Vision: stocker l'Hydrogène au lieu d'éclairer les (auto)routes

En pensant que l'éclairage nocturne est limité la nuit en France à partir d'aujourd'hui, je me souviens avoir écrit au parti ECOLO fraîchement créé en Belgique pour signifier que je rêvais de voir disparaître l'éclairage des autoroutes. C'était au début des années 1980. Depuis lors, ECOLO est arrivé au pouvoir, mais l'éclairage des autoroutes et autres routes express reste une histoire belge de mauvais goût. On avait coutume de dire que la Belgique est tellement éclairée qu'elle est visible depuis l'espace. C'est un peu moins vrai depuis 2008: l'éclairage des autoroutes est généralement éteint pendant 5 heures au milieu de la nuit.

Il reste que l'éclairage des autoroutes expliquerait aussi le mauvais état des autoroutes belges comparé à celui des pays voisins. En 2010, la gendarmerie m'arrêta près de Wavre pour excès de vitesse. Etant donné ma plaque française, les gendarmes très aimables, m'ont expliqué que c'était d'autant plus dangereux de rouler vite que les revêtements des autoroutes en Belgique ne sont guère parfaits. Il est permis de penser que les dépenses d'éclairage absorbent une part excessive des budgets de maintenance. La mauvaise qualité des revêtements routiers explique aussi que la vitesse maximale en Belgique est de 120 km/h au lieu de 130 km/h dans les pays voisins (France et Grand-Duché de Luxembourg).

Tout comme l'éclairage des bureaux et des commerces la nuit, l'éclairage nocturne des autoroutes n'est qu'un artefact de l'énergie nucléaire. Ceux qui déplorent le caractère intermittent de la production électrique éolienne ou photovoltaïque oublient de se lamenter du caractère trop permanent de l'énergie nucléaire dont les réacteurs ne peuvent être arrêtés et redémarré en fonction des fluctuations de la consommation.

Pour ne pas jeter le surplus d'électricité venant des centrales nucléaires, diverses initiatives ont été déployées qui relèvent du gaspillage organisé et qui consistent à sur-éclairer la nuit. En Belgique, il est fascinant de rouler la nuit parfois seul sur des kilomètres d'autoroutes avec un éclairage de 1000 ou 2000 watts tous les 50 mètres. C'est révoltant de se dire que c'est le contribuable qui paye ce gaspillage d'éclairage dont profitent les producteurs d'électricité qui créent des déchets nucléaires dangereux pour des centaines de millénaires. C'est révoltant de penser aux milliers de foyers qui pourraient bénéficier de l'électricité gaspillée la nuit, notamment pour se chauffer en hiver en évitant de brûler du mazout qui émet du CO2 qui contribue à perturber le climat. Plutôt que de jeter de l'énergie électrique payée par les contribuables, il serait plus rationnel de la vendre à bas prix aux citoyens, comme cela se fait en France. C'est aussi parce que les coûts d'éclairage pèsent sur les budgets que les revêtements des autoroutes belges seraient en si piteux état.

Cette histoire belge est d'autant plus sarcastique que l'éclairage des autoroutes ne diminue pas le nombre d'accidents ou la gravité des accidents. Bien au contraire, l'éclairage des autoroutes donne un sentiment de sécurité qui incite à augmenter la vitesse, ce qui ne peut qu'augmenter le nombre et la gravité des accidents. Il faudrait parler aussi des voitures qui s'encastrent dans les pylônes d'éclairage, après une sortie de route, un danger d'autant plus important qu'il persiste 24 heures sur 24, même en plein jour quand l'éclairage est éteint. Avant on supprimait les rangées de platanes le long des routes pour éviter que des voitures ne viennent s'écraser contre ces arbres. De nos jours, les rangées de pylônes d'éclairage représentent un danger comparable, sauf que les platanes étaient plus jolis que les pylônes qui détériorent le paysage. Il faudrait parler encore des pollutions lumineuses qui viennent en corollaire du gaspillage énergétique des éclairages nocturnes. La pollution lumineuse gêne l'observation du ciel. La faune est perturbée par un éclairage excessif la nuit.

L'autre jour, en passant dans une zone de travaux sur une autoroute belge, j'ai cru pendant quelques secondes que mon rêve se réalisait et que la Belgique devenait raisonnable : une grue enlevait un pylône d'éclairage et quelques pylônes jonchaient le sol sur l'espace central entre les deux voies d'autoroute. Mais, il me fallut déchanter : les travaux consistaient seulement à remplacer les anciens lampadaires par de nouveaux lampadaires.

Il reste que le surplus d'énergie électrique provenant des centrales nucléaires n'est pas seulement gaspillé en éclairage. Ce surplus est partiellement valorisé par le stockage à finalité hydroélectrique. La nuit, des pompes remontent l'eau dans des barrages qui produisent de l'électricité hydroélectrique aux moments de pics de consommation.

C'est sur ce point du stockage que le nucléaire pourrait favoriser l'émergence de la vision hydrogène. Les surplus d'électricité des centrales nucléaires, au lieu d'être gaspillé en éclairage, pourraient être stockés sous la forme d'hydrogène. Ainsi, l'industrie électrique apprendrait à utiliser l'hydrogène pour stocker l'électricité excédentaire d'origine nucléaire. Comme les mêmes réservoirs pourraient être utilisés pour stocker les surplus des productions renouvelables, stocker l'hydrogène pourrait devenir un moyen pour organiser de manière optimale la transition énergétique entre le nucléaire en déclin et les énergies renouvelables en plein essor.

Les réservoirs d'hydrogène permettraient, d'une part, de diminuer le nombre de centrales nucléaires en valorisant mieux l'énergie produite par les centrales existantes. D'autre part, ces mêmes réservoirs optimiseraient l'usage de l'électricité renouvelable en valorisant les pointes de production non absorbée par la consommation instantanée.

Bref, le stockage par l'hydrogène apporterait une solution tant au défaut de permanence de l'énergie nucléaire qu'au défaut d'intermittence des énergies renouvelables. L'énergie nucléaire dont les surplus seraient déversés dans des réservoirs d'hydrogène permettrait d'amorcer le stockage d'hydrogène nécessaire aux énergies renouvelables. Ainsi, l'énergie nucléaire en voie de disparition aurait au moins le mérite de contribuer à l'émergence des énergies renouvelables.

On notera qu'arrêter l'éclairage nocturne peut vouloir dire, soit démanteler cet éclairage purement et simplement, soit le remplacer par un éclairage à LEDs nettement moins gourmand en énergie électrique.

S'agissant d'un démantèlement, l'éclairage des autoroutes peut être remplacé en installant des réflecteurs pour baliser ces autoroutes. Les tonnes de métal des pylônes pourraient être récupérées, pour amorcer une économie circulaire.

S'agissant d'éclairage moins gourmand en électricité, on pourrait aussi installer des modules d'automatisation télécommandée pour rendre l'éclairage nocturne intermittent et intelligent, en évitant tout gaspillage. Concrètement, on peut imaginer une autoroute dont l'éclairage LEDs s'allumerait seulement par anticipation au passage d'une voiture, par exemple sur une distance d'un kilomètre ou de 500 mètres avant la voiture. Derrière la voiture, l'éclairage s'éteindrait. Avec son réseau autoroutier presque totalement équipé en pylônes d'éclairage, la Belgique est bien positionnée pour promouvoir ce genre d'innovations qui pourraient être supportées par les réseaux de téléphonie mobile. Ce serait une initiative honorable pour transformer une escroquerie nucléaire en une opportunité innovante au service d'une nécessaire transition énergétique.

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