Jean-Paul Curnier, mort d’un réfractaire

Mourir, il fallait bien que ça arrive… Philosophe à l’arc, écrivain, Jean-Paul Curnier a tiré sa révérence, à Arles, ce 5 août 2017. Hommage à un ami, libre penseur, énergumène qui n’oubliait jamais l’humour, marque suprême d’une certaine politesse du désespoir.

« Là où l’arc nous emmène », Lecture de Jean-Paul Curnier au festival ActOral , Marseille, 11 octobre 2014 « Là où l’arc nous emmène », Lecture de Jean-Paul Curnier au festival ActOral , Marseille, 11 octobre 2014

Cher Jean-Paul,

Je t’écris parce que tu n’es plus là. Cela a-t-il encore un sens d’écrire aux morts ? J’ai du mal à me faire à l’idée que maintenant tu es mort, que le crabe a eu ta peau, trop jeune, merde (66 ans, que tu ne faisais pas). C’est un peu prétentieux de dire ça, mais nous étions de la même famille, je crois. On était vivants, on riait bien, l’humour chevillé au cœur, même quand la désolation nous le retournait, ce fichu cœur. Je me souviens de la joute oratoire qui nous avait joyeusement réunis en janvier 2015 à Arles, dans ta ville, lors des rencontres « La presse, ça presse », organisées par l’ami Marc Jacquin. Je me souviens du déjeuner, tout aussi joyeux, en décembre 2013 dans un petit restaurant de Belleville, où nous avions « cosigné » (avec quelques autres) la Une d’un numéro de Mouvement. Quand je me souviens de toi, c’est toujours joyeux. Caustique, souvent. La même famille, je disais. Le goût des mots, parfois maniés au scalpel. La pensée qui furète et s’échappe, indisciplinaire. On avait aucun effort pour penser à l’écart ; c’était en nous. Ça ne plait pas toujours. Moi, j’admirais l’œil vif avec lequel tu traquais les vérités parfois dérangeantes. Je n’aurais jamais su, comme toi, Philosopher à l’arc (ouvrage paru en 2016 aux éditions Lignes). Journaliste et philosophe, ce n’est pas tout à fait pareil. Mais avec un philosophe comme toi, on pouvait merveilleusement bien s’entendre…

Et puis, les « choses de la culture » (ma spécialité, paraît-il) ne t’étaient pas étrangères. Pas mal d’amis artistes, une activité d’enseignant en écoles d’art (« Au cœur de notre société du spectacle, apprendre à suivre avec la plus grande attention le chemin que les images font en nous », dit la quatrième de couverture de Monter l’invisible, paru en 2009 aux éditions Jacqueline Chambon), et une nostalgie lucide à l’égard de ce qu’on appelait jadis (il n’y a pas si longtemps) la « contre-culture », aujourd’hui grandement digérée par le règne des affaires culturelles (son administration, comme son business). Dans Nuit Debout et culture assoupie (L’Entretemps, 2016), ce n’est pas pour rien que j’ai mis en exergue un extrait de La Culture suicidée par des spectres, un texte que tu avais lu lors du Salon du livre anti-fasciste de Gardanne, le 19 novembre 1997, et que tu avais fait paraître l’année suivante aux éditions Sens & Tonka. La charge est virulente. « La Culture qui veut si bruyamment s’opposer à la poussée de l’extrême droite n’est objectivement plus un mouvement vital qui brise les mœurs vers d’autres futurs, mais un champ d’activités professionnelles de fabrication des distractions de cette fin de siècle à destination d’une fraction de société (celle qui dispose encore d’une capacité réelle - psychologique, sociale et économique – de se distraire de la sorte) qui est loin d’être majoritaire en France et en Europe et qui surtout s’est totalement repliée sur elle-même », y écrivais-tu. Il ne faut pas s’étonner que La Culture suicidée par ses spectres soit passé tellement inaperçu lors de sa parution, et qu’il y a aujourd’hui peu de chance de le voir figurer dans les listes d’ouvrages recommandés à la lecture des étudiants en management de la culture et autres filières spécialisées qui se sont multipliées ces dernières années.

Et maintenant, tu n’es plus là pour ironiser sur les vessies qui se prennent pour des lanternes, pour remettre à l’heure bien des pendules déréglées. Comme l’écrit le site internet de Livres Hebdo, tu laisses derrière toi « une œuvre imposante ». Imposante, mais quasiment censurée, je dirais. A ce jour, d’ailleurs, seul Livres Hebdo semble s’être ému de ta disparition, ainsi, bien sûr, que les éditions Lignes, valeureux éditeur de tes derniers et cinglants ouvrages parus, Prospérités du désastre. Aggravation 2 (2014), le déjà cité Philosopher à l’arc (2016), et le tout récent La Piraterie dans l’âme. Essai sur la démocratie, paru en janvier dernier en pleine campagne électorale. Inconvenant ? Cela va sans dire… Comme l’écrivait François Cusset dans Beaux-Arts Magazine : « On découvre, avec Jean-Paul Curnier, que la démocratie a toujours été corsaire. On la croit associée au Bien alors qu’elle est issue du brigandage et de l’extorsion, mais aussi du mensonge et de leur justification morale : richesses qu’il faut produire toujours plus, ou colonialismes européens qui font de la dévastation du reste du monde (inapte à la démocratie) la condition invisible de la richesse et de l’unité collectives. »

Voilà, il reste aujourd’hui les livres d’une voix discordante, dont le désastre globalisé ne devrait hélas pas contrarier l’actuelle prospérité ; il reste ton site internet (http://jeanpaulcurnier.com) sur lequel on peut retrouver bibliographie, articles, conférences, entretiens, émissions de radio, etc. ; éclats d’une pensée insolente et voluptueuse qui n’en finit pas de titiller l’intelligence, d’aviver le sens d’être au monde, en acuité réfractaire.

Jean-Paul Curnier, extrait d'une conférence-concert avec Yves Robert, en 2011 © actualitedujour

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