il y a du football dans le gaz

Dans une société en crise où le peuple réalise désormais à quel point les faibles payent pour les puissants, il est primordial pour les pouvoirs politiques en place de faire diversion. Le football, sport populaire et planétaire, constitue probablement l’un des dérivatifs les plus efficaces et les plus suivis au malaise de notre civilisation et au mal-être des plus démunis. Nicolas Sarkozy qui préfère très probablement les sportifs aux citoyens - même si ces deux qualités ne s’opposent pas obligatoirement- a bien compris que le temps de cerveau disponible pour regarder les matches de foot à la télé ne l’est plus pour la réflexion et a fortiori la contestation. Le journal l’Humanité, dans son édition du vendredi 24 juin, nous apprend que notre président « a rencontré l’émir du Qatar, le cheikh Tamin Bin Hamad Al Thani, à trois reprises, pour lui demander de venir en aide au football français ». Et la chaîne Al Jazira, propriété de l’émirat, vient d’exaucer ce vœu en signant un chèque de 90 millions d’euros pour des droits de retransmission télévisuelle. L’économie du football est une économie extravagante, ses vedettes touchent des salaires de plus en plus exorbitants quand, paradoxalement, l’économie est de plus en plus malade. Pour la saison 2010/2011, la somme des budgets prévisionnels des clubs de Ligue1 avoisine 1,1 milliard d'euros. Le football se nourrit en fait des malheurs de notre civilisation et son économie tient plus de l’économie de la drogue que de la gestion d’une activité sportive fût-elle florissante: elle a ses importateurs ou passeurs, chargés de repérer « la marchandise » à l’étranger, elle dispose de ses intermédiaires plus ou moins bien rémunérés en fonction de la qualité du « produit », elle est organisée par de grands parrains qui siègent dans les fédérations et notamment à la FIFA. Le football est accessoirement un sport mais surtout un défouloir, finalement bien commode pour nos dirigeants. Procurer au téléspectateur des moments d’excitation lui permettant d’échapper à une réalité traumatisante qu’il pourrait être tenté de transformer mérite bien quelques efforts et quelques compromissions avec des émirs du Moyen-Orient. En acquittant sa facture de gaz ( le Qatar est le troisième producteur de gaz naturel du monde après l’Iran et la Russie) le supporter de club contribuera donc désormais à entretenir les fastes et les déviances d’un univers parallèle chargé de lui faire oublier les fins de mois difficiles dont on connaît la part prise par la hausse du coût de l’énergie. Il y aura en quelque sorte du football dans le gaz afin d’éviter qu’il y ait « de l’eau dans le gaz » entre Nicolas Sarkozy et les français en cette période pré-électorale.

Mais ces misérables manœuvres dilatoires ne peuvent empêcher la prise de conscience de l’absurdité et de l’obscénité d’un système qui nous précipite dans la catastrophe. La consolation n’efface pas l’injustice. La crise financière frappe de nouveau à notre porte et le mouvement des indignés, même s’il reste pour l’instant sporadique et embryonnaire, traduit l’exaspération montante des peuples d’Europe qui refusent d’acquitter une facture dont ils ne sont pas responsables.

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