« C'est le comportement de quelqu'un qui ne pense plus en français… qui pense dans la langue de la finance internationale. » tonne Jean-Luc Mélenchon à propos de Pierre Moscovici et du règlement de la crise financière à Chypre, lors du congrès du Parti de Gauche à Bordeaux, le dimanche 24 mars. Les ministres des finances de la zone euro venaient de se réunir et d’imposer au gouvernement chypriote les conditions d’une aide européenne de dix milliards d’euros.
Le langage tenu par les ministres n’était pas non plus très audible par les parlementaires de Chypre qui ont refusé de voter le plan de sauvetage européen jusqu’à la dernière minute de l’ultimatum.
Chypre (du moins la partie sud de l’île) fait partie de l’Union Européenne depuis 2004 et elle vient de s’apercevoir à ses dépens que cette grande communauté ne parle pas le chypriote. D’ailleurs l’Union Européenne ne parle aucune des langues utilisées en Europe, elle ne parle pas le langage des peuples, elle a adopté, depuis longtemps déjà, la langue des financiers et la grammaire du libéralisme. Et pour Chypre « c’est la meilleure et la pire des choses ».
Le meilleur appartient déjà au passé. Ce n’est plus qu’un souvenir, le souvenir d’une expansion inespérée, d’une croissance rapide qui a suivi l’adhésion du pays à l’UE ; un développement trompeur, factice, basé sur une fiscalité très favorable aux entreprises (le taux d’imposition des sociétés est de 10%) et le développement de services financiers attractifs pour tous les affairistes. « La petite Suisse de la Méditerranée » est peu regardante sur l’origine des capitaux : les oligarques et mafieux russes y trouvent un îlot confortable ; le petit paradis fiscal prospère avec l’assentiment et l’accompagnement des autorités européennes et notamment de la BCE. Le meilleur est réservé aux banquiers et à leurs clients fortunés, le peuple récolte les miettes mais elles sont appréciables.
La crise grecque survient, provoquant des pertes colossales chez les deux principales banques de Chypre. Chypre demande une aide financière à la zone euro. L’engrenage conduisant à la mise sous tutelle de l’île s’enclenche. . .
Et Le pire est déjà là : la fermeture de la deuxième banque du pays, le probable retrait des « investisseurs » russes et autres gros clients, la contraction brutale des activités de services, le chômage pour toute une partie de la population chypriote qui profitait indirectement de cette manne financière. Le pays entier est déstabilisé, condamné au grand saut en arrière après quelques années de croissance artificielle. La petite bulle financière chypriote, gonflée avec l’aide des technocrates libéraux bruxellois, vient d’éclater, et les responsables jettent un regard désormais accusateur sur « l’économie-casino » de l’île. "Il s'agit d'une économie-casino qui était au bord de la faillite, et il fallait, et il faut faire quelque chose parce que sinon c'est vous, c'est moi, c'est nous qui allons payer la facture" déclare M. Moscovici, lors de l'émission "Dimanche+" sur Canal +, avant de se rendre à la réunion des ministres des finances consacrée à la crise chypriote.
Les chypriotes ont à juste titre le sentiment d’avoir été abusés, « poussés au crime», par un brigand qui s’est subitement transformé en gendarme. Car l’Europe est un espace trompeur, paradoxal ; une construction politique qui sait très bien règlementer la taille des cages pour les 450 millions de poules pondeuses en batterie mais qui est incapable de la moindre harmonisation fiscale. A l’intérieur de l’Union européenne, le taux d’imposition des sociétés varie de 10% à 34% tandis que le taux d’imposition sur le revenu varie de 10% à 56%, une formidable incitation au voyage pour des capitaux libres de circuler et de trouver à Chypre une « place au soleil ». En Europe, « l’économie casino » est implicitement encouragée mais, pour jouer, il faut être en bonne santé ou dissimuler ses faiblesses. Et les règles sont fixées par Bruxelles qui joue un jeu pervers : lorsque les choses tournent mal, lorsque la catastrophe inéluctable arrive, le libéralisme bruxellois opère instantanément une mue salutaire (pour le système) et se retourne contre le perdant, devenu « mauvais joueur », en lui reprochant d’avoir abusé des possibilités qui lui étaient offertes. Le remède-sanction consiste alors à livrer le contrevenant aux mains des banques et des multinationales étrangères qui vont asservir et parasiter progressivement son économie. Dans le cas de Chypre, les formidables réserves de gaz découvertes récemment au large de l’île excitent déjà toutes les convoitises . . .
Ce système qui broie les faibles ou les imprudents mais qui est si favorable aux puissants doit impérativement perdurer. L’économie de Chypre est sacrifiée sur l’autel de l’économie luxembourgeoise ou de celle de la City londonienne, il faut que « tout change pour que rien ne change ».
Avec le traité de Lisbonne et le TESCG (Traité Européen sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance), les dirigeants européens ont inventé une nouvelle forme de capitalisme : un capitalisme libéral-autoritaire qui étouffe et enferme les peuples européens dans le carcan de dettes souscrites auprès du marché financier et dans un espace extraordinairement contraint par l’euro et les règles d’équilibre budgétaire. Les citoyens européens sont pris au piège, il n’y a pas d’échappatoire, la contrainte par la force n’est jamais très loin, au mépris des institutions nationales. On connaît le slogan de Margaret Thatcher « There is no alternative », cela pourrait être la nouvelle devise de l’Union européenne. Mais si Margaret Thatcher disposait d’une certaine légitimité démocratique pour imposer à la Grande Bretagne la conversion accélérée de son économie vers le capitalisme financier, il n’en est pas de même pour la Commission européenne qui n’est pas soumise à l’épreuve du suffrage universel mais uniquement aux groupes de pression patronaux. Les pays membres perdent la maîtrise de leur destinée et ne sont plus que des instruments, on pourrait presque dire des outils, destinés à alimenter les caisses des gagnants de cette « économie-casino ». Cette prise de pouvoir, ce coup d’état à l’échelle européenne, est rendu possible grâce à la complicité des dirigeants nationaux qui ne parlent effectivement que la langue du libéralisme.
La prestation télévisée de François Hollande jeudi soir était particulièrement éloquente : notre président s’est adressé uniquement aux patrons et aux financiers ; il voulait impérativement les rassurer, leur donner des gages, toujours et encore, notamment sur les retraites.
Au final, pour paraphraser P Moscovici, c’est bien vous, c’est bien moi, c’est bien nous qui allons payer la facture !