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Billet de blog 19 juin 2018

Dans tes pas, cher Gaëtan...

Le 11 juin 2018, le Père Lachaise à Paris accueillait le dernier hommage à Gaëtan Mootoo, chercheur d'Amnesty International, décédé le 25 mai. De passage à Maurice, j'ai choisi pour cet adieu d'être là où Gaëtan est né, de marcher au village d'Eau Coulée, en union avec ceux qui l'ont connu, apprécié, aimé. Je me permets ce partage ici, car Gaëtan et moi avons Mediapart en commun.

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Rivière Mesnil, Eau Coulée, Maurice © Jean-Luc Mootoosamy

C’est probablement ici que tu as fait tes premiers pas, toi le marcheur inépuisable. Je me suis dit que tu passerais peut-être à Eau Coulée après ton départ du Père Lachaise. Je vais donc t’attendre, en marchant. Mes chaussures sont bien cirées. Je n’ai malheureusement pas trouvé de kurta à porter. Un magnifique ciel bleu recouvre ce village d’Eau Coulée, à l’entrée de Curepipe. Le soleil de juin commence déjà à baisser. Rien à voir avec le ciel parisien du 25 mai dernier. J’étais là, dans un de ces avions d’Air France que nous prenons pour « aller en mission sur le terrain ». Mon avion a tourné plusieurs fois avant d’atterrir à Roissy Charles de Gaulle. Un ciel fâché… ambiance d'une pièce de Shakespeare, Tempest over Paris… "Sale temps pour voyager", m'a fait remarquer mon voisin. En effet... et je ne savais pas qu'un autre cyclone se préparait ce soir-là.

Pharmacie, Eau Coulée. © Jean-Luc Mootoosamy

Nous sommes le 11 juin. Il est 15h30 dans ton village natal, 13h30 à Paris. Ici, tes amis, brisés par ton départ, te pleurent. Des moments de grande douleur.

Je ne suis pas seul. J’ai pris mon appareil photo, ce compagnon de route dont je t’ai parlé. Un de ces amis qui nous suivent, auxquels nous nous accrochons sur le terrain, pour apprivoiser ce que nous devrons affronter, pour être moins seuls.

J’ai pris mon sac anniversaire Mediapart, en souvenir de notre première rencontre en novembre 2014 et de toutes les autres qui ont suivi, régulièrement, en mars, chaque année. Ce sera facile pour toi de me trouver...

Cela fait une demi-heure que je me déplace. Je me dis que dans ta marche, tu dois avoir passé l’équateur, et tu dois déjà probablement me voir. Me voici devant le poste de police. Le responsable, le « chef » comme disent les autres policiers, m’a accordé la permission de faire une photo de la façade. Je passe à côté de la jonction en direction de Quartier militaire. Je m’attarde devant la stèle en l’honneur du Comte de Laperouse. Les murs de l’école primaire Saint Esprit mériteraient un coup de peinture. Contraste avec les pierres voisines de la Chapelle Notre Dame de Lourdes, immortelles.

Poste de police d'Eau Coulée. © Jean-Luc Mootoosamy

J’avance dans ces rues serrées, je prends le temps de discuter avec Mathieu, jeune homme à vélo, qui habite ici. Il a ce sourire, dont seule notre île a le copyright.

M. Dan, vendeur de légumes. © Jean-Luc Mootoosamy

Je m'entretiens aussi Dan, marchand de « brèdes Tom Pouce », de raves, de « brèdes giraumon » sous un énorme parasol aux couleurs de notre drapeau national. Il me montre, en secouant la tête, des cannettes de bière, des bouteilles laissées par des passants. Nous voyons passer un rat bien gras qui disparait dans un trou. « Avan kan mo ti zenfan pa ti coum sa… Avant lorsque j’étais enfant, ce n’était pas ainsi », me dit-il. Dan doit avoir ton âge. Tu as donc connu un village d’Eau Coulée plus propre.

Sens-tu ce parfum d’encens qui monte des autels hindous ? Devines-tu celui qui s’échappe des degs, ces immenses marmites, dans lesquels cuit le briani ? Pensais-tu que nous verrions ici un « Farata Spot » où la cuisinière graisse son tawa pour préparer ces pains indiens succulents face à des clients affamés mais patients ? Arriverais-tu à résister à un farata avec rougaille de pommes d’amour, curry de gros pois, achard de légumes et petit piment ? Entends-tu l’appel à la prière du Muezzin qui défie les bruyants moteurs des autobus rouge et blanc de la United Bus Service ?

Lieu de prière hindou. © Jean-Luc Mootoosamy
Chapelle Notre Dame de Lourdes. © Jean-Luc Mootoosamy

Gaëtan, tu as incarné toute la richesse de notre île Maurice dans ton parcours. Cette marque mauricienne que nous avions évoquée lors de notre dernière rencontre le 14 décembre 2017, à la salle d’embarquement de l’aéroport de Niamey au Niger. Tu rentrais d’Agadez où tu avais rencontré des ex-migrants revenus de Libye. Dans ton cartable se trouvait leurs témoignages après ton écoute attentive. Lorsqu'est arrivé le moment de l'embarquement, je me souviens que nous avions tous deux sorti nos passeports mauriciens. Tu y tenais beaucoup. Ton unique passeport. Mais te reste-t-il des pages pour tes prochains visas, tes prochains voyages ?

Drapeau de la République de Maurice. © Jean-Luc Mootoosamy

Merci pour nos moments de partage, cher Gaëtan. Merci pour ton écoute bienveillante, ton visage accueillant, cette douceur, ce sourire discret. Nous tâcherons de suivre cette voie de rigueur et d'humanité que tu as tracée en faveur des droits de l'Homme.

Nos chemins se séparent. Je te souhaite bon voyage. Maintenant, un dernier salaam, cher ami, comme nous avons appris à le souhaiter à Maurice, à chaque fois que s'impose le départ.

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