Le Cours des choses, un projet neuronal

De quoi sera fait Le Cours des choses, média transversatile dont la mise sur orbite est annoncée pour le 7 septembre 2018 ?

Arielle Michel, Fil Art. Série Neurones 2.1 Arielle Michel, Fil Art. Série Neurones 2.1

Dominique Vernis -  Pouvez-nous dire à quoi ressemblera Le Cours des Choses ; en quoi sera-t-il différent des autres "médias" ?

JMA - Après ebdo, hebdomadaire à l’existence aussi brève qu’insignifiante, voilà qu’un autre canard à la petite semaine, Vraiment, cesse à son tour sa parution après sept semaines d’existence. Sa diffusion plafonnait à 5.000 exemplaires. Normal : maquette plutôt jolie, mais pas grand-chose à lire. Ça n’a l’air de rien, mais avec Mouvement, on a quand même tenu plus de 20 ans, et l’aventure continue encore avec Ainhoa Jean-Calmettes, Jean-Roch de Logivière, Orianne Hidalgo et quelques autres (www.mouvement.net).

DV -  Mais tout de même : les journaux ne perdent-ils pas des lecteurs ?

JMA – On pourrait aussi se dire qu’il y a des lecteurs qui perdent des journaux ! Et ces journaux, par qui sont-ils faits ? Aux manettes de ebdo, il y avait notamment Thierry Mandon, ex-secrétaire d’État dans le gouvernement de Manuel Valls. Et parmi les trois fondateurs de Vraiment, il y avait Julien Mendez et Julie Morel, tous deux anciens conseillers au ministère de l’Economie à l’époque d’Emmanuel Macron puis de Michel Sapin. Forcément, ces gens-là ont des relations. Avec la complicité de l’ex-responsable du pôle médias du groupe SFR, ils avaient en tête de « lever 2 millions d’euros », quand nous arrivons péniblement, pour Le Cours des Choses, à réunir en 17 jours 555 € dans le cadre d’une cagnotte participative…

Pour ma part, je jure mes grands dieux n’avoir jamais fait partie des moindres WC ministériels (on m’avait bien proposé, une fois, de devenir inspecteur de la danse au ministère de la Culture ; j’ai poliment refusé, je n’aime pas inspecter !). En revanche j’avoue, sans qu’il soit besoin de me torturer, avoir commis en décembre 1996, pour  Mouvement, un « appel à dissidence » qui commençait ainsi : « Nous sommes le ministère de la culture. C’est-à-dire : nous exerçons, au quotidien, le ministère de la Culture. (…) Nous sommes porteurs d’un inconnu et d’un inconnu, d’un peu de savoir patiemment glané au fil de l’expérience, et chaque fois rejoué dans l’incertain de la création, de l’échange, de la propagation. Nous produisons du sens, nous accueillons ce qui vient. (…) Exercer le ministère de la culture est, pour nous, une façon d’être au monde. »

DV - En quoi cela fait-il média ?

JMA - C’est cette même façon d’être au monde qui guide aujourd’hui la naissance du Cours des Choses. Ce ne sera pas un journal comme les autres, parce que ce ne sera pas tout à fait un journal. Cela viendra peut-être un jour, on ne sait jamais tout à fait de quoi sera fait l’avenir. Pour l’heure, Le Cours des Choses se déploiera transversalement, sur Internet (avec un site en construction), sur papier imprimé (livres, fascicules, feuilles murales, etc.), et dans l’espace de la rencontre lors des éditions nomades du Festival des humanités.

Les Oiseaux de passage, film de Cristina Gallego et Ciro Guerra. Sortie en salles le 19/09/2018 Les Oiseaux de passage, film de Cristina Gallego et Ciro Guerra. Sortie en salles le 19/09/2018

DV – Cela sera donc un projet culturel ? 

JMA - Bien sûr. Nous considérons que la poésie, la danse, le théâtre, la musique, les arts visuels, la photographie, le cinéma, etc., peuvent être des médias en tant que tels. Ainsi, un auteur du Cours des Choses (N.V.) est-il d’ores et déjà en repérage au festival de Cannes. Il y piste notamment la cinématographie colombienne, avec Les Oiseaux de passage, de Cristina Gallego et Ciro Guerra, qui a fait ce 9 mai 2018 l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs (le film retrace la naissance et le développement d’un empire de narcotrafiquants, au pays des tribus Wayuu, à la pointe nord de la Colombie) ; mais aussi Las Cruces, du Français Nicolas Boone, immersion en plans-séquences dans un quartier pauvre de Bogota, et Our Song to War, de la Colombo-Belge Juanita Onzaga, dérive poético-documentaire dans un village de la côte pacifique.

Culturel encore, mais pas seulement, le séjour de cette danseuse-chorégraphe-voyageuse (C.Q.) auprès de femmes Tarahumaras, au Mexique, dont Le Cours des Choses accueillera le récit.

Mais non, Le Cours des Choses ne sera pas « culturel » au sens où l’entend (par exemple) le ministère de la Culture. L’une des sources d’inspiration du cours des choses est le Manifeste d’art potentiel de l’écrivain et philosophe Camille de Toledo : « Les potentialités ouvrent à des histoires inachevées. Elles reposent sur des complicités à venir de croyances. Elles surgissent avant, dans le moment de formation, de gestation des fictions, lorsque les hypothèses sont encore des multiples, lorsque tout est encore à écrire. Elles peuvent aussi venir après, lorsque la fiction s’achève, qu’il faut la relancer par de nouvelles hypothèses. Nous pouvons nous placer du point de vue des fictions closes ou, au contraire, nous tenir du côté des potentialités. Le Manifeste d’Art Potentiel se tient à l’endroit de la plus grande ouverture possible, là où tout peut être. Formes, récits, histoires, avenirs. Il se tient à l’endroit de la plus grande impatience, de la plus grande colère, à l’égard de ce qui se présente comme indépassable, comme contrainte, comme fin, comme impossibilité. »

DV - Vous dites que, dans ses différentes dimensions, web, papier et festival des humanités, Le Cours des Choses ne s’interdira a priori aucun sujet. Vous allez aussi parler politique ?

JMA – « Parler politique », quelle drôle d’expression ! Si vous entendez par là un quelconque penchant pour la langue de bois, ou pour la langue grise dans laquelle sont forgés pas mal de discours contemporains, non, ce n’est pas trop notre tasse de thé. D’ailleurs, on sera plus rhum-gingembre ou vin chaud-cannelle l’hiver, que cup of tea. Mais trêve de plaisanterie, s’il vous importe de savoir jusqu’à quel point le politique sera au désordre du jour du Cours des choses, alors la réponse est oui.

Comme l’indique l’historienne Claudia Moatti, qui vient de faire paraître aux éditions Fayard Res publica, Histoire romaine de la chose publique, « les Romains ne savaient pas qu’il vivait dans une « république ». Ils n’y voyaient pas d’abord un régime distinct et spécifique. Ils parlaient seulement de res publica –« chose publique ». (…) Revenant aux sources, c’est-à-dire aux discours et aux usages politiques de la Rome antique, Claudia Moatti scrute le terme le plus important, celui qu’on oublie le plus souvent : res, la « chose ». Par elle-même, elle n’est rien. Elle est vide, sans nature propre, sans essence. Le flou et l’indétermination la caractérisent. Cette « chose » désigne seulement l’espace du politique, ce qui se joue « entre » les groupes sociaux et leurs oppositions. Il existe en effet une tension, voire un conflit originaire et continuel, qui fait de la « chose publique » un processus, une création permanente liée aux événements et aux luttes. » (Roger-Pol Droit, « Intelligent voyage dans la “chose publique“ », Le Monde, 10-11 mai 2018)

DV - Je ne comprends guère votre réponse. Pour une fois, pourriez-vous tâcher d’être plus explicite ?

JMA – Si c’est un ordre… Par exemple, aujourd’hui même, en comité de rédactions, nous avons commenté le très bel article paru ce jour dans Le Monde sur Nikol Pachinian, qui vient d’être élu à 42 ans à la tête du gouvernement arménien, ce mardi 8 mai. Comme le dit Artur Sakunts, membre de l’assemblée des citoyens d’Helsinki, « un populiste attise la haine pour gagner le pouvoir. Lui n’a parlé que de mains tendues. » Cet ancien journaliste, exclu de la fac pour rébellion, avait fondé un journal, The Armenian Times, « avec 400 dollars et un ordinateur et demi ». Un temps recherché par la police, il fit croire qu’il voyageait à l’étranger en écrivant une série improbable d’articles et de chroniques intitulée « Le revers du pays ».

Nikol Pachinian au Parlement arménien, à Erevan, le 29 avril. © Olga Kravets pour Le Monde Nikol Pachinian au Parlement arménien, à Erevan, le 29 avril. © Olga Kravets pour Le Monde
Ellen Johnson Sirleaf Ellen Johnson Sirleaf

À partir de la lecture de cet article, nous avons décidé de prévoir pour l’automne, sur le site internet, une série d’entretiens sur l’exercice du pouvoir avec des responsables politiques, présents, passés ou futurs. Nous avons ainsi évoqué les noms de Barack et Michelle Obama ; de l’ancienne présidente du Libéria, Ellen Johnson Sirleaf, qui fut la première femme chef d’Etat en Afrique ; de l’actuel Président de la Colombie, prix Nobel de la paix, Juan Manuel Santos, et du mathématicien et philosophe Antanas Mockus, qui fut maire de Bogota de 1995 à 1997 puis de 2001 à 2004 ; de Manuela Carmena et Ada Colau, maires de Madrid et de Barcelone, etc. Ces différents entretiens seront prioritairement confiés à des écrivain.e.s, poètes, artistes, etc. Et parallèlement, sur le même sujet de « l’exercice du pouvoir », sera passée libre commande de textes fictionnels, d’œuvres graphiques ou sonores, à différent.e.s auteur.e.s.

Cette série sera prévue pour tenir en haleine pendant un mois ; sur le principe du feuilleton. Un feuilleton suivant, également pendant tout un mois, égrènera une série de portraits d’activistes, dans les domaines les plus divers de l’activité humaine.

Voilà pour le site Internet. Chemin faisant, nous allons forcément rencontrer des textes (comme ces chroniques de voyage fictives de Nikol Pachinian) qui pourront donner lieu à publication de petits livres. Et pour le Festival des humanités, ce sujet pourra donner lieu à des lectures, session de slam, rencontres débattues, projections, voire ateliers participatifs de désenvoûtement du pouvoir, etc., etc.

DV – Vous comptez aussi parler éducation, santé, écologie, sports, économie, ésotérisme et érotisme, gastronomie et abstinences, gouffres financiers et éruptions volcaniques, explorations spatiales et  mises en orbite, permaculture et micro-pousses, littérature et parkour, marabouts et bouts de ficelle ?

JMA – En effet, Le Cours des Choses parlera de tout et du reste. Comme le disait Vladimir, « la manière de donner vaut mieux que les dons ; la manière de dire, diction ou lection, vaut mieux que les mots : mais la manière de ces manières vaut mieux que tout, et elle dépasse la donation, la diction et l'opération autant que celles-ci dépassent le don, la chose dite ou l'œuvre. Et tout de même : la façon de faire est infiniment plus que la chose faite. »

 

DV – Vladmir ???

JMA – Jankélévitch... Vous deviez relire Le je-ne-sais-quoi et-le presque rien plutôt que de passer vos journées sur facebook, twitter, instagram et tutti quanti !

 

DV - Et comment comptez-vous mettre en relation tous ces éléments ?

JMA – Par l’opération de l’Esprit Saint ! Je plaisante, je suis plutôt incrédule… Mais un esprit sain doit pouvoir tourner à 100 milliards de neurones à l’heure. Entendu que « les neurones assurent la transmission d'un signal bioélectrique appelé influx nerveux. Ils ont deux propriétés physiologiques : l'excitabilité, c'est-à-dire la capacité de répondre aux stimulations et de convertir celles-ci en impulsions nerveuses, et la conductivité, c'est-à-dire la capacité de transmettre les impulsions », vous voyez où veut en venir Le Cours des Choses ?

 

DV - ….

JMA – « Tu as beau être silencieux, j’entends quand t’es pas là » (Allain Leprest). De toute façon, comme ne l’a pas dit André Malraux, « Le 21ème siècle sera neuronal ou ne sera pas. » 2018, ce n’est pas trop tard pour naître, mais on a déjà pris dix-huit années de retard à l’allumage ; il va falloir mettre les bouchées doubles.

 

DV – Mais ce projet n’est-il pas légèrement démesuré ?

JMA – Pourquoi pas ? Démesurons-nous… Comme le disait encore Jankélévitch, « l’homme est infiniment grand par rapport à l’infiniment petit et infiniment petit par rapport à l’infiniment grand ; ce qui le réduit presque à zéro. » Comme on part de zéro, on a le droit de rêver à l’infini.

 

DV – La tête me tourne… Si ça ne vous ennuie pas, on pourrait continuer cet entretien dans quelques jours. De quoi comptez-vous parler la prochaine fois ?

JMA – Les Renseignements Généraux nous demandent de fournir d’ici la fin du mois de mai des informations très précises : organigrammes, intendances, calendriers, budgets, etc. Nous y travaillons, autant que faire se peut.

(10 mai 2018)

RAPPEL /// Comment soutenir dès maintenant le lancement (septembre 2018) du Cours des choses :

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