Oui, nous avons la haine. Partez, monsieur, le Président, partez !

Verbatim de l’élocution de la présidence par intérim du Cours des choses, ce samedi 12 janvier 2019, acte 9 des Gilets jaunes.

Photo Benoit Tessier / Reuters Photo Benoit Tessier / Reuters

« Je suis d'la mauvaise herbe,
Braves gens, braves gens,
C'est pas moi qu'on rumine
Et c'est pas moi qu'on met en gerbe...
(…)

Et je m'demand'
Pourquoi Bon Dieu,
Ça vous dérange
Que j'vive un peu...
(Georges Brassens, « La mauvaise herbe »)

Mesdames,

Mesdames et surtout Messieurs,

Mesdames et Messieurs les hauts placés, là-haut dans vos élysées, vos matignons, vos places fortes et vos placements boursiers, ça vous dérange qu’on vive un peu ?

Mesdames et Messieurs les hauts placés, oui, nous avons la haine, et c’est votre misérable politique qui en a semé la graine. Nous sommes maintenant face à vous, nous sommes la foule haineuse dont vous avez sans cesse attisé le tourment, et vos forces policières ne sauront contenir la rage qui nous déborde aujourd’hui. Vous êtes les seuls pyromanes de l’incendie révolté qui court à travers nos veines.

Messieurs les hauts placés, voilà maintenant plus de 8 semaines que nous avons revêtu le gilet jaune pour signifier que nous ne voulons plus rester en panne et dans les fossés de la route que vous tracez en marche dans la coupable indifférence de ceux qui peinent à suivre.

Installés aux ronds-points de toutes nos espérances, nous y avons scandé à livre ouvert nos aspirations. Il vous eût fallu, Monsieur le président, changer d'appareil auditif. Qu'avez-vous entendu de nos légitimes doléances ? 5 sur 5 ? Non, 0 sur 5. Telle est la note que nous accordons à votre discours de vœux du 31 décembre.

Vous disiez alors avoir perçu en quoi l'éclatement de notre colère était refus de la résignation et volonté d'inventer de nouvelles manières de faire et d'être ensemble. Et qu’en avez-vous donc conclu ? Qu'il fallait maintenir le cap de vos réformes voire les accentuer, et comme l'a déclaré votre porte-palette (porte-parole) le 4 janvier dernier, aller plus loin dans le changement en étant plus radicaux encore. Celui-ci nous a qualifié d'agitateurs et nous a accusé de vouloir renverser le gouvernement. En effet. Nous le confessons, tel est le vœu qui nous agite. Monsieur le Président, vous prenez-nous à ce point pour des cons ? Au risque de vous décevoir, Monsieur le Président, cons, nous ne le sommes pas, et encore moins depuis que nous avons entrepris de nous rassembler et de faire intelligence collective. Votre pouvoir est corrompu, mais notre corps est rompu à tous les outrages d’ores et déjà subis.

Monsieur le Président, Le 31 décembre dernier, vous avez fait vœu de dignité. La dignité se tient là aujourd’hui devant vous, et elle bat le pavé. Mais vous ne lui avez opposé que l'indignité de la répression : coups de matraque et tirs de flash-ball, arrestations préventives et maintenant interdiction de manifester à l'horizon.

Monsieur le Président, le 31 décembre dernier, vous avez fait vœu de vérité. Vous nous avez indiqué la voie : ne pas oublier qu'on ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés. Depuis de longues semaines nous sommes abreuvés des rebondissements du feuilleton de votre protégé Benalla. Mais à la fin cela nous lasse. Mensonges, ambiguïtés : qui sont les 1 pour cent de donateurs qui, à eux seuls, ont financé près de la moitié de votre campagne électorale, et dont beaucoup résident à l'étranger ? Pourquoi avoir toujours obstinément refusé de dévoiler quelle était la source d'un tel financement ? Un jour cela se saura, mais telle n'est pas l’urgence de notre moment. 

Monsieur le Président, le 31 décembre dernier, vous avez fait vœu d'espoir, convoquant l'énergie salutaire qui nous permettra de retrouver confiance en nous-même. En effet, mais pour ce faire nous nous passerons de vous. L'espoir nous appartient, et nous refusons de vous en confier plus avant la destinée.

Monsieur le Président, le 31 décembre dernier, vous nous indiquez vouloir prendre votre plus belle plume afin de nous préciser vos attentes. N'y a-t-il donc personne, dans la cour de vos conseillers, pour vous faire savoir que dorénavant nous n'attendons plus rien de vous ? Quel est votre bilan après 8 semaines d’émoi social que vous avez transformé en émeute ? 11 morts, des centaines de blessés, un millier de condamnations, et au moins 4 milliards de dommages sans intérêt. Regardez la réalité en face, monsieur le Président ! Le Tribunal populaire aujourd'hui assemblé dans les rues de France et de Navarre vient aujourd’hui déposer votre bilan et signer votre propre faillite. 

Vous souhaitiez, monsieur le Président, disposer de ce week-end à votre aise avec votre Premier ministre, pour prendre la plume afin de nous écrire, pour mieux nous plumer sans doute ? Ne prenez pas cette peine.

Ne prenez pas la peine d’arrêter les termes de ce grand débat national auquel vous nous conviez pour en redistribuer les miettes puisque vous en garderez, comme à l’accoutumée, le festin. Ne prenez pas cette peine, il est trop tard. Ce débat, nous le tiendrons, mais sans vous. Nous nous passerons bien volontiers de vos compétences avariées, pour écrire collectivement la constitution de ce qui nous constitue, pour inventer en humanités rassemblées un avenir qui nous ressemble, et qui ne sera plus soumis à vos indices de performance et autres objectifs de rentabilité.

Regardez-vous, Monsieur le Président, et regardez-nous bien. Nous ne sommes pas rentables. Nous ne rentrons pas dans vos critères. Nous vivons au jour le jour. Vous vivez sur une autre planète. Et il n’y a plus de vases communicants entre vous et nous. Reconnaissez que vous l’avez bien cherché. A houspiller le pauvre bougre qui ne saura jamais assez travailler pour se payer le costard dont vous vous affublez ; à faire leçon de morale au chômeur, l’invitant à simplement traverser la rue pour trouver l’emploi qui, naturellement, lui tend les bras ; et j’en passe… ;

Monsieur le Président (plus pour très longtemps, vous aussi pourrez traverser la rue pour voir ce qui se passe de l’autre côté), pensiez-vous sérieusement que tant d’arrogance passerait comme lettre à la poste ? Nous vous renvoyons aujourd’hui-même l’accusé de réception : bien reçu, merci. Pensiez-vous que vous pourriez emporter tant de mépris au Paradis ? Vous l’emporterez, certes, mais pas au Paradis. A la Lanterne ! Et vous pouvez compter sur notre total désintéressement pour vous aider à préparer les cartons.

Monsieur le Président, s’il vous reste une once de sincérité, si vous dites vrai lorsque vous faites part de votre plus grand attachement à ce pays ,à notre pays, et si vous souhaitez réellement concourir à son redressement, et ne pas désirer que dégénère outre-mesure une colère qui a déjà dégénéré,  alors faites-en le constat : le plus grand service que vous puissiez aujourd’hui lui rendre à la nation, c’est  de partir. Sans tambour ni trompette.

Monsieur le Président, l’assemblée nationale des Gilets jaunes prend aujourd’hui, en son acte 9, le pays à témoin. Il y a parmi nous des extrêmes et des centrés, des gitans et des sédentaires, des sans-domicile-fixe et des assignés à résidence, des gens dans la moyenne et des excentriques, certains qui s’en sortent un peu mieux ou un peu moins et d’autres qui ne s’en sortent pas du tout ; il y a parmi nous des hommes des femmes et des on ne sait pas, nés d’ici ou d’ailleurs ; des soignants et des soignés, des enseignants et des enseignés, des actifs et des oisifs, chômeurs ou retraités ; il y a parmi nous des stylos rouges et des coquelicots, des boxeurs et des joueurs d’échecs… Nous n’allons pas faire inventaire de toutes nos diversités, nous y passerions la nuit est déjà le jour nous attend.

Et de toute la force de ces diversités assemblées, de cette cohésion nationale dont nous formons aujourd’hui le vœu que vous appeliez, nous le disons toutes et tous d’une même voix : partez, Monsieur le Président, partez.

 

Citoyens, citoyennes,

Haut les cœurs !

La crise est aiguë, l’heure est grave. La journée sera éprouvante, puisque les berniques à leur rocher vont nous mettre à rude épreuve.

Mais nous ne saurons dévier du chemin auquel nous invite le cours des choses, en son fourmillement buissonnier.

Allons, allons enfants de la fratrie.

Notre jour de gloire est en train d’arriver.

Et nous reprenons à notre guise cette devise qui fut, parait-il, celle d’Henri IV : « Ce qui doit arriver ne saurait manquer ».

Bonne journée d’à venir à toutes et à tous

 

La présidence par intérim du Cours des choses, 12 janvier 2019

Elocution de la présidence par intérim du Cours des choses, 12 janvier 2019 à 9 h 299 © Le Cours des choses

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