Belles affaires à la Une – crise ou hypocrisie ?

 

Lorsque Alessio Rastani déclare sur la BBC "Notre boulot, c'est de faire de l'argent. La récession est une opportunité pour nous." ou encore "C'est Goldman Sachs qui dirige le monde, pas les gouvernements", Le NouvelObservateur titre « le trader qui fait trembler le monde », est-il possible d’être aussi ouvertement « salaud » que pour dire publiquement ? L’affaire fait quelque bruit. D’abord estomaqués, les journaux devaient se rendre aux évidences : l'interview de Rastani n’est pas le coup monté qu’ils auraient voulu soupçonner ; il fallait donc conclure que Rastani est un « salaud sincère ». Dans un deuxième temps, il apparut que c’était bien un coup monté, puis dans un troisième, il fallut revenir en arrière : Rastani est bien un trader. À ce stade peu importe, nous avons réagi à la « vérité » comme s’il se fut agi d’un mensonge et, au mensonge comme s’il s’agissait de vérité. Nous héritons d’un usage disjonctif des termes « salaud» et « sincère »: si on est un salaud, on n’est pas sincère, si on est sincère on n’est pas un salaud. Rastani se serait donc glissé comme un caillou dans la pantoufle médiatique pour y révéler, petit scandale, "le roi est nu"; cette explication semble un peu courte, les critiques sévères de la finance abondent abondent, il semble utile de creuser encore un peu.

 

Cela fait bien quarante ans que les journalistes ressassent l’idée qu’une crise est l’occasion d’une renaissance. L’origine indo-européenne de « Krisis » incorpore effet, les sens de « diviser » et « exécuter »,tout est donc disposé pour que la crise nous débarrasse du mal, sépare le bon grain de l’ivraie. Mais voilà, ce climax attendu nous tarde et le « gimmick » est usé. Aussi, nous ne nous étonnerons pas si le chinois est appelé renfort et que de partout, les médias nous chuchotent que le mot « weiji » pour « crise » est en effet formé de deux termes opposés, le « danger » (wei) et « l’occasion ou opportunité » (ji), est-ce bien tout ? Le salaud sincère de Godard oppose, à ces banalités, un contre champ fulgurant, il questionne non plus la crise, mais bien l’hypocrisie : hupocrisis. Qu’y a-t-il "sous la crise" ? Qu’avons-nous mis « sous » (hypo) le tapis ? Qu’avons -nous oublié de ce qui liait l’hypocrisie à la crise ?

 

Dans la tragédie grecque, l’hupocrates était l'acteur qui agit en secret ; sa force de participation au drame n'agit pas dans le sens annoncé et, comme chacun sait l'hypocrisie partagée stabilise la menace des tragédies ménagères. En forgeant la figure du salaud sincère, Godard montre que c’est l’hypocrisie elle-même qui a disparu de la scène. L'idée est simple, les Grecs pensaient d'un même mouvement la crise et l'hypocrisie ; comme l’indique les sens associés du sanscrit, crise et hypocrisie divisent et agissent, l’une au grand jour, l’autre en sous-main, indissociablement. Cette répartition des rôles est bien la colle qui fait tenir le scénario debout.

 

Rastani est donc un salaud sincère et l'incrédulité des journalistes fait surgir un miroir dans lequel chacun se regarde. Les journalistes commencent par imaginer Rastani "insincère" il faut ce renversement pour continuer de faire croire que le vieux monde est toujours là et rendre à Rastani le statut de salaud sincère. Inversement, si les journalistes venaient subitement à découvrir que les « Rastani » sont la norme, alors ce serait reconnaître que jusqu’ici, ce sont les journalistes font mal leur travail et ne voient rien venir. La sincérité de Rastani, montrerait l’insincérité sincère des médias, il n’y a donc aucune hypocrisie de part et d’autre et seule la disparition de l’hypocrisie se montre pour un bref instant. Lorsqu’il apparaît, pour une certaine partie de la presse seulement, qu’Alessio Rastani jouait au salaud sincère, l’insincérité réapparaît, mais chacun sent que cette fois, elle est creuse.

 

Et nous tous, nous aussi, ne voulons plus nous reconnaître dans l’intimité de ce jeu, nous préférons penser qu’il se joue « à l’insu de notre plein gré », que c’est la norme qui s’estompe, que la corruption n’est qu’une force adjacente, naturellement partout présente, mais non constitutive du jeu. Cette attitude est aussi dangereuse au haut de l’échelle –les belles Affaires à la Une - mieux, ces belles affaires nous aident à détourner le regard des petits arrangements quotidiens par lesquels nous tous, écornons chaque jour un petit peu le contrat de citoyenneté, mais avec peu-être, l’indifférence d’acteurs qui joueraient leur rôle sans plus savoir quand ils jouent l’hypocrite.

 

Sommes-nous prêts comme citoyens à affronter la crise qui vient, avons-nous la volonté de faire revivre la démocratie? Cette volonté seule est-elle suffisante ? Comparons ce qui est comparable, qu’est-ce qui n’a pas marché pour que des millions de braves gens laissent l’URSS de Brejnev se transformer en Communauté des États indépendants (CEI), modèle  Poutine ?

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