A Tinjacá (Colombie), un maire élu grâce au vote blanc

Toujours non comptabilisé en France, le vote blanc est parfaitement reconnu en Colombie. Lorsqu’il est majoritaire, il conduit à invalider une élection, comme ce fut le cas dans la petite ville de Tinjacá. Une histoire narrée par Bruno Tackels.

A l’entrée d’un petit bar rural, à Campo Hermoso, sur la commune de Tinjacá © Jean-Marc Adolphe A l’entrée d’un petit bar rural, à Campo Hermoso, sur la commune de Tinjacá © Jean-Marc Adolphe

En France, au second tour de l’élection présidentielle, pas moins de 3 millions d'électeurs (soit 8,5 % des votants) ont choisi de glisser dans l’urne un bulletin blanc. Mais le vote blanc n’est toujours pas comptabilisé dans les suffrages exprimés. Sept des candidats à la présidentielle se disaient favorables à sa reconnaissance, selon des modalités variées, mais Emmanuel Macron n’a rien dit sur le sujet. Il existe cependant un Parti du vote blanc, qui sera présent dans une centaine de souscriptions aux prochaines législatives, dont l’objectif est précisément « d’obtenir la reconnaissance du vote blanc comme un suffrage exprimé dans les résultats d’élections. »

De l’autre côté de l’Atlantique, le vote blanc est bel et bien reconnu. En Colombie, la cour constitutionnelle l’a en effet reconnu comme « une expression valide de dissension à travers laquelle s'exprime la liberté de l'électeur » et a demandé que son décompte « ait une incidence décisive sur le processus électoral. » Si les votes blancs obtiennent la majorité absolue dans le cadre d'une élection uninominale majoritaire, il faut revoter et les candidats qui se sont présentés ne peuvent se représenter. C’est ce qui s’est passé en octobre 2015 dans la petite ville de Tinjacá (près de 3.000 habitants), dans la région montagneuse de Boyacá. L’élection fut annulée, avant d’être rejouée avec d’autres candidats. C’est ainsi que Felix Sierra est devenu maire de Tinjacá. Lors d’un séjour en Colombie, de mi-mars à mi-avril dernier, nous avons pu le rencontrer avec Bruno Tackels, essayiste-écrivain désormais installé en Colombie. Bruno Tackels m’a fait parvenir le texte ci-dessous, que je suis heureux de partager sur mon blog.

Entretien avec Felix Sierra, maire de Tinjacá, dans son bureau Entretien avec Felix Sierra, maire de Tinjacá, dans son bureau

Bruno Tackels

Le pays du vote blanc n’est pas une chimère

ou l’histoire d’une utopie réaliste

Je vis depuis quelques mois à Tinjacá, dans un petit village de la Cordillère des Andes colombiennes. Le maire de ce village a été élu l’année dernière grâce au vote blanc. Oui, « el voto en blanco » existe bel et bien dans la constitution colombienne, et chaque bulletin blanc est comptabilisé, puisqu’il est parfaitement légal. Il est donc possible que le vote en blanc, s’il est majoritaire, devienne le premier parti et qu’il gagne les élections. C’est ce qui s’est passé à Tinjacá, et il est important aujourd’hui de le faire savoir aux Français, qu’on embrume avec le slogan : « Le vote blanc, c’est une belle utopie, mais ce n’est pas réaliste. » En finir avec cette maladie collective qui rend impossible tout ce qui est possible.

Reprenons le récit depuis le début. Dans ces montagnes très agricoles, mais au développement fragile, le système représentatif est une réelle caricature de la crise politique qui se généralise dans le monde entier.  Les dérives, le clientélisme, les conflits d’intérêt et la corruption y règnent en toute impunité. Quelques familles tiennent une région et l’alternance politique entre « conservateurs » et « libéraux », qui fit des ravages sanglants dans l’histoire de la Colombie, n’arrange rien à la situation de grande précarité de la région de Boyacá (gestion sensible de l’eau, monocultures, absence de routes, de services publics, etc.). Les réunions et les meetings se terminent en général par une distribution de sac de riz, avec ultime recommandation pour bien voter le jour J, et la bière coule à flots.

Un jeune médecin, Felix Sierra, entend le désaveu grandissant, et pour tout dire la colère de la population à l’égard d’une classe politique à bout de souffle, et de ses pratiques d’un autre âge. A l’automne 2015, il décide de se présenter aux élections municipales en dehors des partis, pour faire, réellement, de la politique autrement. Dans sa quête de transparence vis-à-vis des électeurs, il démissionne de son poste à l’hôpital public, ainsi que sa femme, qui est infirmière dans le même établissement.

Sentant le vent du boulet, ses adversaires politiques, vieux brisquards manœuvriers et procéduriers trouvent (ou suscitent ?) la faille juridique : la femme de Felix Sierra a signé sa lettre de démission trois jours après la date-limite de dépôt des candidatures. Ils réussiront à faire invalider purement et simplement la candidature du médecin.

Quand la nouvelle se répand dans les vallées de Tinjacá, et les nouvelles vont très vite au royaume des colibris, c’est d’abord la consternation, car s’il s’était présenté, c’est parce qu’il avait senti qu’il avait un réel soutien populaire. Puis c’est la colère qui s’exprime et se partage, lors d’une première réunion publique, dans le salon communal de Campo Hermoso. Les villageois s’organisent autour du vote blanc. Car pour qu’il soit reconnu, il faut qu’un certain nombre d’électeurs se regroupent pour porter activement ce vote de contestation.

Les réunions se multiplient dans chaque vallée, et le mouvement prend de l’ampleur, jusqu’à remporter l’élection avec 53% des voix, ce qui le hisse au rang de premier parti. Le vote blanc, premier parti de Tinjacá. Ce qui provoque logiquement l’annulation du scrutin, et l’obligation d’en organiser un nouveau. Dont sont exclus les candidats du premier tour invalidé. Le parti du vote blanc propose naturellement de soutenir la candidature de Felix Sierra, qui lui est maintenant parfaitement éligible, et emportera l’élection haut la main, face aux pâles figurants des partis traditionnels.

Depuis deux ans, il administre la Mairie en y insufflant une nouvelle dynamique, au plus près des populations qu’il représente, et qui l’ont réellement choisi. Précisons que cette utopie tout à fait réaliste n’est pas unique. C’est la quatorzième fois que le vote blanc gagne des élections en Colombie.

Cette histoire du fond des Andes est édifiante, si l’on s’amuse à la transposer dans l’échiquier de la politique française, loin des réalistes pourfendeurs d’utopies. Imaginons un instant que le vote blanc soit légal en France, et qu’il puisse être comptabilisé dans le décompte électoral du premier tour. A mesure que s’effondrait la popularité du président François Hollande — indice de la mort programmée des partis de gouvernement, de droite comme de gauche —, la colère montante s’est cristallisée sur les extrêmes, de gauche comme de droite.

Que se serait-il passé si cette colère avait pu s’énoncer en votant blanc ? Que seraient devenus les sondages, pythie des temps modernes, s’ils avaient dû répertorier, en plus des différents candidats, un impétrant sans corps ni visage, mais bien représentant de ce que pensent les Français ? Je ne mets pas le parti d’extrême-droite à plus de 6%, et la gauche aurait sans doute fait sa mue, face à un tel danger, et aurait certainement inventé le programme commun (Mitterrand) du XXIème siècle.

Quant au deuxième tour qui a opposé Emmanuel Macron à Marine Le Pen, il se serait développé suivant de tout autres scénarios, et rien n’interdit de penser que la situation de panne démocratique qu’il révèle est tellement insupportable pour tant de Français, qu’ils auraient pu mettre le vote blanc premier parti de France, obligeant la politique, enfin, à se faire autrement, avec eux. Mais vraiment.

La nuit est tombée sur la vallée de Tinjacá, et les premières lucioles dansent à la lisière de la forêt. C’est une autre bonne nouvelle, pour les lecteurs de Georges Didi-Huberman, qui postule la « survivance des lucioles », après que Pasolini, et Agamben à sa suite, aient déploré leur disparition en Europe : ici dans la montagne colombienne elles sont bien vivantes, elles dansent et séduisent, avant de mourir après l’amour.. Fort heureusement, tout le monde n’est pas l’Europe.

 

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