Urgent : monde cherche réparateurs

 

N° 72 de Mouvement, en kiosque et librairie à partir du 24 décembre.

Rendez-vous avec Roscoe Mitchell, Armando Andrade Tudela, Soundwalk Collective, Roland Fichet et les collectifs d’auteurs, Block Architectes, la Biennale du Ghetto haïtienne. Avec un regard particulier sur la vidéodanse.

Et en avant-première, éditorial à retrouver ici :

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais il ne va pas très bien, le monde. Où qu’on se tourne, cahin-caha, à hue et à dia, cancer généralisé, et pas que de la prostate. L’édi­fice commun est fissuré de toutes parts, et les réfections de façade ne trompent per­sonne. Tout est à revoir, du sol au plafond. Les fondations et la toiture. L’étanchéité des murs. La plomberie et l’électricité. Et le prix du loyer. Le monde est une cabane vétuste (même si aujourd’hui connectée à toutes sortes de nouvelles technologies) qui me­nace à tout moment de s’effondrer sur ses habitants. Nous. D’où cette petite annonce : « Urgent, monde cherche réparateurs. » Le problème est qu’il n’y a plus guère, dans le monde entier, de formation de réparateurs. Au moment d’envoyer ce numéro de Mou­vement là où il doit aller (pas au diable, mais chez l’imprimeur, avant de vous parvenir en mains propres), l’un de ces ultimes répara­teurs vient de nous fausser compagnie. Il a quand même eu l’élégance, même ayant passé vingt-sept ans de sa vie à perdre sa jeunesse enragée en cassant du caillou, d’at­tendre 95 ans pour tirer sa révérence. Nel­son Mandela, alias Madiba, est né sous les pires auspices, dans la monstrueuse Afrique du Sud de l’apartheid. Ce « désastre humain », il a eu la volonté, et le désir (sans le désir, la volonté est impuissante), de le transformer « en une société dont l’humanité tout entière sera fière ». Il y est parvenu, comme quoi c’est possible. Chapeau l’artiste !

Nelson Mandela était un artiste, et c’est sa vie qu’il a exposée (aux humiliations, à la prison, aux dangers de toutes sortes). Un artiste de la parole, de la négociation, du pardon, de la politique dans ce qu’elle a de plus noble. « La mission de l’artiste »,disait Mark Rothko, peintre des plus belles lumières, « est de réparer le monde ». La sen­tence reste aujourd’hui d’actualité, même si les outils de la réparation ont mué, arts hybrides, indisciplinaires, déjà en vacance du marché de l’art, ayant déserté la religion transcendantale de la sainte révélation par les oeuvres. Il va falloir remettre en chantier toutes les certitudes. Cela a déjà commencé, largement, et seuls les politiques feignent de ne pas s’en apercevoir. Prenons ainsi la France, cette prostate qui se prend pour le nombril du monde. Tous, de droite comme de gauche (sauf le Front national qui est à la politique ce que le cancer est à la pros­tate) conviennent que l’art et la culture sont essentiels à l’éducation des jeunes. Mais le budget national, de ladite éducation artistique et culturelle, est de 39 millions d’euros par an. Soit l’équivalent de 6 kilomètres d’autorou­te… La messe est dite ; circulez, il n’y a (pres­que) rien à voir. Or, comme le disait déjà le grand poète espagnol Rafael Alberti en 1937 dans Nocturno, en pleine guerre civile espa­gnole : « Les paroles ne servent à rien. Il faut des actes ». Ou, comme le disait Bernard Noël, « l’avenir de la poésie est d’être source d’avenir parce qu’elle est un perpétuel commencement ». Au cas où vous ne le sauriez pas, Bernard Noël, à plus de 80 ans, reste le plus vivant d’entre nous, et les éditions P.O.L viennent de publier, en 800 pages, un ouvrage poli­tique (et poétique) parmi les plus essentiels de ces trente dernières années, La place de l’autre. A ranger parmi d’autres publications essentielles de ces derniers jours, occultées par les médias qui nous dominent : Tombeau pour un miaulement / Serge Pey (Gruppen), Philosopher à l’arc / Jean Paul Curnier (Châ­telet-Voltaire) et, in fine, Ecrits sur la poésie. 1998-2012 / Jean-Paul Michel (Flammarion). Ce dernier, là, strié de cette injonction de Rimbaud : « Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles ».

Certes, il est difficile de dire aux jeunes d’aujourd’hui : « inventez l’inconnu », et plus étrange encore, « faites de la politique ». Je comprends que la politique vous ait tant déçus (le socialisme, notamment) ; que la politique vous semble inintéressante au possible, mais rien n’adviendra si vous ne décidez pas, aujourd’hui et maintenant, que vous êtes vous-mêmes les réparateurs potentiels de ce monde qui va à sa perte. Réveillez-vous ! Mouvement n’a que vingt ans. Le mouvement du monde vous attend.

Jean-Marc Adolphe

Mouvement n° 72, janvier-février 2014, 148 pages, 9 €, en kiosque et librairies le 24 décembre.

Commandes au numéro possibles sur www.mouvement.net/en-kiosque


 

 

 

 

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