Bill Gates, requin capitaliste plutôt que génie informatique

Maintenant que l'on nous raconte que Bill Gates tire sa révérence, on peut lire encore des propos laissant croire qu'il aurait inventé des éléments clés de l'informatique. Il n'en est rien. Son génie, c'est d'avoir créé un monopole commercial qui a écrasé la concurrence, tout en profitant des effets de levier de la bourse.

Maintenant que l'on nous raconte que Bill Gates tire sa révérence, on peut lire encore des propos laissant croire qu'il aurait inventé des éléments clés de l'informatique. Il n'en est rien. Son génie, c'est d'avoir créé un monopole commercial qui a écrasé la concurrence, tout en profitant des effets de levier de la bourse.

Pour commencer par la fin, comment prétendre qu'il tire sa révérence, alors qu'il reste le principal actionnaire de Microsoft?

Comment a-t-il réussi à devenir l'homme dont on dit qu'il est le plus riche du monde?

D'abord, il faut rappeler que Bill Gates ne s'est pas fait tout seul. Ce n'est pas un self-made-man. C'est plutôt un fils à papa. Son père (du même nom) était un avocat qui connaissait bien les rouages des milieux d'affaires et des grandes entreprises. Sa mère participait à un réseau de relations caritatives. Il est permis de supposer que Bill Gates a reçu en cadeau le capital initial de son entreprise Microsoft qui a bénéficié de l'appui critique de parrains influents.

En matière de technologies informatiques, Bill Gates n'a rien inventé et certainement rien de génial. Parmi les fondateurs de Microsoft, Paul Allen rappelle qu'il était meilleur que Bill Gates au plan informatique. Il se plaint aussi d'avoir été arnaqué par Bill Gates alors qu'il (Paul) avait un cancer.

Le génie de Bill Gates (père et fils) est commercial et capitaliste. Pratiquement, ce génie c'est d'avoir imposé un modèle d'entreprise (business model) par lequel un logiciel informatique (software) se vend comme un roman, avec des droits d'auteurs en quelque sorte. Puis c'est d'avoir rendu le modèle durable en vendant, à coup de marketing et de lobbying, des versions successives de ce roman à des millions de personnes. Le principal roman de Microsoft s’appelait le MS-DOS devenu ensuite MS-Windows.

Il reste que Bill Gates fut un créateur d'entreprise devenu en quelques années capitaine d'une entreprise multinationale.

Toutefois il est permis de penser que, sans l'intervention de Bill Gates, l'informatique se serait développée sur un mode plus honnête, plus convivial, plus éducatif, mieux partagé... et moins onéreuse.

Au plan éducatif, au début des années 1980, je m'étais intéressé au langage LOGO, un langage destiné à l'éducation, tant au plan des concepts informatiques mis-en-œuvre pour la formalisation des problèmes, qu'au plan de l'environnement graphique Tortue qui constituait une merveilleuse introduction et un ancrage créatif dans le monde des mathématiques. A l'époque, en tant que chercheur faisant écho aux propos de Seymour Papert du MIT, j'écrivais des articles et je donnais des séminaires pour vanter les mérites du langage LOGO par rapport langage BASIC, sans même connaître Bill Gates dont j'ai appris ensuite qu'il revendiquait d'être un des inventeurs de ce langage minable, il faut bien le dire. Le langage BASIC était l'exemple à ne pas suivre.

Au plan culturel, Bill Gates fut une sorte de dictateur de l'informatique, un requin du monde des affaires mais qui n'a jamais tué personne, à ma connaissance, mais qui a favorisé la crétinisation des utilisateurs. Microsoft a hérité de cette dictature. L'informatique à la sauce Bill Gates est une histoire de licences payantes avec tous les freins que cela suppose en termes de partage du savoir, et toutes les contraintes juridiques que cela suppose. Ce sont les juristes qui contrôlent cette informatique autant que les programmeurs.

Contrairement à un roman, un logiciel comprend deux parties: le texte source et le texte exécutable. Le texte exécutable est une traduction du texte source. L'homme (un programmeur) écrit des textes sources des programmes qui sont ensuite traduits en textes exécutables compréhensibles par une machine. Microsoft ne diffuse et ne vend que des exécutables, des programmes lisibles par les ordinateurs, mais illisibles pour les hommes. Bref, Microsoft ne vend que des textes secrets, sans révéler les sources lisibles et modifiables par l'homme.

Microsoft a démarré grâce à IBM qui avait choisi le système MS-DOS pour ses premiers micro-ordinateurs, appelés PC (Personal Computer). MS-DOS était un logiciel que Microsoft avait acheté pour le vendre à IBM. La chance de Microsoft, c'est qu'IBM n'avait pas demandé d'exclusivité. Dès lors, MS-DOS s'est imposé aussi pour les clones de l'IBM-PC. Bref, le génie de Bill Gates est surtout d'avoir arnaqué IBM. Aujourd'hui, l'IBM-PC n'existe plus, mais il reste les descendants des clones et de multiples concurrents fabriqués par les HP, Dell, Acer, Asus, mais aussi les Sony, Samsung, etc.

Avant qu'IBM choisisse MS-DOS, le système CP/M était bien connu des amateurs de micro-ordinateurs qui étaient encore relativement rares. D'aucuns considèrent que le MS-DOS était une pâle copie de CP/M. Quelques années avant d'avoir entendu parlé du MS-DOS, je me souviens d'une carte CP/M qui s'insérait dans un des connecteurs (slot) de l'Apple II qui était une machine ouverte au début des années 1980 (Apple a changé de philosophie avec le Macintosh, une machine innovante mais fermée).

Sans doute parce que les jeunes journalistes n'ont pas connu MS-DOS, on peut lire dans la presse actuelle une autre ânerie, à savoir que Bill Gates aurait inventé Windows.

En fait, c'est l'équipe d'Alan Kay qui a inventé le principe du multi-fenêtrage quand il travaillait au XEROX PARC (Palo Alto Research Center). Comme bien des chercheurs à l'époque, j'y étais passé en 1983 quelques années après le départ d'Alan Kay, un vrai génie de l'informatique. A l'époque, j'étais allé aux XEROX-PARC pour découvrir SmallTalk, le langage et l'environnement qui allaient inspirer chez Apple, Lisa puis le Macintosh. Ce n'est que 10 ans plus tard que Microsoft a sorti un premier environnement décent de multi-fenêtrage.

En 1984, j'ai entendu Alan Kay raconter au cours d'une conférence (il était invité d'honneur) que s'il avait pu innover en informatique chez XEROX, c'est parce que les headquarters de XEROX se trouvait sur la côte EST, alors que le PARC était sur la côte OUEST. Il faut savoir que XEROX venait de faire fortune avec les copieurs et qu'on était 10 ans avant la naissance d'internet.

Ni Bill Gates ni Microsoft n'avait bien anticipé l'arrivée d'internet. Quand Netscape a commercialisé le premier navigateur (browser) de l'histoire de l'internet, le succès fut fulgurant au point de devenir une menace pour Microsoft. C'est  alors que Microsoft diffusa gratuitement Internet Explorer un clone du navigateur de Netscape, ce qui fit crouler la société Netscape. Heureusement, tout ne fut pas perdu. La fondation Mozilla récupéra le navigateur Netscape et le publia en sources ouvertes (open source) pour en faire Firefox, devenu depuis 2004 un pilier de l'informatique libre.

Firefox est à l'informatique, ce que MediaPart est à la presse: un espace de liberté, en quelque sorte. Firefox est sans doute le navigateur le plus honnête, car ses 3 principaux concurrents (Chrome, Safari et IE) sont aux mains de multinationales capitalistes (Google, Apple et Microsoft).

Quant aux smartphones, ces ordinateurs qui remplacent  le téléphone, le dictaphone, l'appareil photo, la caméra vidéo, le récepteur GPS, etc. il faut se rappeler ce disait  il y a une dizaine d'années, un responsable des mobiles chez Samsung:

"We have good reason to be concerned. They (Microsoft and Intel) took all the value and left hardware makers as clone producers. We don't want a repeat of that situation," San-Jing Park, head of mobile handsets at Samsung, told Reuters (...)

Google a surfé sur la vague anti-Microsoft et imposer le système Android qui est gratuit et ouvert.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.