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Billet de blog 4 mars 2022

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Cap au pire ?

« Tant mal que pis encore. Jusqu'à plus mèche encore », écrivait Samuel Beckett voici quarante ans dans Cap au pire (1982). Moins inspiré, Emmanuel Macron a lâché hier, après avoir vidéocausé avec Vladimir Poutine : « le pire reste à venir ». Instrumentaliser les peurs : une stratégie électorale efficace.

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Vladimir Poutine et Emmanuel Macron au Fort de Brégançon, en août 2019.

Celui que, depuis un moment déjà, j’appelle « L’ENFLURE », tant il a roulé son monde dans la farine, a donc annoncé, juste avant la date de péremption, sa candidature pour un nouveau quinquennat.
Jupiter-maître des horloges, même bousculé par la guerre en Ukraine, garde le sens du timing. La veille, il s’exprimait en chef d’État, dessinant un programme pour la France où l’on pouvait se dire que, comme Poutine, il se voit au pouvoir jusqu’en 2036 (au moins). Dans le même temps étaient fort opportunément annoncées la levée du « pass vaccinal » et des restrictions sanitaires (en Suisse, c’est fait depuis le 17 février).
C’est de bonne guerre, dira-t-on, et la guerre est bonne, en tout cas pour les ambitions électorales de M. Macron. A l’en croire, nous étions déjà « en guerre » depuis l’irruption du Covid. Là, c’est une vraie guerre, à l’ancienne, avec bombardements et troufions.

Hier donc, l’encore Président de la République mais désormais candidat à son élyséenne succession, a donc mis en scène une causerie téléphonique avec le maître du Kremlin, agresseur de l’Ukraine. Celui-là même qu’Emmanuel Macron, bronzé comme un plaisancier dopé au monoï, invitait en août 2019 à prendre l’apéro au Fort de Brégançon.
A en croire le récit élyséen, Emmanuel Macron aurait fait la leçon à Vladimir Poutine : « Tu te racontes des histoires, tu recherches des prétextes ». Car ces deux-là se tutoient. De là à dire qu’ils sont à tu et à toi... Ou encore, cul et chemise, sans savoir qui est le cul, et qui est la chemise.
Et au bout d’une heure trente de causerie tutoyante, ce constat d’échec (oh combien prévisible) : Poutine est déterminé « à poursuivre l’opération militaire jusqu’au bout ». L’Élysée a fait part du « pessimisme » d’Emmanuel Macron : « Rien n’est acquis mais le rapport de force est très démesuré ». Déjà une once de renoncement… Au Vietnam aussi, le rapport de force était « très démesuré » contre l’armée américaine.
Mais il y a pire : le pire ! C’est LA phrase à retenir, reprise en boucle par tous les médias : « Le pire est à venir ». Évidemment, une guerre, ça n’a rien de rassurant. Mais prophétiser « le pire » ? A quoi bon terroriser davantage encore les chaumières hexagonales si ce n’est pour jouer sur le sentiment de peur dans la perspective électorale qui se rapproche ? Sans doute sans rapport aucun, France Inter diffusait hier soir de multiples messages gouvernementaux du dispositif Suicide Écoute… Tout cela est fort bien orchestré.

Emmanuel Macron n’a plus besoin de faire campagne. La guerre en Ukraine, et l’angoisse qu’elle suscite, font le job. Dans le désastre qui s’annonce, Macron-Clémenceau-Pétain se pose en celui-qui-va-sauver-les-meubles, avec à la clé, l’indépendance nationale (énergétique, alimentaire, etc.) On rigole : avec, en prime, un juteux rapport de prospective sur ladite indépendance nationale commandé au cabinet libéral-américain McKinsey ?

Donc, oui, sur ce plan, le pire semble à venir. Le problème c’est qu’on ne voit guère, en l’état, qui pourrait tracer un autre horizon. Tout peut certes encore bouger, mais les sondages actuels laissent prévoir un second tour opposant Emmanuel Macron et Valérie Pécresse. La gauche n’est pas seulement divisée (ce qu’elle a toujours été), elle est en lambeaux. Jean-Luc Mélenchon, parti le premier en échappée solitaire, a échoué à rallier à sa candidature d’autres forces de gauche : il ne dépasse pas 12% des intentions de vote et son socle électoral semble se fragiliser. Jadot : 5,5%, Roussel, 3,5%, Hidalgo, 2%. Soit, toutes tendances confondues : 23%. A condition (fort improbable à ce stade) que Mélenchon se qualifie pour le second tour, et que malgré les oukazes réciproques de ces dernières semaines, il parvienne à rassembler sur son nom toute la gauche, on voit mal où et comment il irait chercher les 27% restants pour triompher au second tour. D’autant que l’extrême-droite (Le Pen, Zemmour, Dupont-Aignan cumulés) reste à un score très élevé de 31 %...

Un dernier point, pour finir. Dans l’actuelle guerre d’Ukraine, un acteur tire très habilement son épingle du jeu. Il se tient en retrait, ne dit quasiment rien, et retire presque tous les marrons du feu. Cet acteur pourtant majeur, c’est la Chine. La Chine, plus sûrement que les États-Unis en déclin, bien moins maladroitement que la Russie de Poutine, c’est le nouvel Empire planétaire. Que cela plaise ou non, c’est avec la Chine qu’il va falloir composer dans les années et décennies à venir. Étonnant qu’Emmanuel Macron n’ait pas encore pensé à fusionner la déroute de son Soi avec la route de la Soie. S’il est réélu, il devrait inviter Xi Jinping cet été au Fort de Brégançon. Mais le tutoiement ne sera peut-être pas aussi aisé qu’avec Vladimir Poutine.

Jean-Marc Adolphe
(article initialement publié sur le site des humanités)

VIDEO
Denis Lavant à la sortie de La Grande Table, sur France Culture, interprète un extrait de Cap au pire de Samuel Beckett (juillet 2017)

Denis Lavant interprète un extrait de "Cap au pire", de Samuel Beckett © France Culture

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