La Grèce, surface de projection

Pour Mari-Mai Corbel, ancienne collaboratrice de la revue Mouvement vivant aujourd’hui à Athènes, à travers « l’affaire Jan Fabre », « la Grèce sert de surface de projection au refoulé identitaire d’Européens du Nord. » Une analyse décapante.

Athènes, 2015 © Myrto Papadopoulos Athènes, 2015 © Myrto Papadopoulos

Le site internet de la revue Mouvement a mis en ligne, ce mardi 4 avril, une analyse particulièrement fouillée, signée Mari-Mai Corbel, de ce que révèle "l'affaire Jan Fabre". Revenant sur les raisons de la démission de l'artiste flamand nommé il y a peu "curateur" des festivals d'Athènes et d'Epidaure (https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-adolphe/blog/040416/jan-fabre-n-ira-pas-se-faire-voir-chez-les-grecs), Mari-Mai Corbel écrit : "Jan Fabre, par son ignorance de la situation grecque, n'a pas mesuré ce que son projet pouvait avoir de relents colonialistes nauséabonds dans le contexte politique et historique grec. Sans doute, ce professionnel de la provocation a-t-il penser donner un coup de pied dans la fourmilière esthétique grecque bien que n'y connaissant rien, donc armé de solides préjugés. Sans doute s'est-il pris à imaginer ouvrir un débat esthétique polémique et vivifiant qui lui rappellerait sa jeunesse... Sauf qu'il a manqué d'informateurs. (...) C'est ainsi qu'il venait « l'esprit et le coeur » dits ouverts. Posant devant le célèbre théâtre Hérodio où tant de célèbres concerts politiques furent donnés, avec en fond un drapeau belge, Jan Fabre, sourit, heureux d'apporter l'esprit belge et le multiculturalisme à la société grecque, pour l'aider à passer le cap difficile de la mondialisation. C'était son projet. Son projet qui vise en 2019 la création d'un « Matrix grec » avec de jeunes artistes grecs qu'il aura au préalable sélectionnés et formés. Violence du néolibéralisme assumé chez une clique d'artistes des années 1980. Je rappelle que le principe de Matrix est un personnage qui découvre au contact de la réalité virtuelle, que c'est lui qui vit dans le virtuel tandis que ce qu'il prenait pour virtuel est la vraie réalité... Autrement dit, chers Grecs, vous êtes encore dans vos rêves, mais bientôt l'UE et derrière les USA, vous auront expliqué quelle était la bonne réalité."

"Encore une fois", poursuit Mari-Mai Corbel, "la Grèce sert de surface de projection au refoulé identitaire d'Européens du Nord. C'est là que l'on peut rapprocher la sidération que nous fait éprouver ce passage éclair et désinvolte d'un  Jan Fabre de celle que nous avons éprouvée après le 13 juillet 2015 et le vote forcé d'un troisième mémorandum pire que les précédents, et continuons d'éprouver devant l'obsession de l'Union Européenne à anéantir l'économie et la société grecques. La Grèce, malheureusement pour elle, avec son Acropole et Epidaure, sert de source de légitimation civilisationnelle à bien des Européens occidentaux du nord qui seraient plutôt d'origine barbare d'ailleurs.... Vieille histoire apparemment mal digérée.(...)

Depuis l'empire byzantin, en passant par l'empire ottoman puis la seconde partie du XIXe siècle, les Balkans n'ont cessé d'être un creuset de brassages culturels, linguistiques et religieux ; de même, qui connaît l'histoire des Grecs sait, qu'outre la pratique à peine voilée du protectorat des Puissances (russes, allemandes, anglaises, françaises) qui leur imposa diverses marques culturelles parfois au fer, qu'elle est tissée d'exils. La diaspora grecque nourrit des liens solides dans le monde entier. Ne serait-ce que depuis la politique des mémorandum, plus de 200 000 jeunes se sont exilés un peu partout dans le monde et en Europe et viennent rajeunir si j'ose dire cette diaspora. Et pour revenir à la scène artistique, la génération des années 1990 que j'ai rencontrée en mai 2014 au cours d'un reportage sur les artistes grecs de la création indépendante, a majoritairement étudié aux USA, en Angleterre, en Allemagne et en France, tissant des liens artistiques internationaux au passage. Sans parler même des aïeuls (musiciens, chanteurs, auteurs, cinéastes, hommes de théâtre) ayant été contraints à l'exil pour beaucoup en France ou en Allemagne pour des raisons politiques. Creusons un peu ce multiculturalisme fabrien – et laissons de côté le fait bête qu'il s'agissait d'infliger un monoculturalisme belge. Un vieil atavisme, en fait, de nation  colonialiste, qui se définit par l'absence d'intérêt pour la langue minoritaire de l'autre, pour la complexité de son histoire et de sa culture, et, cela, pour venir lui apporter LA civilisation (ici européenne, on se tient les côtes de rire), à cet autre – ici, le concept de « Grec ». Lui apporter la nouvelle civilisation multiculturelle, « promesse » que nous apporte la « mondialisation », selon les mots de Fabre.(...)
Certes, l'ignorance arrogante de Jan Fabre est impardonnable, mais l'on peut supposer lorsqu'on connaît quelques dessous de l'affaire du festival, depuis l'éviction de Yorgos Loukos jusqu'à la nomination de Jan Fabre, que du côté du Ministre de la Culture et des cercles de Tsipras, une certaine idéologie souffle. Une idéologie qui va de pair avec l'obstination à rester dans les clous de l'euro et à céder aux eurocrates, l'angoisse grecque étant de n'être pas européens, pas occidentaux donc pas modernes et arriérés. Une idéologie qui s'accommode du mot mana - « réformes » - (qui désigne donc en régime néolibéral de défaire l'État social tout en durcissant le régime fiscal jusqu'à le rendre écrasant) tout en justifiant la vente des biens publics jusqu'à des plages et des îles à des « investisseurs étrangers ». « Je ne suis pas spécialiste mais Fabre est l'homme qui arrive à réaliser la nouveauté simultanément dans toutes les formes d'art. Il connaît ce que ça veut dire mondialisation et il essaie de transvaser son oeuvre à toute l'Europe. Jan Fabre est appelé pour amener la Grèce à l'épicentre du devenir mondial en tant que partenaire paritaire », déclara le ministre de la culture, Aristidis Baltas, enflammé, n'omettant point de citer Spinoza parce que flamand mais ignorant que Spinoza avait appris le grec ancien à Venise au contact d'un moine orthodoxe fuyant l'Empire Ottoman. Une idéologie de la « modernisation via la mondialisation », qui en Grèce résonne avec le regard que les Grecs portent sur eux-mêmes via le miroir déformé que leur tendent les Européens du Nord, miroir pervers et déformé par un racisme dépité face au fait que les héritiers de l'Acropole ne parlent plus le grec ancien (non, ne riez point), ni ne portent de toges (ces Grecs sensuels, paresseux, byzantins, tricheurs, voleurs, dépensiers, et j'en passe). Oui, je sais, c'est pénible mais le pire qui puisse arriver à ces visiteurs nord occidentaux est de réaliser que l'Odyssée ainsi que la mythologie grecque sont largement vivantes dans la culture contemporaines – j'ose à peine dire « populaire » tant ça va gêner nos stéréotypes occidentaux.

(...) L'interprétation du nationalisme grec, si tant qu'il fût, est aux antipodes de celle qu'on peut avoir d'un nationalisme flamand, allemand ou français, de nations colonialistes donc. Toujours en Grèce, la défense de la nation vient d'une guerre de libération nationale contre les occupants, puis contre les protectorats dont le dernier en date est celui européo-allemand de l'Union Européenne et de l'euro. En Grèce, les élites ont méprisé leur pays, pour justifier leur collaboration avec des intérêts étrangers, liés à leur servilité souvent corrompue et mâtinée du complexe du colonisé qui rêve de se moderniser, de s'européaniser, de s'occidentaliser. Et force est de constater avec la crise actuelle des réfugiés, que la résistance populaire aux pulsions xénophobes nationalistes est une leçon donnée à ces gros pays du nord si civilisés. Je note que les effets des politiques culturelles en France comme un peu partout en Europe depuis dix à quinze ans reviennent à évincer la création contemporaine indépendante. Une création qui vient de la critique du spectaculaire, qui recherche à réinventer la place du spectateur, et qui bien souvent préfère les petites jauges tout en répugnant aux grands shows. Une création aussi qui cherche à s'extirper des violents courants néolibéraux emportant le théâtre et la danse dans son marché – d'où que le destin du nom d'artiste soit celui de la marque et de la star, au mépris de la réalité du travail artistique, forcément collectif. Si l'on prend froidement le projet de Jan Fabre, il consistait ni plus ni moins à anéantir cette création indépendante  grecque d'ores et déjà en train d'émerger à l'étranger, pour former un bataillon d'interprètes à sa solde, à la solde de son esthétique, largement spectaculaire, fondée sur la marque « Jan Fabre ». Une marque massivement soutenue par l'organisation médiatique de sa publicité, via des livres, des articles people (comme celui sur l'événement de l'anniversaire de sa compagnie samedi 27 mars avec 600 invités de marque) et une expérience rompue de la presse critique. Car, et c'est cela l'important, pour masquer la misère des budgets culturels dont la Grèce est exemplaire, la troïka ayant en 2011 imposé la suppression de 100% des subventions aux compagnies indépendantes, il suffit de maintenir quelques activités spectaculaires, avec des noms internationaux (qui commencent d'ailleurs à vieillir) noms internationalement connus, soit avec des marques paillettes approuvées, faciles à médiatiser, en concurrence, en compétition, et, à partir de quoi la désertification culturelle en marche passe inaperçue. Véritable imposture qui colle bien avec celles de nos représentants politiques, eux-mêmes devenus des marques."

Pour lire l'analyse de Mari-Mai Corbel dans son intégralité :

http://mouvement.net/opinions/contributions/mauvaise-danse-laffaire-jan-fabre

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