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Billet de blog 21 févr. 2021

Bodha, l’immaculé

A Maurice, quelques jours à peine après son départ du gouvernement, un ancien ministre se présente comme solution pour l’avenir du pays. M. Nandcoomar Bodha enchaîne les apparitions médiatiques, sans exprimer aucun regret par rapport à son rôle au sein de l'exécutif. M. Bodha, tel un sou neuf, dit vouloir rassembler l'opposition autour de son projet. Surprenant !

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M. Nandcoomar Bodha, lors de sa conférence de presse, le vendredi 19 février, à Port-Louis © Capture d'écran (Defimedia - Facebook)

Mesdames, messieurs, le Bodha nouveau est arrivé ! Le flamboyant ex-secrétaire général du Mouvement Socialiste militant, celui qui s’est auto absout de tout ce qu’il a pratiqué ou laissé faire depuis 2014 (et même avant), s’est offert une retentissante conférence de presse ce vendredi 19 février. Toujours le même maniement du verbe et, attention, l’homme est de surcroît très productif ! Quinze jours seulement après avoir muté en opposant, le voilà qui présente un « Projet de société » ! Oui, mesdames, messieurs, rien que ça !

Le coup d’éclat de M. Nandcoomar Bodha n’a pas laissé indifférent à Maurice et dans la diaspora. Il y a d’abord les membres de son ancien parti qui, convaincus de son allégeance, l’attendaient au siège du parti solaire pour un discours un samedi après-midi. Plaqués, visages décomposés, briani en main, ils lui ont finalement souhaité « bonne chance » ce 6 février. En face, à l’autre bout du spectre des réactions, il y a ceux qui applaudissent le courage de l’homme qui a quitté un parti politique détenant tous les pouvoirs à Maurice (sauf le judiciaire, heureusement !). Ceux-là le plaignent lorsque son ancien mentor le qualifie de traître (et Dieu sait quel autre mot doux sir Anerood Jugnauth ajoute en privé). Et ces nouveaux fans vont même lui imaginer un destin de Premier ministre car ils le rappellent, le Bodha nouveau est « bien né ». Oui à Maurice en 2021, quand il s’agit d’élections, la provenance de l’ADN pèse, encore.

Parmi les autres spectateurs de ces événements politiques, passent ceux qui y sont totalement indifférents. Ni chaud, ni froid. Ils savent que le fabuleux destin de M. Nandcoomar Bodha ne changera absolument rien à leur quotidien, fait de grandissantes incertitudes et de prix qui augmentent. Leur vie continue en marge de cette agitation. Ils savent bien que tout ce qui se joue n’est que comédie. Ils se souviennent encore de cette rencontre entre M. Bodha et l’activiste Bruno Laurette en pleine crise du Wakashio, vraquier qui a pollué le lagon mauricien, en août 2020 pour disons, lui demander d'être moins critique envers le gouvernement dans certains médias ! M. Laurette avait consigné une déposition à la police pour dénoncer une tentative d'intimidation. Et M. Bodha avait assuré ne pas avoir fait pression sur cet activiste.

Ces Mauriciens-là ne croient pas une seconde que M. Nandcoomar Bodha soit parti sans garantie d’un partenaire politique, sans parachute, sans que ce soit minutieusement préparé. Ces citoyens-là ont les oreilles qui saignent lorsque ce chef de chantier déchu du Metro Express parle d’écologie et de respect de l’environnement. Ils tombent à la renverse quand M. Bodha parle de réforme de la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC), lui qui a laissé abuser de la radiotélévision nationale pendant des années, lui qui est parmi les principaux responsables du piteux état dans lequel se trouve l’information de la MBC. Et que c’était savoureux de le voir interrogé avec insistance par le Head of News de la MBC, son ancien collègue dans les années 80, un de ceux sur qui il pouvait compter pour mettre en pratique la stratégie de son ancien parti !

Le "génie mauricien" !

Tellement habité par sa nouvelle mise à jour, M. Bodha n’a reculé devant rien dans son exposé. La pauvreté, la fraude et la corruption, le droit à l’information, la méritocratie, l’intelligence, le partage. Il parle même du « génie mauricien » ! Oui, le Bodha nouveau ose tout et va, dit-il, présenter ses idées aux autres partis. Va-t-il aussi tout dire sur ce qui se passe en ce moment à Agaléga, archipel où des travaux tenus secrets par le gouvernement dont il était Ministre des Affaires étrangères, provoquent d’immenses dégâts à l’environnement et angoissent les habitants ?

En fait, Nandcoomar Bodha ne semble pas avoir compris qu'en matière politique, il y a un post-Wakashio à Maurice, qu’il y a aussi un post-Covid-19. Il n’a pas saisi que, si la mobilisation citoyenne dans les rues de Port-Louis était moindre le 13 février 2021 par rapport à celle au 29 août 2020, c’est, entre autres, à cause de la réaction allergique que provoquent des hommes politiques champions d'alliances pour se maintenir au pouvoir.

Bien entendu tout homme a droit à une forme de rédemption... mais acceptez Monsieur Bodha de ne pas sauter aussi vite sur la voie rapide. Et pourtant, des occasions de rachat étaient bien là. Tenez, par exemple, voici une conclusion à votre discours que beaucoup auraient aimé entendre ce vendredi : « Après tout ce que je viens de dénoncer, compte-tenu de mon silence complice chaque vendredi au Conseil des Ministres de ce gouvernement, je me retire de la politique active. Elu sous une bannière politique que je ne porte plus, je rends mon siège de député aux électeurs. Enfin, je mets mes propositions à la disposition des visages neufs qui souhaitent faire avancer le pays ».

Mais quand on est issu d’une classe d’hommes politiques qui a construit sa carrière comme disciple de « moralite pa ranpli vant », que peut-on franchement espérer ?

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