Tripalium : une étymologie écran . (archive)

Depuis longtemps déjà, les linguistes (1) écartent l’hypothèse selon laquelle notre mot pour « travail » dériverait de la forme nominale tripalium : un instrument de torture à trois pieux utilisé par les Romains et que le manuscrit du Concile d’Auxerre (582) produit encore sous la forme de trepalium ; quant à la forme verbale

Depuis longtemps déjà, les linguistes (1) écartent l’hypothèse selon laquelle notre mot pour « travail » dériverait de la forme nominale tripalium : un instrument de torture à trois pieux utilisé par les Romains et que le manuscrit du Concile d’Auxerre (582) produit encore sous la forme de trepalium ; quant à la forme verbale

supposée, *trepaliare elle n’a jamais été rencontrée. L’échange d'un "e" pour le "i" de tripalium pourrait justifier le treballar catalan, mais ne rendrait pas compte de la série de transformation en «a» pour les autres langues romanes- travailler (fr.) trabajar (esp.) travagliare (it.) trabalhar (port.). Pour rendre compte du « a », Walter von Wartburg -1932 - écartait le tripalium , avancé par quelques prédécesseurs, et privilégiait l’origine dans le latin trabes (poutre), lequel donnera par la suite le trevail , soit la machine consistant en l’assemblage de deux poutres (trabs lat.) parallèles (travée arch.), laquelle servait à entraver bœufs et chevaux lors du ferrage. Si le treballar catalan ne peut être relié aux souffrances du tripalium, l’étude de ses usages lexico-syntaxique en catalan médiéval montre assurément son affinité avec certaines formes de pénibilité. De plus, d’une façon générale, la récollection de von Wartburg (2) atteste que, vers les 12e et 13e siècles, les formes lexicales associant « travail » et l’une ou l’autre forme de douleur sont abondantes.


La présence d’affects négatifs anciens attachés à la notion de travail est manifeste, il suffisait donc aux linguistes de puiser dans le répertoire des « poutres ecclésiastiques » trabéation (crucifixion) et en référence la « trabea » ,(une toge de cérémonie romaine ornée de motif en forme de poutres), mais aussi aux « poutres de gloire » des églises chrétiennes, (trabes doxalis), lesquelles sanctifient l’origine païenne d’une consonance doloriste bien venue, quitte à s’emmêler les pieux, restons utiles.


La « tripaliation » savante, comme la reprise par le trevail vernaculaire rechargeait les affects hérités sur des signifiants neufs qui, tout en étant phonétiquement voisins, étaient sans filiation directe avec les précédents. Que ce réseau d’affects fut depuis longtemps lié à un ensemble de signifiants dont la résonnance indo-européenne saute aux yeux (4).

laBoR

latin

aRBei(t)

allemand

RaBo(t)

russe

(t)RaBajo

espagnol

(t)RaVail

français

 

 

(d)aRBs

letton


 

La mise en évidence de la racine consonantique indo-européenne en R-B règle donc la question du « tripalium » : il existait un mot antérieur en R-B, dont nous n’avons pas trace…et pour lequel le « trevail » a pris la place. L’idée de « trois pieds » dans « tri – palium » est donc ajoutée, les quelques rares formes en « i » sont uniquement gasconnes, mais la première forme gasconne repérée (1300) est en « a », viennent ensuite les formes gasconnes en « i « puis en « e » ; je remarque que les formes gasconnes « tribalhar », et elles seules, ont également une acception juridique ( procès, cause, poursuivre en justice) ? Par contre, dans le domaine anglo-saxon le mot « travaillour» fut repris du « trevail » continental , et se substitua au vieux mot anglo-saxon de racine R-B tombé en désuétude : earfoð or earfoþ* « hardship ». Par la suite « travaillour » a donné naissance à « traveller » , « travel », « tramp », ce que les étymologistes justifient par la « fatigue des voyages »

Le couple R-B(V) forme la racine indo-européenne *orbh , de laquelle dérive, par exemple, le grec orphanos (orphelin). De même, selon Pokorny - Indogermanisches Etymologisches Woerterbuch (3)- les langues slaves et germaniques présentent deux séries parallèles en R-B désignant le travail, l’esclave tel le slovène « rabôta » ( servage ) mais aussi comme en vieux russe, lorsque les diminutifs robu , robja, robjata signifient autant enfant que travailleur. « Erbe (al.) (héritier ), heir (ang.) vient également s’ajouter à ce champs sémantique.


Ces liens sont généralement « expliqués » par le fait que les orphelins étaient affectés à des tâches ingrates et seulement attachés à la communauté par une relation de servitude. Plus en amont encore, Michael Weis réaborde récemment ce problème – latin Orbis and his cognates, Cornell University (5) – et, au terme de cette étude très serrée, rattache la racine indo-européenne orbh à une racine proto indo-européenne cette fois, laquelle correspondrait tout simplement la notion de « cercle » jusqu’au latin orbis cette racine se serait clivée en deux branches la première liée au travail agricole, et la seconde à l’idée de retournement et/ou d’exclusion dans le processus d’héritage ou d’ « orphanage ». Reconnaissons toutefois que les mots servant à rendre compte des situations d’esclave et d’orphelin peuvent à toute époque, fixer des affects moroses.

 

 


Michael Weis, (conclusion de l’étude)


§
Pourquoi cette mise en spectacle du « tripalium », mille fois répété jusqu’à l’obscurantisme ? N’avons-nous pas affaire à une étymologie-écran, sans raison qui lui seraient extérieure, le travail serait à l’image du tripalium, « faut faire avec ». Faire croire que la souffrance au travail serait une propriété du travail et non pas le produit d’une organisation sociale particulière, garantit quelque peu la tranquillité des classes sociales qui se nourrissent d’un mode de domination, sans jamais proposer un monde où chacun puissent faire œuvre de sa vie.


Références
(1) Voir par exemple, Marie-France Delport, « Trabjo trabajae(se) », Etude lexico-syntaxique, Cahiers de linguistiques médiévales, Klinsiek ,1984.

(2) Walther v.Wartburg, FranszÔsishe Etymologishes Worterbuch, Eine dartstellung des galloroamisschen sprachschattzes Lieferung Nr.101/102, Band XIII / 2. Teil, Klincksieeck,
1965. – trabs, pp 135-139 , – *tripaliare pp 287 -291 – tripalium pp 291-292

(3) Pokorny – Indogermanisches Etymologisches Woerterbuch

(4) Michael Weis – latin Orbis and his cognates, Cornell University

 

Une version légèrement différente a paru sur le blog de Paul Jorion, en mai 2010, deux remarques de commentateurs ont été incorporées au texte initial, qu'ils en soient, ici, remerciés.


 

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