Devoir de réinvention.

Projet pour la direction du Festival d’Avignon.

13-mai-avignon-candidature
[Préambule]. Faire acte, rendre public. Ici même j’ai dénigré les atermoiements d’Olivier Py et son action à la direction du Festival d’Avignon. Son mandat s’achève en 2021. Il est important, dès à présent, de penser l’après. J’ai d’ores et déjà adressé ma candidature à la Présidence de la République et au ministère de la Culture. Cette candidature ne relève d’aucun « plan de carrière », et si elle est nécessairement personnelle dans un premier temps, elle entend fédérer, rassembler, et faire communauté de sens. Aujourd’hui tout particulièrement, les enjeux liés au Festival d’Avignon me semblent justifier un débat en place publique, préalable à quelque nomination que ce soit. La publication de ce projet, sur mon blog Mediapart, vise à contribuer à la poursuite d’un tel débat.

« Ce que j’attends de vous, c’est de trouver des nouvelles formes » (Emmanuel Macron, 6 mai 2020)

« Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles » (Arthur Rimbaud)

En mémoire d’Alain Crombecque, de Paul Puaux et de René Gonzalez,
Et avec une affectueuse pensée pour Frie Leysen, fondatrice du KunstenFestivaldesArts à Bruxelles.

L’état d’urgence sanitaire lié au covid-19 a provoqué l’annulation de la 74ème édition du Festival d’Avignon (et de la totalité des festivals d’été en France). Cette annulation a été vécue comme un « déchirement » par la direction du festival, ce que l’on peut aisément comprendre : plusieurs mois de travail, de préparation, d’élaboration, ont été réduits à néant. Même au prix d’une « semaine d’art » envisagée à l’automne, la plupart des spectacles envisagés ne pourront être reportés.
Cette « sidération » frappe aussi les compagnies qui avaient prévu de créer ou de jouer leurs spectacles, dans le In comme dans le Off. Déconvenue artistique, mais aussi économique et sociale, d’autant que l’heure d’une reprise pleine et entière des théâtres, festivals, salles de concert, etc., reste encore incertaine. De nombreuses structures associatives, petites et moyennes, ne vont pas survivre à cette crise. Le secteur culturel, qui représente en France 700.000 emplois (dont 500.000 emplois salariés) sera très durement impacté.
La vérité oblige à dire que le covid-19 aura servi de révélateur pour ébranler une situation de toute façon devenue insupportable. En 2004, le rapport Latarjet  pour un débat national sur l’avenir du spectacle vivant (ICI), préconisait déjà de réorganiser la production et la diffusion du spectacle vivant. Personne n’en a tenu compte. Et tout en durcissant, depuis 2003, les conditions d’accès et de maintien liées au régime de l’intermittence (qui a conduit à la précarisation de nombreux artistes, voués au RSA ou à l’auto-entrepreneuriat), tout le monde a laissé peser sur l’intermittence le défaut de permanence artistique.
En 2018, Bernard Latarjet, à nouveau, remettait au Labo de l’économie sociale et solidaire et à la Fondation Crédit coopératif, un rapport intitulé « Rapprocher la culture et l’économie sociale et solidaire » (ICI). Selon ce rapport, « les aides publiques de l’Etat et des collectivités territoriales doivent viser prioritairement : l’accompagnement des entreprises, le soutien aux projets collectifs et à la coopération, la diversification des activités, l’innovation culturelle et sociale. » Autant de préconisations qui n’ont eu quasiment aucun écho au sein des institutions culturelles.

Il est temps d’en finir avec la politique de l’autruche.

En quoi ces considérations concernent-elles le Festival d’Avignon ?
De par son ancienneté (au sortir de la Seconde Guerre mondiale), de par le rôle légendaire qu’a joué Jean Vilar (dont les successeurs n’ont cessé d’invoquer les mânes), de par l’attrait professionnel et public qu’il exerce, de par les nombreux rendez-vous et colloques professionnels qui s’y organisent, le Festival d’Avignon est une matrice de la vie théâtrale et culturelle en France. Il ne l’est pas exclusivement à lui seul, mais représente -y compris pour ses détracteurs- un phare.
Les milieux artistiques et culturels se battent depuis des années -voire des décennies-, pour que soit reconnue la place de l’art et de la culture dans la société. Il s’agit, le plus souvent, de demander des subventionnements plus conséquents. De fait, le budget du ministère de la Culture (secteur qui « pèse », faut-il le rappeler, 700.000 emplois) n’a jamais réellement atteint le mythique « 1% » du budget de l’État.
Mais l’ornière n’est pas que budgétaire. Vingt-cinq ans après qu’un Président de la République ait diagnostiqué la « fracture sociale », force est de constater qu’une majorité de la population reste exclue de « l’offre culturelle » ; force est de constater que la « diversité » reste marginale sur les plateaux de théâtre et parmi le public ; force est de constater que la parité reste insuffisante aux postes de direction, etc.

Aussi est-il temps d’ouvrir, en actes et pas seulement en questions, le débat sur la place de la société dans l’art et la culture.

« La culture émane de la société toute entière et c’est à elle qu’elle doit retourner », indiquait l’Unesco en 1982 (Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles »
Encore peu ancrée en France, la question des « droits culturels » (Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, 1966 ; Convention pour la protection et promotion de la diversité des expressions culturelles, 2005 ; Déclaration de Fribourg, 2007) doit se répandre plus largement dans les politiques publiques de la culture, comme le recommande la Fédération nationale des collectivités pour la culture. C’est aussi la voie qu’indique Bernard Foccroule, qui fut directeur du Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles de 1992 à 2007, puis du festival d'Aix-en-Provence, de 2007 à 2018, dans une récente tribune récemment publiée par le quotidien belge Le Soir : « Nous avons assisté ces derniers temps à la montée de périls qui menacent la santé de nombreux citoyens, défont les liens sociaux, aggravent les inégalités et mettent en danger la vie démocratique au sein même de nos sociétés européennes. Il ne sera pas possible de faire face à ces dangers sans investir massivement dans l’éducation et la culture : notre société souffre de trop peu de démocratie dans la culture, et de trop peu de culture dans la démocratie. (…) Comment développer nos modes de production et de diffusion de manière plus durable et écologique ? Comment renforcer l’ancrage des institutions culturelles dans leur environnement local, sans perdre de vue la dimension internationale ? Ne serait-ce pas le moment de remettre en cause des habitudes et des cloisonnements qui pèsent de tout leur poids, empêchant de répondre aux attentes et aux besoins de nos concitoyens ? Dans ce contexte, la question des « Droits culturels » doit recevoir une attention toute particulière. Par « droits culturels », on entend d’abord tout ce qui tend à faire participer activement l’ensemble des citoyen.ne.s à la vie culturelle, des spectacles professionnels aux activités artistiques pratiquées en amateurs. »

Dans la période de transition et de reconstruction qui s’impose aujourd’hui aux activités artistiques et culturelles, le Festival d’Avignon devrait être moteur d’une telle évolution des pratiques.
Dans un récent entretien aux Inrockuptibles, Olivier Py parle d’une « situation apocalyptique pour le monde de la culture ». Je ne partage pas cette vision catastrophiste. Le covid-19, ce n’est pas la fin du monde (la crise écologique, climatique, est beaucoup plus inquiétante). Mais, par la force des choses, c’est, en partie, la fin d’un monde. Y compris dans la culture. Au-delà de la période de semi-confinement, des artistes, des directeurs.trices de lieux et de festivals, savent que le « jour d’après » ne sera plus tout à fait comme avant. Certain.e.s s’y préparent, en commençant à imaginer de profonds changements dans leur façon de créer, de produire, de programmer.

Le Festival d’Avignon ne doit pas être en reste. Il doit même être à l’avant-garde d’un puissant mouvement de réinvention.

La seule chose dont il ne faudra pas manquer pour les temps qui viennent, c’est d’audace.

UNE CANDIDATURE

J’aime être qualifié de « penseur d’horizons ».Journaliste et conseiller artistique, j’ai créé et dirigé pendant vingt ans la revue Mouvement (arts & politiques), qui fut prescriptrice dans la « découverte » de nombreux artistes, et a publié d’importants dossiers sur les politiques culturelles.
En tant que conseiller et directeur artistique, depuis plus de vingt-cinq ans, j’ai œuvré pour le Festival Danse à Aix, le Festival internacional de teatro de Granada, Lisbonne capitale européenne de la Culture, le Théâtre de la Cité internationale et le Théâtre de la Bastille à Paris, l’Espace des arts -scène nationale de Chalon-sur-Saône, Atelier-Musée de l'Imprimerie, etc.  J’ai en outre créé et dirigé des évènements « atypiques » : le projet SKITE, chantier d’utopies / laboratoire d’expérimentations (cinq éditions, entre 1992 et 2010, ayant réuni 350 artistes « émergents » internationaux), et le « festival des humanités » (en Colombie, 2018).
Chaque fois, l’acte de « programmation » s’est accompagné de compétences en matière de maîtrise budgétaire, de faisabilité technique, de communication et de relations publiques, etc.
Plus confidentiellement, j’ai été amené, ces dernières années, à conseiller des artistes, metteur.e.s en scène, chorégraphes, etc , pour la conception et la mise en œuvre de tel ou tel événement, pour l’élaboration de projets de candidature à la direction de lieux.

Ma réflexion est nourrie de toutes ces expériences, ainsi que de contacts réguliers et fructueux avec des associations d’éducation populaire, de lutte contre l’exclusion, environnementales, etc.
Dans une cohérence de parcours et d’engagements mêlés, la candidature que je porte aujourd’hui ne relève d’aucun « plan de carrière ». Elle a pour ambition d’ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire du festival d’Avignon.

Cette candidature, si elle est -par la force des choses- formulée individuellement, entend faire communauté de sens.

La rendant publique, je vise à ce qu’elle fasse débat et puisse être discutée, approuvée, contestée, critiquée, amendée, au sein des milieux artistiques et culturels, mais pas seulement. Il convient, notamment, que le Festival d’Avignon soit un peu plus « d’Avignon », que les habitants d’Avignon et du Vaucluse, puissent avoir leur mot à dire, exprimer leurs doléances et desiderata (par le biais des collectivités territoriales, des associations, de la presse locale, etc.). Le Festival d’Avignon n’appartient à personne : chacun doit pouvoir avoir voix au chapitre.
Enfin, cette candidature ne saurait rester strictement individuelle. De la même façon que j’ai animé la revue Mouvement avec un comité de rédaction, notamment composé de responsables de rubriques, la direction que je propose pour la direction du festival d’Avignon engagera une collégialité qui respectera critères intergénérationnels, de parité et de diversité.

UN PROJET

Il ne sera question ici de quelque « programmation » que ce soit. Cela viendra en son heure. Les artistes ne manquent pas. Je préciserai simplement que le Festival d’Avignon, s’il est principalement « de théâtre », doit inclure de façon soutenue toute la biodiversité du « spectacle vivant » : danse contemporaine, arts de la piste, marionnettes, arts de la rue. Mais aussi, être chambre d’écho pour la poésie vivante et la littérature, et agora ouverte aux philosophes, chercheurs, scientifiques.
Par ailleurs, la fermeture des théâtres due au covid-19 a incité nombre d’entre eux à faire preuve d’inventivité : diffusion de captations, lectures en ligne, « consultations poétiques », etc. Il faudra tenir compte de cette expérience. La fonction du « spectacle vivant » est de jouer en présence ; toutefois, des formes innovantes faisant appel à Internet et aux nouvelles technologies, devront irriguer le devenir du Festival d’Avignon.

Mais ce qui importe avant tout, c’est de redonner au Festival d’Avignon une âme qu’il a perdue. En hommage à René Char et Jean Vilar, qui l’ont fécondé. Ce qui manque aujourd’hui au Festival d’Avignon, c’est la promesse d’un projet qui soit à la fois poétique et politique.

Voici quelques-unes des grandes lignes qui guident le projet qui m’anime :

BUDGET

  • Le Festival d’Avignon est actuellement subventionné (Etat, Région, Département, Ville) à hauteur de 8 millions d’euros. Je prône une forme de décroissance et demande à ce que le subventionnement du Festival d’Avignon soit plafonné à 5 millions d’euros, et que les 3 millions d’euros de subventionnement ainsi « économisés » soient répartis pour soutenir des initiatives d’éducation artistique, d’action sociale et culturelle, dans les quartiers d’Avignon et sur l’ensemble du territoire du Vaucluse.
  • La rémunération du personnel permanent (y compris personnel de direction) ne saurait en aucun cas excéder les barèmes de la convention collective. Les frais de mission et de déplacement seront strictement encadrés.
  • Les charges de personnel du Festival (actuellement 6 millions d’euros sur un budget de 10 millions environ) seront réduites ; un tiers de la masse salariale permanente sera consacrée à des écrivains, poètes, artistes. Il n’y aura pas « d’artistes en résidence » mais des « artistes en présence », qui participeront tout au long de l’année à l’élaboration du festival, avec une priorité pour des projets participatifs.
  • Prix des places : pendant le festival, le prix des places n’excédera pas 15 € (5 € pour les tarifs réduits), certains événements seront gratuits.

GOUVERNANCE

  • Eu égard à la longue tradition de l’éducation populaire au sein du festival d’Avignon, les CEMEA seront pleinement associés à sa direction.
  • Un « comité de pilotage » du festival réunira associations de quartier, associations de commerçants, et autres forces vives associatives, en lien avec la Chambre régionale des entreprises de l’économie sociale et solidaire de Provence-Alpes-Côte d’Azur.
  • Le Festival d’Avignon s’engagera à être 100% éco-responsable. Cet engagement devra être suivi et validé par le « Collectif pour des événements responsables ».

DIVERS

  • Après consultation citoyenne, les dates du festival d’Avignon pourront être modifiées, afin d’étendre sa durée en août, et permettre ainsi aux spectacles et aux équipes artistiques de s’installer davantage dans la durée.
  • En revanche, l’amplitude horaire des « journées festivalières » sera réduite, de façon à ne pas saturer l’espace, à laisser des respirations temporelles, à laisser aussi le champ libre au temps des rencontres, à des événements imprévus, qui font précisément le charme d’un festival où tout ne doit pas être « programmé ».
  • Les principaux lieux du festival seront confiés à des artistes qui pourront, pendant 1 à 6 mois selon les cas, les « occuper » à leur guise avant et pendant le festival (spectacles, répétitions ouvertes, mais aussi autres artistes invités, lectures, projections, débats, repas conviviaux, siestes poétiques, etc.)

ECOSYSTEME

  • La Fabrica, lieu de résidence du festival d’Avignon, sera transformé en « maison des quartiers » : (les habitant.e .s du quartier Monclar pourront notamment en avoir usage), et des projets émanant de ces quartiers pourront être repris pendant le festival.
  • Les théâtres permanents d’Avignon (Théâtre des Halles, Théâtre des Doms, Théâtre du Chêne Noir, Chapelle du Verbe incarné, etc.) seront mobilisés, hors festival, pour accueillir des résidences de création.
  • Sera proposé au festival Off une charte de bonnes pratiques communes.
  • Une convention sera passée avec la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon pour accueillir des artistes en présence, mais aussi des écoles de théâtre, écoles d’art, etc., désireuses d’y organiser des séminaires de création. En outre, avec la Chartreuse, sera activé le réseau des Centres culturels de rencontre (Fondation Royaumont, Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine, etc.)
  • Dans la prolongation du « Théâtre des idées » et des « Ateliers de la pensée », il sera prôné une convention avec l’Université d’Avignon, autour des deux axes identitaires qui sont les siens (Culture, Patrimoines et Sociétés Numériques ; Agroalimentaire et Sciences). En parallèle, le Festival d’Avignon pourra accueillir des universités d’été (École d'Affaires publiques de Sciences Po, Alternatiba, Fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture, Confédération paysanne, Institut Rousseau, etc .), en lien avec des médias partenaires tels que Mediapart de façon à poser la question de la place de la société dans la culture.
  • Des coopérations internationales seront engagées avec d’autres festivals et organisations artistiques en Afrique, en Amérique latine et en Asie.
  • Sera repris et mené à son terme le projet pour Avignon d’une Cité du théâtre, tel qu’élaboré par Alain Crombecque  : un centre pérenne de ressources, de production et de diffusion de la mémoire du spectacle, qui n’existe toujours pas en France.

Jean-Marc  Adolphe, 13 mai 2020

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.