Du détournement des rapports de corruption par la médiatisation de leurs images.

Du détournement des rapports de corruption par la médiatisation de leurs images. Nous ne sommes pas devant « les balles et le sang » comme à Naple, mais devant l’argent, le passe-droit, l’arrangement, je crois néanmoins utile d’ajouter une réflexion sur l’opération médiatique en cours à propos de la corruption, montrer ce qu’elle occulte, alors même qu’elle croit éclairer au plus large; dans un espace d’information collaboratif comme Médiapart, les lecteurs complètent l’approche, comme récemment, sur le thème la corruption et dans leur blog Mediapart respectif, Hamou Bouakkaz et Vincent Verschoore.

Du détournement des rapports de corruption par la médiatisation de leurs images.

 

Nous ne sommes pas devant « les balles et le sang » comme à Naple, mais devant l’argent, le passe-droit, l’arrangement, je crois néanmoins utile d’ajouter une réflexion sur l’opération médiatique en cours à propos de la corruption, montrer ce qu’elle occulte, alors même qu’elle croit éclairer au plus large; dans un espace d’information collaboratif comme Médiapart, les lecteurs complètent l’approche, comme récemment, sur le thème la corruption et dans leur blog Mediapart respectif, Hamou Bouakkaz et Vincent Verschoore.

 

Après la publication de Gomorra ,un récit enquête sur la Camorra napolitaine, Roberto Saviano expliquait que ses proches s’étaient éloignés de lui :

 

... mes proches, mes amis, mes amis d’enfance, là aussi il y a eu beaucoup de distance, une distance qui ne doit être confondue avec l'omerta , ils ont pris leur distance, non pas par peur d'être tués, ça les ennoblirait. Ils ont pris leur distance à mon égard parce que me fréquenter, ça signifiait 'interroger leur conscience", reconnaître qu'ils acceptaient tout ce type de mécanisme, les faire penser à leur paresse dans l'acceptation de tout ça…

( La grande librairie, lire la vidéo à 6’30’’)

 

 

Des deux côtés de la méditerranée, les peuples s’indignent de la corruption tandis que dans le même temps, les journaux, dont Mediapart, alignent « affaires » sur « affaires » ; Les médias propulsent les affaires des grands mais laissent de côté les petits arrangements avec la légalité qui corrompent pourtant de près notre quotidienneté et tuent à petit feu l’esprit citoyen, il ne s’agit pas de vilipender, mais notre tolérance devant les situations injustes devrait, elle aussi, pouvoir être soulagée du poids de sa paresse coupable avant qu’elle ne réclame un bouc émissaire qui l’en délivrera. Les images imposées de la corruption, « les affaires » bloquent la compréhension partagée des processus anthropologiques par lesquels, nous « les petits » laissons faire et, par là même, participons à cette montée en puissance de la corruption réelle. Vous et moi renforçons l’irrésistible prise de pouvoir de la voyoucratie qui s’installe, non seulement dans les plus hautes sphères de la finance, du commerce et l’industrie mondialisées, mais encore dans l’intimité du fonctionnement de nos villes de nos communes, de nos commerces les plus proches. J’esquisserai comment les médias aident à cette prise de pouvoir, non pas par leur complicité, mais par l’incomplétude et jusqu’à l’indigence. Mardi matin ( 20/09/2001) sur France Culture, Marc Voinchet abordait la corruption en compagnie de Pierre Lascousmes, de Raphaël Enthoven et de Leyla Dakhli, tandis que Pierre Péan était « l’invité sur bande magnétique ». Sur la même radio, à 18h, dans sa chronique quotidienne, Alain-Gérard Slama reprenait ce thème pour souligner en substance que, par la corruption, le capitalisme creusait sa propre tombe ! Alors au fond, si la situation est si sérieuse, les médias auraient pu s’en occuper avant et avec autant de pugnacité, le phénomène est si massif ! Devant cet état de fait, il me semble légitime de tenter de comprendre comment cette spectaculaire mise en avant-scène pourrait n’avoir pour effet que de permettre, sans plus d’examen, de tourner la page du rôle de la corruption dans l’histoire des soixante dernières années du capitalisme et montrer en reprenant l’analyse de (Lucien Ayissi - Corruption et Gouvernance ), quelle magie, au sens anthropologique, elle utilise à cette fin.

 

Pour nos sociétés européennes, les travaux de Pierre Lascoumes sur la corruption montrent sa prégnance quotidienne (l’attribution d’un logement social, etc.) et pas seulement en haut de l’échelle ; les formes diffèrent selon les pays, les « petites enveloppes » envers les fonctionnaires sont moins nombreuses en France qu’en Grèce, mais les « réseaux » de passe-droit y ont leur place. Globalement, cette dégénérescence républicaine exige sans doute d’autres conceptualisations que le raisonnement fonctionnaliste de type « huile dans les rouages » ou le pessimiste anthropologique anhistorique qui l’attache à la « nature humaine ». Un affinement de notre conception de la corruption est peut-être d’autant plus nécessaire que la menace du « tous pourris » (dont Enthoven se prêtait à produire l’écho) détournent de l’examen du passé par l’annonce de son traitement par les « ayatollahs de vertus », selon l’expression de Voinchet : dans l’Italie des années trente, le fascisme désignait les mafias « hors l’État » et autorisait leur chasse tandis qu’il s’appropriait de ses pratiques violentes à l’intérieur du tout État.

 

Nous avons changé d’ère, les sociétés capitalistes spectaculaires marchandes ont engendré une corruption de type capitaliste spectaculaire marchand dans laquelle les images de la corruption médiatisent les rapports sociaux à la hauteur de la corruption de ces rapports, par exemple DSK se trouve instrumentalisé avec pour fonction d’exploser l’audimat du voyeurisme, fut-il, par ailleurs blanc comme neige. Certes, cela se passe toujours un peu comme dans les années vingt, lorsque la publication de « Satan conduit le bal »assouvissait les mêmes désirs, mais à l’époque, Monsieur le Curé en interdisait la lecture et l’on obéissait ! Bien entendu, la base anthropologique de la corruption demeure l’assouvissement des passions vulgaires (Platon, commenté par Ayissi, p.101 et p. 126), tandis que son usage social demeure la constitution de chaînes de dépendances hiérarchiques ; cette compréhension n’est pas neuve, la Boétie, en son temps, désignait nommément la corruption comme « secret de la domination ». Il existe toutefois une différence essentielle entre le rôle joué par la corruption dans les sociétés anciennes et les nôtres. Pour l’ancien, elle participe encore du balancement des affects entre le « pur » et « l’impur », le « haut » et le « bas » des passions corporelles, elle s’inscrit dans le double jeu carnavalesque relatif au système de normes. L’ancien principe de la réversibilité des rôles montrait à la fois la nature affective du lien humain et la nature imaginaire de l’adhésion aux formes sociales. La possibilité même de cette inversion de rôle confortait et maîtrisait d’un mouvement convergent cette construction humaine de la nature humaine et la construction humaine des formes de son adhésion au pouvoir. L’ambivalence des rôles subsiste, un peu abâtardie et moins « ouverte », comme lorsque la tricherie au sommet de l’État s’appuie sur le plaisir de tricher avec la feuille d’impôt et inversement. Aujourd’hui encore, la corruption conserve à merveille les jouissances qui lui furent attachées dans cette période d’accumulation primitive des affects soutenant les structures du pouvoir, et bien entendu, à l’insu de la conscience que nous en avons. La corruption n’existe qu’en référence à un code social, aussi dans sa première phase, l’entrée en corruption demande une phase de jeu. Et ce jeu est très sérieux, pour beaucoup, c’est l’entrée dans une chaîne de commandement parallèle motivée par l’espoir d’échapper ainsi aux contraintes tristes de l’acceptation d’un salariat étriqué, et pour d’autres, elle ouvre la voie permettant d’augmenter les jouissances que la promotion de ses propres talents par ses propres vertus ne pourrait satisfaire. Dans ce jeu ou l’éducation bascule dans le fossé, le couple corrupteur-corrompu commence par se tâter. Entre le petit fonctionnaire et son futur client, il s’agit d’abord de se reconnaître sur le mode de communication des affects et donc, sans que cela soit dit, de faire passer en réciprocité le message partagé selon lequel le code social sera mis hors-jeu et pour un enjeu de plus bas niveau. De plus, le corrompu ne sera pas tenté par le corrupteur, sans qu’il n’ait montré les signes préalables à la reconnaissance de sa prédisposition. Les menaces de violence physique pour rupture du pacte viendront plus tard, les mafias ne contestent à l’État son rôle de monopole de la violence physique que lorsque l’accord tacite d’acceptation d’une dominance hiérarchique est rompu et que les deux clans, désormais d’un même bord, ne viennent à s’affronter pour le pouvoir.

 

La corruption véhicule aussi tous les anciens plaisirs de la magie (Ayissi) : faire exister ce qui n’est pas, faire advenir une immense fortune, créer des marchés fictifs, ou comme pour Giscard ,faire croire aux « avions renifleurs » . Bien entendu, la magie fonctionne, le fonctionnaire qui y réussit le mieux obtiendra, pour de vrai, le poste de niveau supérieur. Du plus haut niveau de l’échelle hiérarchique jusqu’au plus bas, la magie de la corruption court-circuite les exigences de la norme et transforme toute médiocrité en excellence, le fainéant trouve à s’y employer, tandis que les peu doués accèdent aux magistratures suprêmes 1 ; mieux encore, au nom de l’intégrité, les plus doués – ces crétins qui n’ont pas les pieds sur terre - en boivent d’eux-mêmes la ciguë. Tous ces traits anciens sont encore présents aujourd’hui, et ne distinguent pas fondamentalement notre rapport à la corruption des rapports anciens. Il y a pourtant une caractéristique profonde de la corruption sur laquelle nous divergeons : la corruption , « on la tait » ou bien si l’on en parle ce n’est que « sur un mode particulier », une façon « de dire qui ne dit pas vraiment ». Ce silence – l’omerta – mais aussi la gêne de ne pas interroger sa conscience, tient entendu à la nature parasitaire de la corruption, elle vit sur son hôte, aussi, le tuer c’est se condamner, d’où l’étonnante remarque de Slama sur le suicide du capitalisme par corruption. Le silence sur la corruption n’est pas non plus le résultat d’une méconnaissance. Sous l’URSS, par exemple, la corruption de la nomenklatura était massive et les comportements des gens entièrement forgés par les passions vulgaires et étriquées qui lui sont nécessaires pour prospérer et dont elle se nourrit, le tout noyé d’humour et d’alcool, l’œuvre de Zinoviev en témoigne (pour les réclamations, adressez-vous à lui, pour le sac Vuitton – Glasnost et Perestroïka – voyez Poutine). Cette notion de discrétion déroule ses effets à partir du niveau psychologique pour passer ensuite du micropolitique au macropolitique, le « joue et tais-toi quel que soit le cas » initial rencontre le sentiment de risque, le sentiment de honte d’avoir violé la vertu, ensuite la société qui la laisse prospérer et que cette déchéance condamne perd toute fierté sur elle-même, aucune société globale ne peut se prendre la corruption comme un impératif moral catégorique et se dire « tu seras corrompue », pour ensuite soulever haut ses jupes pour bien montrer combien elle l’est. Pourtant, dans nos sociétés notre rapport social à la corruption passe plus par la TV que par les cours de justice, l’écran en est plein tandis que le marais croupi dans l’ombre, et génère l’à quoi bon. L’image surmultipliée renforce notre rapport de défaite envers ceux qui nous défont, les peuples sont battus !

 

Parvenu au stade spectaculaire marchand, le capitalisme est aujourd’hui aux mains d’une oligarchie financière mafieuse ayant réussi la mise en coupe réglée des États, lesquels viennent de donner aux banques les liquidités par lesquelles elles spéculent et continuent à faire de l’argent en pariant sur l’endettement des États qu’elles viennent juste de mettre sur la paille. Ce cercle magique absolu et par lequel s’achève sous nos yeux l’ascension capitaliste appelle un retournement vers une forme de conception substantialiste de la corruption, qu’il s’agit peut-être, et pour autant que ce soit désiré, de prévenir et donc d’expliquer. L’astuce de ce retournement est d’une très grande banalité : il s’agit simplement de faire oublier l’historicité de l’instrumentalisation de la corruption dans la genèse de cette dernière phase du capitalisme, avant que de passer à autre chose. Nous aurons donc été défaits par les mauvais instincts que nous partageons tous ! L’amorce d’un débat sur la place de la corruption semble pourtant s’annoncer : ce mardi 20 septembe, sur France Culture, Raphael Enthoven s’abritait sous le rôle de l’avocat du diable pour défendre la thèse de la naturalité en s’aidant d’un éventail argumentaire allant de « tout le monde n’est pas comme ça », « ce n’est pas toujours si grave » à la « possibilité de rédemption du pêcheur » ; moins léger, et à propos des dispositions fiscales délinquantes intra européennes, Pierre Lacousmes rappelait qu’il s’agit bien de deal politique et non d’une simple disposition schizoïde des dirigeants, lesquels autoriseraient pour leur main gauche, et sans en avoir nullement conscience, de faire ce que pour leur main droite ils refuseraient. Selon Jean de Maillard, la corruption est devenue une nécessité fonctionnelle de l’économie : à partir de la crise des Saving & loan (1970) la succession des crises fut engendrée par les déséquilibres résultant des moyens mis en œuvre pour stabiliser la crise précédente. Parallèlement et indépendamment des enseignements auxquels un débat de ce type pourrait nous conduire, nous pouvons également nous poser la question, toute différente, des intérêts liés à la représentation médiatique de ce débat. Roberto Salvino rectifie le rapport social criminel présenté par les images hollywoodiennes des maffias ( M.Puzo etc. ), en précisant qu’il s’agit désormais d’organisations économiques à dimension planétaires utilisant la corruption et le crime comme outils de conquête du pouvoir. Pourtant, cette critique de l’image, tout comme la description de la violence économique (que les Grecs paient leur dettes ) reste encore insuffisante si elle ne se relie pas aux formes anthropologiques de son acceptation, car de fait, si les yachts resplendissent toujours en Grèce et si les beaux quartiers ne paient pas l’impôt, la pratique des petite enveloppes est répandue dans le peuple. Cette contradiction, si nous ne la prenons pas en charge pas au quotidien, si nous ne l’exposons pas au grand jour restera mortelle pour la démocratie, il s’agit de faire oublier que nous avons atteint un stade d’équivalence fonctionnelle entre le salariat (forme licite) et la corruption (forme illicite) en tant que deux modalités jumelles de domination par l’établissement de hiérarchies de commandement. De fait, ces deux réseaux s’étayent l’un l’autre, car, très banalement, il faut bien laisser le champ à une société parallèle pour que les plus nuls aient aussi leur chance de grimper et que de l’autre côté, les plus civils s’étouffent d’eux-mêmes, puisque des deux côtés, les voies voie licite comme l’illicite, abandonnent toute les anciennes civilités et fusionnent leur code. Sur le plan de la mondialisation des pouvoirs, la voyoucratie est à l’œuvre et l’enjeu est considérable ; je ne développe pas ce point, Roberto Saviano, dans l’interview déjà cité en délivre un premier aperçu (à 12’40’’).

Au stade de l’oligarchie financière, le capitalisme spectaculaire marchand autorise – nous le constatons – un « arrêt sur image » sur la corruption financière. Si les journalistes n’y faisaient pas attention, il est fort à redouter que le matraquage médiatique ne réactive notre rapport archaïque à la corruption. Comme l’écrit le professeur Ayissi dans son (très remarquable et plaisant) traité de phénoménologie de la corruption 1

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La substantialisation de la corruption lors de sa dénonciation dans les discours officiels a quelque chose de superstitieux : on s’imagine qu’on dénonce un être coupable d’aliéner un cosmos et d’instaurer un chaos. Cette représentation fantastique est assortie de la croyance superstitieuse qu’à force de dénoncer publiquement cet être diabolique, on pourra finir par le tenir absolument en son pouvoir ; on pourra le neutraliser en enfermant hermétiquement son pouvoir destructeur dans les mots. C’est le bon vieux principe de la vigilance magique.

Lucien Ayissi, Corruption et gouvernance, l’Harmattan, 2008 210p. ; p. 23

 

Dans cette perspective, la crise de la finance se révélerait dès lors comme un abcès de fixation, une plume apotropaïque, recrachée par le capitalisme en quête de diffuser la croyance à sa guérison (l’effet Buffet), autant qu’une mise en image destinée au renforcement de notre culpabilité silencieuse. Du pillage de l’Amérique latine par l’United Fruit dans les années cinquante à la relégation en Afrique de nos déchets encombrants, en passant par le transit des valises par les paradis de la délinquance fiscale, et l’exceptionnel management de Tepco, le capitalisme n’a prospéré que par la volonté des acteurs de sa construction de tisser, en quelques décennies de spectaculaire intégré, une toile de corruptions aussi serrée que diffuse, et dont l’usage spectaculaire consistait précisément à nous en présenter sous le nez de petites bouchées hollywoodiennes afin de nous tenir à l’écart de la perception de son mouvement d’ensemble. Il reste que substantialiser la corruption, la renvoyer à la partie démoniaque de la nature humaine gomme son historicité (Ayissi, p. 185) et par là même, nous prive des moyens d’avancer d’un pas dans l’histoire humaine de la nature humaine.

 

 

1 L’ouvrage d’Ayissi pourrait, de façon jubilatoire, se retrouver dans l’une des poches de chaque indigné, en construction de l’émancipation qui vient.

 

Ce texte reprend, sous une perspective différente, un texte précédemment publié comme" billet invité" sur le blog de Paul Jorion, 21/09/2011.

http://www.pauljorion.com/blog/?p=28816

 

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