Emmanuel Macron, mou du Je-Nous.

VERBATIM ET SOUS-TEXTE. Dans un « rien à dire » qui caractérise l’adresse à la nation du Président de la République après l’incendie de Notre-Dame, Emmanuel Macron a dit beaucoup. De lui-même, et d’un exercice du pouvoir où la charpente de sa « monarchie éclairée » ne parvient plus à soutenir la flèche d’un horizon transcendant.

Emmanuel Macron devant Notre-Dame de Paris, dans la nuit du 15 au 16 avril Emmanuel Macron devant Notre-Dame de Paris, dans la nuit du 15 au 16 avril

Sous réserve d’y revenir plus longuement, la brève « adresse à la nation » d’Emmanuel Macron, hier soir, appelle quelques rapides commentaires. Sur la forme, et sur le fond.

Sur la forme, d’abord. C’est du très mauvais théâtre. L’acteur est pitoyable. Sur un ton christique que l’on commence à connaître par cœur, larmoyant et lyrique, d’une emphase policée, Jésus-de-l’Elysée (plutôt que  Jupiter) cherche à être tour à tour inspiré et convaincant. Le problème, c’est lorsqu’il veut jouer l’inspiré, il ne convainc guère ; et lorsqu’il veut convaincre, l’inspiration est forcée (par exemple, le petit coup d’auto-stimulation du menton et de la mâchoire avant de libérer le final obligé « Vive la République, vive la France »). Au lendemain d’un incendie dévastateur, c’est un peu osé, mais disons-le ainsi : Emmanuel Macron est en manque de flamme. Et ses tentatives pour la ranimer sont pitoyables.

Emmanuel Macron se voulant inspiré. Adresse à la nation du 16 avril 2019 Emmanuel Macron se voulant inspiré. Adresse à la nation du 16 avril 2019
Emmanuel Macron se voulant convaincant. Adresse à la nation, 16 avril 2019. Emmanuel Macron se voulant convaincant. Adresse à la nation, 16 avril 2019.

Sur le fond enfin. Hier, Emmanuel Macron n’avait pas grand-chose à dire. Tout juste s’agissait-il de « marquer le coup ». Et malgré la brièveté de cette « adresse à la nation » (6 minutes), celle-ci sembla bien longuette. Vraiment rien à dire. Il n’a même pas été fichu de donner des informations concrètes sur ce qu’il avait annoncé la veille depuis le parvis de la cathédrale : « Je m’y engage : dès demain une souscription nationale sera lancée, et bien au-delà de nos frontières. »  Plusieurs collectes existent d’ores et déjà, dont celle initiée par une fondation de droit privé, la Fondation du patrimoine. Concrètement, à ce jour, l’Etat ne fait rien.

Mais, au sein même de ce « rien à dire », beaucoup a été dit, en creux. Et ce n’est pas tant de Notre-Dame de Paris qu’Emmanuel Macron tenait à nous entretenir, mais de lui-même, et de l’exercice du pouvoir. La plupart du temps, dans ses discours, s’affirme un « moi-je » dominant. Là, à peine avait-il commencé son allocution, au bout de 10 secondes, qu’il eut cette formule : « Cette nuit, nous sommes entré dans cette cathédrale qui est celle de tout un peuple et de son histoire millénaire. » Qui est ce « nous » derrière lequel s’exprime le Président de la république ? A l’évidence, il ne s’agit pas d’un « nous » collectif, mais d’un « nous-je », un nous d’autorité impériale ou sacrée. En disant « nous », Macron ne parle que de lui tout seul.  A 2’25, il trébuche d’ailleurs au bord du lapsus et doit se reprendre : « Je reviendrai vers vous comme je m’y étais engagé, dans les jours prochains, pour que je… nous puissions agir collectivement suite à notre grand débat. »

Emmanuel Macron est pour le moins mou du je-nous. Il passe allègrement du « nous » au « je » en prenant en otage le « vous » :

« Au cours de notre histoire, nous avons bâti des villes, des ports, des églises.  L’incendie de Notre-Dame nous rappelle que notre histoire ne s’arrête jamais. (…) C’est à nous, les Françaises et les Français d’aujourd’hui, qu’il revient d’assurer au long du temps cette grande continuité qui fait la nation française.  (…) Et c’est pour cela que ce soir, je voulais, de manière directe, m’adresser à vous . »

Le Président de la République s’estime maître des horloges. « Nous rebâtirons la cathédrale Notre-Dame plus belle encore, et je veux que cela soit achevé d’ici cinq années », affirme-t-il, péremptoire, sans avoir encore le moindre diagnostic sur l’état du bâtiment, ni davantage sur un prévisionnel de reconstruction. Mais s’il le veut, forcément, « nous le pouvons et là aussi nous mobiliserons. » Ainsi soit-il.

Le grand maître horloger qu’il prétend être entend décider seul du calendrier et du rythme des aiguilles. La reconstruction devrait être achevée d’ici 5 ans, quitte à conduire le chantier à « en marche » forcée, mais sur d’autres sujets, il importe au contraire de prendre le temps et de ne pas céder à la pression ou à la précipitation :

« Après le temps de l’épreuve viendra celui de la réflexion puis de l’action, mais ne les mélangeons pas. Ne nous laissons pas prendre au piège de la hâte. (…)  J’entends comme vous, je sais les pressions, je sais en quelque sorte l’espèce de fausse impatience qui voudrait qu’il faudrait réagir à chaque instant, pouvoir dire les annonces qui étaient prévues à telle date, comme si être à la tête d’un pays n’était qu’administrer des choses et pas être conscient de notre histoire, du temps des femmes et des hommes. »

Chacun comprend alors qu’il n’est plus question de Notre-Dame-de-Paris, mais du « grand débat ». « L’administration des choses » (et pas des gens, tiens donc) «exige de ne pas céder au « piège de la hâte » ; et « l’impatience » manifestée par les Gilets jaunes ou les lycéens sur le climat est « fausse », dès lors qu’elle n’est pas maîtrisée par le Président de la République.

La fin de l’adresse à la nation d’Emmanuel Macron, hier, est de ce point de vue sidérante. A relire et à peser, en considérant que l’incendie de Notre-Dame n’aura été que prétexte pour parler d’un autre feu qui couve, social et protestataire (« il y a le feu au lac », comme on dit), et que le « nous » qu’invoque Macron est ce « nous » d’autorité impériale qu’il utilisait en début de discours :

« Je crois très profondément qu’il nous revient de changer cette catastrophe en occasion de devenir tous ensemble, en ayant profondément réfléchi à ce que nous avons été et à ce que nous avons à être : devenir meilleurs que nous ne le sommes. Il nous revient de retrouver le fil de notre projet national, celui qui nous a fait, qui nous unit. (…) Je partage votre douleur, mais je partage aussi votre espérance. Nous avons maintenant à faire. Nous agirons. Et nous réussirons. »

Entre la continuité historique (« ce que nous avons été ») et la rupture à la fois monarchique et libérale qu’entendait incarner Macron  « ce que nous avons à être »),  il y a croisée des chemins, pour ne pas dire schisme, entre un « je » présidentiel qui voudrait embarquer derrière son panache l’adhésion d’un « nous » ; et un « nous » qui n’accepte plus de suivre le chef de chœur.

Il lui faudrait changer, mais il en est incapable. Ne lui reste donc qu’à tenter de persévérer dans la quête obstinée du « devenir meilleur » : toujours ce registre de l’excellence, dont Emmanuel Macron entend se prévaloir pour guider et conduire la nation, en transcendant les partis politiques, les corps intermédiaires, les forces syndicales, etc. Or, force est de constater que cette transcendance quasi religieuse, si elle a pu faire illusion le temps d’une campagne électorale, est aujourd’hui grandement dépourvue de la foi qui l’a portée au pinacle. Visiblement, Emmanuel Macron y croit encore (« nous réussirons »). Mais son église a aujourd’hui des allures de secte, et elle est incapable de se projeter vers un horizon « d’espérance ».

En s’écroulant, la flèche de Notre-Dame a emporté dans sa chute la voûte qui la soutenait. Pour l’heure, l’édifice tient encore, mais il est fragilisé. La voûte d’un pouvoir, c’est la « cohésion nationale » que des fondations solides, et de puissants renforts latéraux, permettent d’étayer ; et à partir desquelles une charpente ingénieuse peut faire toit commun, et ensuite dresser flèche. Quand cela ne tient plus, cela fait feu de tout bois. Dans l’incendie de Notre-Dame, la croix dorée est restée miraculeusement intacte. La couronne d’épines a été exfiltrée, et dans les décombres, le coq a parait-il été retrouvé. Il reste donc quelques reliques symboliques et une architecture séculaire qui permet d’envisager la reconstruction.

Notre-Dame-de-Paris n’est pas la France, et la France n’est pas Notre-Dame-de-Paris. Mais dans un cas comme dans l’autre, pour (re) bâtir, il faut des ingénieurs et des artisans. Il faut certes des « corps de métiers » spécialisés, dont les savoir-faire se sont patiemment transmis, souvent contre la dictature de l’immédiate rentabilité. Mais en matière de bien commun, il n’est au fond d’architecture que collective, sous la houlette de « maîtres d’œuvre ». Jésus-de-l’Elysée se prend pour le Grand Architecte des temps à venir. Et il croit en lui, dur comme fer. A-t-il  jamais cru en ce « Nous » qu’il invoque aujourd’hui ? Rien n’est moins sûr.

A suivre, sur www.lecoursdeschoses.net, à partir du 22 avril, un feuilleton : #pourenfiniraveclamacronie. Inscriptions newsletter du Cours des choses : ici.

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