LA DOMINATION QUI VIENT

Dans son numéro de novembre, la revue Books consacre un dossier de vingt-quatre pages aux divers aspects de « la Russie, l’État-mafia » ; l’ensemble des textes qui y sont rassemblés montre l’inverse de ce que nous pourrions considérer, de loin, comme la reconstitution d’un « État autoritaire ».

Dans son numéro de novembre, la revue Books consacre un dossier de vingt-quatre pages aux divers aspects de « la Russie, l’État-mafia » ; l’ensemble des textes qui y sont rassemblés montre l’inverse de ce que nous pourrions considérer, de loin, comme la reconstitution d’un « État autoritaire ».

Deux courts extraits permettront d’en mesurer l’enjeu.

« …ce que les Occidentaux appellent corruption n’est pas un fléau affectant le système, mais le fondement même de sa marche normale. »

Vladislav Inozemtsev [1], La dictature des médiocres, Books p.31

« La corruption est un puissant moyen d’intégration du bas en haut et du haut en bas de la société. »

 

Lev Goudkov [2], – La vraie nature du système, Books, p.28

Le reste du dossier est à l’avenant ; il dit l’avenir qui nous attend après l’effondrement, lorsque nous avons un cousin dans l’administration, dans la police ou simplement : « bien avec Untel ». Que pouvons-nous espérer ? Que faire quand nous n’en n’avons pas ?

Restaurer le cadre moral ?

De fait, si le cadre moral est bien connu de tous depuis longtemps, il est par ailleurs indispensable à faire grimper les « affaires » dans l’audimat. Aussi, sa réaffirmation ne serait utile qu’accompagnée du souci d’apprendre à « tirer patiemment les repousses de corruption » au fur et à mesure qu’elles percent notre quotidienneté la plus banale, la plus Zinovievienne ? [3], et donc, à commencer par reconnaître les mauvaises herbes, à en parler, à chaque fois qu’elles nous chatouillent la plante des pieds, chacun dans notre petit jardin.

Les épisodes Gorbatchev et Eltsine ont supprimé le Parti, laissant le KGB, libre de tout contrôle, se transformer en FSB [4], lequel fut mis au seul service ses dirigeants afin de constituer un ensemble de fiefs économiques dont Poutine n’est que le premier des barons. L’ensemble chapeaute aujourd’hui une forme renouvelée de féodalité organisée en strates économiques, lesquelles exigent tribut d’en bas et offrent protection par le haut, partout. Ce système social fonctionne comme une pyramide de Ponzi, alimente sa puissance de redistribution du pouvoir, à proportion précisément du nombre d’incapables qu’elle entraîne dans son sillage. Selon Vladislav L. Inotzemtsev, « un vaste groupe social veut rejoindre ce système et non pas s’y opposer comme du temps de l’Union Soviétique » [5] ; parallèlement, la stabilité de la configuration sociale ainsi créée est assurée par un brusque accroissement de l’espace social où le citoyen a le sentiment de pouvoir résoudre individuellement des contradictions systémiques.

« on arrive à se sentir personnellement libre dans une Russie radicalement non conforme aux standards démocratiques »

Alekseï Miller, cité par Inozemtsev, dans Russie, une société sans citoyens.

Les contraintes globalement imposées par le cadre politique ne sont pas nécessairement ressenties individuellement, tout dépend de la taille et de la forme des mailles du filet, afin de générer, pour beaucoup, ne fut-ce que l’espoir de passer à travers.

Cette situation est comparable à la régulation des économies occidentales par l’économie informelle [travail au noir, en gris, familial, domestique, convivial, souterrain, clandestin] laquelle, loin d’être appelée à disparaître, joue le rôle indispensable de soupape de sécurité pour des « économies [dé)réglementées » parce qu’elle offre, en sous -main, un espace de « flexibilité » très précieux : un savoir-faire rodé, que la traversée de crise saura valoriser.

Dans le même ordre d’idée, I. Bremmer [6] rappelle que :

« Ce qui peut sembler un déclin aux yeux des observateurs extérieurs… n’apparaît pas forcément comme tel à la majorité de la population {pour qui} un effondrement n’est pas intrinsèquement une catastrophe, mais un processus économique rationnel susceptible de profiter à une bonne partie des habitants »

Bremmer, cité par Inozemtsev, Books p. 32

À la lecture du dossier publié par Books, l’organisation sociale actuelle de la Russie dispose de tous les éléments qui lui permettront de durer pendant encore trois générations. Nous serons donc influencés. D’autant plus que nous ne réfléchissons guère aux mécanismes profonds qui ont permis la disparition de toute solution de continuité entre la société civile et l’organisation mafieuse des barons de la « Russie de Poutine».

Pourquoi donc ferions-nous mieux ?

Chez nous, la symbiose délinquante [entre les formes instituées d’organisation morose du travail et l’appartenance aux réseaux économiques déviants ouverts à l’émancipation des individus les plus doués d’appétit] est déjà bien établie : elle ne peut que se renforcer. Dans les périodes troublées, les réseaux irréguliers ne sont-ils pas les plus prompts à saisir les occasions d’offrir aux citoyens le minimum de sécurité ? Parfois c’est même marrant, au Liban, pendant les affrontements, les tirs s’arrêtaient à une heure convenue afin de laisser, de part et d’autre, passer la came, laquelle permettait de tenir le coup pendant les heures d’après et, au total, pour la période allant de 1978 à 1990, d’autofinancer les armes. [7]

Pour l’UE, les phases gorbatchévienne et eltsinienne sont largement achevées ; les États y sont aux mains d’affairistes et l’organisation économique fonctionne déjà en fiefs, à l’exemple du secteur des médias et de ses hommes liges, mais apparemment avec moins de recours à la violence qu’à l’Est. Le lobbying « sweet » [8] instrumentalise les États tout comme la Commission européenne et le Parlement. Après la culbute, cette nomenklatura plus ou moins fragmentée (munie d’un carnet d’adresses permettant de faire arriver le mazout jusqu’à ses administrés) cherchera à reconvertir localement ses positions par la mise en place d’une pyramide de Ponzi « sociale » destinée à aspirer des supporters. Cette opération demande cependant d’achever un changement de pied, truqué naturellement. Le truc de Magritte est de peindre le cadre : façon « une république irréprochable » ! Le truc de Poutine est de se présenter en champion de la lutte contre la corruption. Vous et moi, voyons bien la mise en scène [9] mais sans trop pouvoir expliquer comment la ficelle fonctionne, parfois avec retard comme lorsque l’establishment politique s’empare en douceur des propositions de Paul Jorion. La traversée de la crise permettra de conforter les positions, déjà bien assises de l’appareil « redistributeur» d’insertion sociale appuyé de petites mains mercenaires. L’effondrement sera, pour les profiteurs de crises, l’occasion d’organiser quelque trafic nécessaire, avec pour bonus d’offrir à une classe politique reconditionnée l’occasion d’endosser le costume de Monsieur Loyal dans le rôle de leur contrôleur. Nous verrons aussi apparaître, çà et là, quelques foyers de fraternité et d’égalité sans calcul, comparable à ceux qui flamboyèrent un moment pendant la révolution espagnole. Mais bon… si nous nous y étions vraiment préparés, ça se saurait.

Le tumulte de l’effondrement ouvrira le champ à l’arbitraire nécessaire à la refonte du partage du commandement entre nomenklaturas sociales démocrates de gauche et de droite, tandis que la perception des formes nouvelles de domination sera refoulée du fait que la corruption, comme secret de la domination,restera « forclose » de l’analyse sociologique : une défaillance morale plutôt réservée aux grands de ce monde.

Dirions-nous que c’est parce que les poules sont corrompues que leur hiérarchie est basée sur le pecking order ? L’inexorable mouvement de la nature prenant conscience d’elle-même est à ce point marquant que nous avons été obligés d’inventer la corruption comme étape nécessaire à la prise de conscience de nos possibilités d’émancipation. Les 10 % d’indignés auront quelques difficultés à faire comprendre au 89 % restants que le 1 % ne les tient en main qu’à leur offrir la soupape de la corruption (instrumentalisation des passions mesquines dans le but de maintenir un ordre hiérarchique = servitude volontaire) comme échappatoire à la morosité de l’organisation sociale.

Nous avons aussi observé pendant quarante ans comment la gauche a encouragé toute les valeurs à la base du libéralisme afin de promouvoir l’individu libéré, progressiste, nouveau nomade, capable à tout moment de s’adapter au marché en changeant de femmes, de salon, de sexe et d’opinion, pour ensuite s’étonner de l’atomisme des doléances rédigées par les indignés. En ce sens, appeler les masses à la révolution prolétarienne, c’est trop bien montrer les gros appétits et laisser peu de place aux désirs du « c’est mon choix » ; au total, l’appel aux révolutions à l’ancienne rend le plus grand service aux zones grises, chacun sait que la voie révolutionnaire, à grosse voix, ne lave pas plus blanc. Les 10 % d’indignés ne pourront s’exiler. Ils formeront le levain d’une « révolution » encore à venir, ce mouvement est inexorable ! Non ? Si !

 

1 – Vladislav Inozemtsev, Directeur du Centre de recherches sur la société postindustrielle et rédacteur en chef du magazine Svobodnaïa Mysl [Moscou].

2 – Lev Goudkov, directeur du Centre Levada d’étude de l’opinion publique Moscou,

3 – Soljenitsine montre le mal « venant d’en haut », Zinoviev le montre le mal « au chaud » dans l’organisation banale des passions médiocres de la vie de bureau, de la cellule de travail. L’œuvre est essentielle à la compréhension de notre temps. Rédigée sous l’URSS, elle montre déjà les causes de l’échec de la perestroïka et explique le succès de la Russie de Poutine ; ces causes ne sont pas « soviétique », mais Ibanienne – universelles. Une introduction à son œuvre, Le cauchemar social d’Alexandre Zinoviev : pouvoir et société soviétiques, par Vladimir Berelowitch – l’exceptionnel traducteur de Zinoviev – est disponible en PDF sur Persée. Devant les temps qui viennent, il est déjà trop tard que pour nous ressaisir sur l’instant ; dans la durée c’est différent.

4 – Service fédéral de Sécurité la Fédération de Russie

5 – Books p.36

6 – Ian Bremer,The J curve, A new way Yo understandWhy nation rise and fall , 2006.

7 -Antoine Boustany, Drogues De Paix, Drogues De Guerre. Achette, 1998 ; également, Didier Bigo et Annie Laurent, Guerre et drogue au Liban. Entretien avec Antoine Boustany

8 – Sucré

9 – Vicktor Pelevine, dont on se rappelle l’excellent Babylone, vient de sortir un nouveau Roman, « Eau d’anana pour la belle dame », pas encore traduit, mais dont nous pouvons avoir un aperçu dans l’interview repris dans Books. Pelevine y développe une analyse du nouvel esprit de ce temps ou « aujourd’hui les salauds sont sincères » (Godard) et les républiques irréprochables (Président Sarkozy).

« Imaginez-vous en simple citoyen, épuisé et écrasé par un impossible combat. Vous vous demandez qui met en branle les engrenages qui jours après jours, embobinent vos tripes, et vous vous mettez à chercher la vérité – jusqu’au sommet, jusqu’au bureau où siège la sangsue en chef. Or voici que vous entrez dans ce bureau, mais au lieu d’une sangsue, vous voyez un gars rayonnant splendide qui prend sa guitare et entonne une chanson sur le thème de « tout est pourri », on en a marre. Et cette chanson vous coupe le souffle, car vous n’avez jamais osé le formuler ainsi. Et il vous en chante une autre, tellement audacieuse que vous, vous avez soudain la trouille de vous trouver dans la même pièce que ce type… »

V. Pelevine

La sangsue désigne expressément Poutine ; Medvedev et Poutine développent une rhétorique anti-corruption, alors qu’ils en sont la clef de voute. Ces positions autoréférentielles du pouvoir marquent un tournant dans la « généalogie du spectacle » au sens debordien, il conviendra de détailler davantage cette mutation.

 

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