Les sentinelles de la République

Des milliers de Mauriciens ont manifesté leur colère dans les rues de la capitale, Port-Louis ce samedi 29 août. Une marche, un exutoire, pour rappeler leur gouvernement à l’ordre et exiger que le peuple soit respecté.

Un des immenses drapeaux mauriciens portés durant la manifestation du 29 août 2020 à Port-Louis, Maurice. © Vincent Montocchio Un des immenses drapeaux mauriciens portés durant la manifestation du 29 août 2020 à Port-Louis, Maurice. © Vincent Montocchio
Sous les drapeaux, les couleurs de Maurice sont portés à bout de bras, avec ferveur. Cette photo que nous offre M. Vincent Montocchio traduit l’émotion de cette onde rouge, bleue, jaune et verte qui a touché au cœur et uni de nombreux Mauriciens, dans l’océan Indien et partout dans le monde. Un raz-de-marée, celui de sentinelles de la République, venus demander des comptes au gouvernement après la marée noire du MV Wakashio, début août. Un cri national, un souffle d’une ampleur jamais ressentie auparavant.

Si l’estimation de 150'000 personnes, donnée par les organisateurs est exacte, c’est un peu plus de 10 % de la population qui était dans les rues de la capitale pour protester, selon eux, contre la mauvaise gouvernance et la négligence du gouvernement. Et un nombre pareil n’est pas anodin. A tel point que la télévision nationale a dû y consacrer du temps d’antenne - deux minutes, chrono en main, lancement de la présentatrice compris - dans son journal télévisé. Dans un pays où l’ordre de passage dans ce bulletin est coloré politiquement, la hiérarchie de l'information de ce 29 août, était une indication intéressante de l’opinion du gouvernement sur cette manifestation.

Le journal télévisé du gouvernement a fait ce qu’il sait faire : montrer sans trop dire, ne pas mentionner une seule des revendications de la foule, éviter autant que possible les savoureuses pancartes. Si dans les journaux en français et en créole mauricien l'ambiance de la manifestation était audible, l'audio était coupé pour la version en hindi du journal. La télévision d'Etat n'a pas manqué afficher la présence d’opposants politiques, pas forcément sous leur meilleur jour pour certains, reflétant le message du gouvernement - c'est une initiative partisane et non un mouvement citoyen.  Certains hommes politiques ont aussi été filmés ou photographiés comme en caméra cachée. Un ancien ministre se retrouve dans le lot, peut-être tombé en disgrâce. Si c'est le cas, il devra s'y faire car comme il l'affirmait avec force à l'Assemblée nationale en 2015 : « Government is Government, Gouvernment decides! ».

Faire son "duty freely"

Jusqu’au bout, le gouvernement aura tenté de retenir la portée de cet événement. Avec de vieilles recettes. D’abord en appelant au loup, mettant systématiquement en garde contre d’éventuelles violences, qui n’ont finalement pas eu lieu. L’objectif était de décourager une population paisible. A la place, la foule a répondu par des moments donnant la chair de poule comme le « Redemption Song » de Bob Marley, moment de communion capturé par Mme Adi Teelock. Ajoutons à cela la prise de parole d’une nouvelle plateforme religieuse au journal télévisé, pendant huit minutes, la veille de la marche, pour dénoncer la violence, suggérant ainsi de manière subtile que manifester serait « mal ». Un argument qui peut peser dans une société où la religion compte. Et pour combler le tout, feu d’artifice de l’Etat, la « Mauritius Duty Free Paradise Day », un salon le jour de la manifestation, pour vendre ce que l’Etat ne peut écouler dans ses boutiques hors-taxe vu que les frontières sont encore fermées. Pousser au shopping : « Chocolats, parfums, vins et spiritueux ou encore montres sont les produits les plus prisés par les Mauriciens » rappelle le groupe de presse Defimedia, partenaire de ce salon via sa filiale « Events Plus ». A cette démarche, un ancien Chef de l’Etat me confiera que le samedi 29 août, il ira faire son « duty freely ».

 "Redemption Song" entonné en coeur. © Adi Teelock

Il y avait donc une foule monstre faite essentiellement d’amoureux du drapeau mauricien. Et l’ampleur du mouvement a surpris tout le monde y compris les organisateurs, et aussi laissé songeurs certaines figures politiques dans la foule. Et si la mobilisation était belle, quelques prises de paroles auront quand même agacé ceux qui n’étaient certainement pas venus écouter des candidats battus aux dernières élections tentant un retour sur scène, que ce soit à Maurice ou ailleurs, ou même entendre une « tarologue » vêtue de blanc dans une foule en noir, solidement encadrée par ses gardes du corps. Autre occasion manquée pour se démarquer, cette conférence de presse pour conclure la journée du 29 août, où l’initiateur de la marche, M. Jean Bruneau Laurette, visiblement fatigué, s’est laissé déborder sur sa droite et sa gauche avec parfois des propos incohérents, semant la confusion et un ton menaçant en net déphasage avec celui de la journée. Nul doute qu'avant sa participation à la manifestation du "Kolektif Konversasion Solider" (groupe d'organisations locales), le 12 septembre à Mahébourg, frappée par la marée noire, M. Laurette devra se doter d’un puissant bracelet anti-tiques, anti « carapates » pour pouvoir éloigner les passagers clandestins, les « bater bis », selon l’expression consacrée à Maurice, et surtout conserver sa crédibilité.

Reste le Premier ministre, M. Pravind Jugnauth, qui n’a probablement jamais entendu autant de Mauriciens scander son nom dans les rues de Port-Louis. Si cette conférence de presse de M. Laurette & compagnie a pu représenter un lot de consolation inespéré, il se retrouve dans une position peu enviable. M. Jugnauth ne va évidemment pas démissionner et ne fera pas de remaniement ministériel – cela risquerait de gonfler les rangs de l’opposition et déplaire à des soutiens. Il pourrait prétendre que ceux qui ont marché n'ont pas le profil des 37 % de Mauriciens qui ont choisi son alliance électorale en novembre dernier et qu'aucun de ses électeurs n'est déçu. Mais il devra quand même composer avec les images, les sons, les slogans, les pas, l’ambiance de ce 29 août pour être entendu par tous. Ignorer ces électeurs en marche pourrait faire du reste de son mandat un énorme boulet à traîner, comme une contrainte à des travaux forcés pour donner satisfaction... Et Monsieur le Premier ministre, la peine pourrait être longue.

Quatre ans ferme.

 

Les manifestants entre l'Assemblée nationale et le Bureau du Premier ministre. © Vel Moonien Les manifestants entre l'Assemblée nationale et le Bureau du Premier ministre. © Vel Moonien

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