Il se passe quelque chose… (sauf dans la culture)

Curieusement, les milieux artistiques et culturels se tiennent à l’écart du mouvement Nuit Debout. Mais peut-être n’est-il pas trop tard pour se réveiller…

« La ligne d’une tentative est invraisemblablement utopiste. C’est sûr qu’elle rêve. Elle rêve les yeux ouverts. (…) Une tentative c’est un petit événement prématuré. Alors qu’il faut aux événements politiques considérables une certaine maturation, voilà que sur un point très particulier de l’horlogerie de l’Etat et des projets politiques en cours de développement dans leur stratégie de prise de pouvoir se pointe une initiative on ne peut plus précaire qui prend corps et qui persiste. »

(Fernand Deligny, Les enfants et le silence, Galilée / Spirali, 1980)

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Que dire de Nuit Debout qui n’ait déjà été dit ? Ou qui viendra à être dit… Que faut-il, d’ores et déjà, en retenir ? Que nous assistons-là à une phénoménale « libération de la parole », ou bien, plus largement, que s’y manifeste « la capacité à organiser du commun et des communs » ? Qu’importe, au fond. Et laissons à quelques Cassandre omniscients le soin de diagnostiquer que Nuit Debout n’aura « aucun débouché politique » : on verra bien… Pour l’heure, contentons-nous de dire, a minima : IL SE PASSE QUELQUE CHOSE… L’imprévisibilité-même de cet événement fait événement, en soi. Car enfin, qui aurait juré, voilà encore quelques semaines, qu’un tel élan serait donné collectivement pour sortir de l’asphyxie, du marasme et du fatalisme ambiants. Avec un premier résultat pour le moins surprenant : alors que Nuit Debout s’étend de ville en ville, de région en région, deux récents sondages montrent la pénétration du mouvement, bien au-delà de sa seule partie visible. Le premier, réalisé par l’IFOP, indique que 76% des personnes sondées « comprennent » le mouvement Nuit Debout !, et que 61% des individus interrogés assurent même « soutenir » les manifestants qui occupent la place de la République à Paris depuis près de deux semaines. Le second, réalisé pour Metronews et LCI, montre que 61% des jeunes âgés de 18 à 25 ans affirment soutenir le mouvement Nuit debout, et que près de la moitié d’entre eux (47%) sont prêts à s'y engager, quand voici peu, on nous disait qu’une proportion grandissante de la jeunesse se sentait attirée par un vote Front national.

Nuit Debout ? La Culture est aux abonnés absents

Et la Culture (avec un « C » majuscule) dans tout ça ? Elle est aux abonnés absents. Nul doute que, parmi les participants aux divers rassemblement Nuit Debout, figurent des musiciens, comédiens, danseurs, artistes de rue et de cirque, plasticiens, intermittents ou « intellos précaires » ; sans qu’ils jugent d’ailleurs nécessaire de s’exprimer « au nom de la Culture », et c’est tant mieux ! Certes, on pourra détecter ici et là quelques gestes encourageants, comme ce Musées Debout, lancé par Guillaume Kietz, conservateur au musée du Louvre, qui s’est non seulement invité place de la République avec une œuvre de Tassaert d'après Zurbaran, mais qui a ouvert une question-qu’elle est bonne : « A quoi servent les musées aujourd’hui ? » Mais, jusqu’à plus ample informé, il semble que de telles initiatives ne soient pas légion. Ne nous voilons pas plus longtemps la face : depuis que Nuit Debout occupe la res publica, les artistes -plus ou moins renommés-, habituellement si prompts à faire valoir leur engagement, brillent là d’un silence assourdissant. Il en va de même des directeurs et directrices d’institutions culturelles (théâtres, centres d’art, salles de concerts, festivals, etc.) dont les sempiternels éditoriaux et déclarations appellent, sous les plus formes diverses, au réveil des consciences, et qui là, sont encore visiblement sous la couette, et n’ont pas réalisé qu’un printemps a déjà commencé. Or, toutes les paroles, si pétries soient-elles de vertus démocratiques et de bonne conscience, ne sont que du vent si des actes ne les engagent.

 

 

Olivier Py : « Quand la révolution est impossible, il reste le théâtre ». Olivier Py : « Quand la révolution est impossible, il reste le théâtre ».
Prenons Olivier Py, ci-devant directeur du festival d’Avignon. Dans l’éditorial (intitulé « l’amour des possibles ! ») qui annonce l’édition 2016, il en appelle pour la énième fois aux mânes de feu Jean Vilar : « Être politique c'est croire en l'homme. Les artistes nous donnent de bonnes raisons de croire en l'homme, ils se font la voix du peuple qui refuse un monde privé de sens et nous rappellent que l'émerveillement et l'espoir sont un choix. Oui, nous insistons, si les puissants ne croient plus en la culture, c'est qu'ils ne croient plus à la souveraineté du peuple. Voilà ce que Jean Vilar est venu dire à Avignon et qu'inlassablement nous dirons encore lors de cette 70e édition. » Editorial irréprochablement politique, engagé à souhait. Sauf qu’une petite phrase vient gâcher la fête. « Quand la révolution est impossible, il reste le théâtre », écrit Olivier Py. La belle consolation ! Benoîtement, vient l’envie de lui demander : et quand la révolution est possible, que fait le théâtre ? Apparemment, il reste sur son quant-à-soi, drapé dans l’auto-proclamée supériorité du théâtre… Ce serait pourtant simple comme bonjour. L’avant-programme de la 70ème édition du festival d’Avignon annonce, tout au long du festival, des « ateliers de la pensée », dont le contenu, croyons-nous savoir, n’est pas encore fixé. Compte tenu de ce quelque chose se passe qui advient aujourd’hui, ne serait-il pas désirable de changer le cours de ces « ateliers de la pensée », et d’en faire une immense agora publique, dans la veine des « débats du Verger » jadis initiés par… Jean Vilar et dont se souviennent encore certains festivaliers aux cheveux blancs. Il ne faut sans doute pas trop rêver : « l’amour des possibles », version Olivier Py, a quand même ses limites. Dans l’entretien qu’il avait confié à Mouvement en 2002, et où il déclarait pour la première fois ses intentions quant à la direction du festival d’Avignon (1), Olivier Py disait notamment : « Le seul mot sur lequel on peut rassembler, c’est celui d’art. Il est paradoxalement celui qui regroupe tous les publics, et qui reste résolument populaire. Dans le cas d’Avignon, il faut trouver les moyens de mettre les artistes davantage au cœur du processus. Les idées sont là, en germe, elles attendent encore leur développement. (…) Et puis il faudrait ouvrir un chantier pour organiser de véritables rencontres professionnelles. Certes elles ont lieu informellement, un peu clandestines, mais elles ne sont pas prises en compte de façon organisée. (…) Je rêve encore d’un festival qui accueille les penseurs et leur demande de nous apporter leur énergie, de présenter l’état de leurs travaux. Il faut d’ailleurs noter que beaucoup de choses se font déjà dans ses marges, alors que le festival doit pouvoir assumer qu’il est effectivement la matrice du théâtre et de sa décentralisation. C’est là que chaque année va se repenser la vie du théâtre et que les combats d’idées vont avoir lieu. » On voit bien quelle est la rhétorique avancée par Olivier Py : tout en reconnaissant qu’il se passe déjà quelque chose aux marges, informellement, voire clandestinement, il s’agit de canaliser le combat d’idées au sein de rencontres professionnelles ou en invitant la parole de « penseurs » dûment patentés. Bref, on reste bien sagement dans un entre-soi culturel dont Jérôme Impellizieri a, dans une tribute récente, dénoncé les ravages.

 

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Que s’immisce un certain état de grève


Comme le dit fort justement le poète et dramaturge grec Alexandros Mistriotis dans le dernier numéro de Mouvement (2) : « La narration un peu moralisante et bien-pensante de notre production artistique n’arrive pas vraiment à embrasser l’altérité qu’on voit apparaître devant nos yeux. Et l’autre ce n’est pas seulement le réfugié et le pauvre, c’est cette chose qui est à venir, c’est d’abord le lieu de l’espoir et du désespoir. Notre désespoir est un peu formaté, un peu correct. Pas inquiétant : si tu es du bon côté c’est parce que les autres sont mauvais, ça ne te remet pas en question, toi. On ne se place pas encore dans une impossibilité d’être, ou quand celle-ci existe, elle est déjà codifiée, esthétisée, elle est dans une petite boîte que l’on peut traiter comme telle. (…) Ne pas se positionner, en tant qu’artiste, dans l’état d’impossibilité collective, cela reviendrait à isoler le domaine de la culture comme s’il ne faisait pas partie de cette société. Notre société est dans une impossibilité. Une énorme partie de la population est sans travail, sans possibilité d’en avoir, et sans futur. Les changements d’outils et de pratiques artistiques doivent être à la hauteur de la situation. Si on ne questionne pas la composition, le contexte, l’organisation du corps de notre travail, eh bien, on n’est plus dans l’art. On bascule dans une simple représentation sociale de l’art. » Aux dernières nouvelles, Alexandros Mistriotis ne fait partie des « penseurs » invités aux « ateliers du festival d’Avignon… Logique, non ?

Il est pourtant parfaitement possible de faire autrement. Cela demande seulement que s’immisce, dans le jeu parfaitement huilé des programmations, un certain état de grève. À Avignon, tel fut le cas en 2003, où le mouvement social des intermittents obtint l’annulation du festival. Mouvement était alors hébergé à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Avec d’autres résidents (le poète, metteur en scène et compositeur Jacques Rebotier, les comédiens en formation de l’École Régionale d’Acteurs de Cannes, les personnels de la Chartreuse…), nous avions décidé de tenir notre piquet de grève, en faisant du « centre culturel de rencontres » un lieu très très occupé : pendant toute la durée du festival annulé, trois moments quotidiens de rencontres et de débats constituèrent une très vivifiante agora où l’on discuta certes culture, mais aussi éducation, santé, agriculture, économie, etc.

Dans l’énergie de ce bouillonnement, j’ai écrit un petit livre, Crise de la représentation, sous la forme d’une « fable de politique-fiction ». Ne sommes-nous pas, aujourd’hui, en plein dans cette crise de la représentation ? Il eut fallu alors inventer, comme je l’écrivais dans Mouvement, « l’art d’en sortir » :  « Au-delà des clivages entre « réformisme » et « radicalité », il faut aujourd'hui commencer à mettre en œuvre, politiquement, la transformation même du politique pour résister à cette « grande transformation » qu'opère en sourdine la mondialisation suicidaire. Ce que se refuse à comprendre un ministre de la Culture visiblement privé de toute « marge de manœuvre », c'est que la question posée n'est plus seulement celle de la « sauvegarde » d'une « exception ». C'est maintenant la « règle » qui doit être changée. Dans quelle société voulons-nous vivre ? Cette question de culture générale n'appelle ni repos, ni répit. C'est en y répondant que nous pourrons créer, collectivement et singulièrement, l'art d'en sortir. » (3)

 

En 2003, l’annulation du Festival d’Avignon En 2003, l’annulation du Festival d’Avignon

En 2003, l’annulation de quelques-uns des festivals de l’été montrait la voie. Mais la rentrée venue, à deux exceptions près (le Théâtre des 13 Vents à Montpellier, le Lieu Unique à Nantes), tous les théâtres de France et de Navarre ont tranquillement repris leur programmation, comme si de rien n’était… Moyennant quoi, treize ans plus tard, la question de l’intermittence est toujours aussi vive !

Une autre occasion, à laquelle aura été mêlé Mouvement, fut donnée de pratiquer une agora en actes. En 2010, à partir de la question « L’art a-t-il lieu d’être ? » posée lors d’un débat public, fut lancé un mouvement d’occupation du Centquatre, à Paris. Assemblées générales, commissions, initiatives festives, textes et contributions, ont alors nourri un vaste échange d’idées et d’actions, dont il faudra un jour consigner le récit. (http://next.liberation.fr/culture/2010/04/12/le-centquatre-occupe-pour-inventaire_620313 et https://le104occupe.wordpress.com/ ) Il me souvientqu’au tout début de ce mouvement d’occupation citoyenne, alors que les participants demandaient la possibilité d’utiliser de temps à autre une salle pour se réunir, Gaspard Gantzer, alors directeur de cabinet de Christophe Girard (adjoint à la culture de Bertrand Delanoë), justifia ainsi le refus de la Ville de Paris : « votre mouvement est peut-être démocratique, mais il n’est pas légitime » !!! Le même Gaspard Gantzer est aujourd’hui… le conseiller communication du Président François Hollande. Voilà qui en dit assez long, me semble-t-il, sur le délabrement politique d’une certaine « gauche »…

Les oasis de la vie contre les ravages de « l’entrepreneuriat culturel »

Steven Hearn, nouveau gourou de « l’entrepreneuriat culturel » Steven Hearn, nouveau gourou de « l’entrepreneuriat culturel »

Cette même « gauche » chante depuis quelques années les louanges de l’entrepreneuriat culturel, sans que cela ne semble offusquer grand monde. Il faut dire que le langage du marketing et du management a depuis longtemps creusé des galeries souterraines dans l’édifice commun de la Culture. Les « contrats d’objectifs » ont progressivement remplacé le « projet artistique », la privatisation rampante d’espaces voués à la création artistique fait désormais partie, sans vergogne, des impératifs budgétaires de certains équipements culturels (le Centquatre, le Centre national de la danse), à tel point qu’il a fallu en ranger quelques-uns dans la catégorie des EPIC (Etablissement Public Industriel et Commercial) (4). Et puis, bien sûr, la perversion de la notion d’évaluation, entendue et pratiquée selon de seuls critères quantitatifs, comptables et statistiques, est venue couronner le tout.

Le 25 juin 2014, l’auditorium de la Gaîté Lyrique accueillait remise du rapport confié en mai 2013 par Aurélie Filippetti (alors ministre de la Culture et de la Communication) et Fleur Pellerin (à l'innovation et l'économie numérique) à un certain Steven Hearn sur « le développement de l'entrepreneuriat culturel ». Ce jour-là, dans son discours, Aurélie Filippetti estima que « ce rapport est une passerelle entre deux mondes, celui de la culture et celui de l’entreprise A nous de tisser ces liens, de proposer ensemble des solutions économiques et acceptables, sans oublier que la culture, c’est aussi de la beauté qui rend nos vies, nos villes, plus heureuses et plus acceptables. (…) En résumé, comme vous le rappelez fort justement dans votre rapport, « la culture est un investissement d’avenir ». Et cet investissement d’avenir se nourrit aussi des initiatives du passé : notre patrimoine matériel et immatériel, la valeur de nos grandes marques se nourrissent de l’image culturelle de notre pays ! Alors oui, la culture a besoin plus que jamais d’entrepreneurs ! (…) La nature et le fonctionnement des entreprises culturelles peuvent même s’avérer des atouts incontestables dans le jeu économique et social actuel. Ces entreprises possèdent en effet des attributs et des savoir-faire reconnus comme déterminants dans la réussite des entreprises :

-    la capacité à agir sur des marchés très segmentés où la demande est rarement exprimée ;

-    la souplesse organisationnelle nécessaire à l’innovation ;

-    la capacité à gérer des processus de décision complexe où se mêlent des logiques différentes (politique, économique et artistique) ;

-    la capacité à fédérer des individus autour d’un projet ;

-    l’adaptabilité aux changements grâce à leur capacité à intégrer en permanence les nouvelles technologies. (…)

Il faut rappeler que la culture, si elle est ferment de citoyenneté, vecteur d’émancipation et de liberté, est aussi levier d’innovation et d’attractivité. L’entrepreneuriat et la culture procèdent d’ailleurs d’un même mouvement : un entrepreneur n’est-il pas par excellence un créateur ? »

Quel magnifique retournement de langage ! Au lieu de dire qu’un créateur, par essence (et pas toujours par excellence) entreprend toujours quelque chose (sans avoir pour autant statut d’entrepreneur), dans la bouche de la ministre de la Culture, c’est l’entrepreneur (quel qu’il soit) qui est soudain et avantageusement promu au statut magique de « créateur ».

Pour réussir de tels tours de passe-passe, il faut de sacrés magiciens. Steven Hearn est l’un d‘eux. Ce militant socialiste (section salons mondains), d’abord patron d’une agence « d’ingénierie culturelle » (Troisième Pôle), puis co-concessionnaire de la Gaîté Lyrique (sur la base d’un marché public de la Ville de Paris), et plus récemment encore fondateur de Créatis, « incubateur dédié aux entrepreneurs de la culture » à travers une holding (Scintillo), est aujourd’hui l’un des gourous de l’entrepreneuriat culturel. Et il a tout pour plaire : « avec son visage juvénile, sa silhouette toute fine, son look décontracté, son grand sourire enthousiaste », un long portrait lui a même été consacré dans Le Monde, en juillet 2014.

Au risque d’écorner ce portrait magique, il se trouve que j’ai fort bien connu Steven Hearn, arrivé par mégarde à la gérance de Mouvement en 2008. Et bien, à Mouvement, ce brillant « entrepreneur culturel » se sera surtout distingué, en toute impunité, par des faux en écritures, des non-déclarations de comptes, des pratiques d’abus social, et une gestion gravement défaillante qui ont engendré d’insurmontables difficultés économiques et ont conduit à la liquidation judiciaire, en juin 2014, de la société éditrice de Mouvement. À la force du poignet, deux jeunes gens, Aïnhoa Jean-Calmettes et Jean-Roch de Logivière, ont pu ultérieurement reprendre la revue et son site internet; mais pour un titre sauvé, combien de journaux et de revues liquidés, économiquement censurés ? Avec un tel assèchement de la pensée (certes, il existe aujourd’hui Internet, les réseaux sociaux, mais quand même…), il ne faut pas s’étonner qu’un mouvement comme Nuit Debout prenne l’initiative d’occuper l’espace public.

De la part des lieux de culture, cela devrait rencontrer un écho tout particulier. Car le problème que rencontre aujourd’hui la « culture », en France comme partout en Europe, ce n’est pas la culture en tant qu’exception et forteresse (qu’il conviendrait de sanctuariser), mais la civilisation en tant que règle et horizon (qu’il conviendrait d’élargir). Comme le dit Edgar Morin, « Une civilisation veut naître, aujourd’hui il s’agit de changer de voie » : « Ce sont des petits printemps qui bourgeonnent et qui risquent la glaciation ou le cataclysme. (…) Avant la guerre, c’était sur le plan des idées qu’une nouvelle civilisation se cherchait sous des noms divers, avec les écrits d’Emmanuel Mounier, Robert Aron, Armand Dandieu, Simone Weil et d’autres, elle cherchait à sortir d’une impuissance qui n’avait pas évité la crise économique, de la double menace du fascisme et du communisme stalinien, et cherchait la troisième voie. La troisième voie fut écrasée dans l’œuf par la guerre. Aujourd’hui, il s’agit de changer de voie, d’élaborer une nouvelle voie, et cela, dans et par le développement de la nouvelle civilisation, qu’incarnent déjà tant de bonnes volontés de tous âges, femmes, hommes, et qui dessine des nouvelles formes dans les oasis de vie. Mais les forces obscures et obscurantistes énormes de la barbarie froide et glacée du profit illimité qui dominent la civilisation actuelle progressent encore plus vite que les forces de salut, et nous ne savons pas encore si celles-ci pourront accélérer et amplifier leur développement. » (5)

Faire place à l'imprévu qui surgit

Y a-t-il création plus excitante que celle d’une civilisation à venir ? Cette création n’était pas tout à fait prévue, elle n’a d’autre casting à défendre que celui d’une multitude anonyme, et pour co-producteurs les agents de cette même multitude. Le texte n’en est pas encore achevé, sa dramaturgie-même se cherche encore ; sa chorégraphie est encore diffuse, même si quelques gestes de main en forment déjà l’alphabet ; sa musique est parfois cacophonique, et sa scénographie est rudimentaire. Mais, work in progress, elle  adéjà trouvé son espace et son public : elle est, de naissance, l’espace public lui-même. Au nom de quoi faudrait-il écarter cette créationen actes : la protéger d’elle-même ?, craindre de la récupérer ? Ce ne sont là que prétextes fallacieux derrière lesquels pourraient se réfugier les institutions culturelles pour éviter d’avoir à faire place à ce qui doit venir et ne peut manquer. A contrario, on attend que ce que, dans toute la mesure du possible, ce qui était programmé, parfois pour d’excellentes raisons, sache s’effacer, au moins partiellement, ou en tout cas faire place à cet imprévu qui surgit. Un exemple parmi d’autres : du 11 mai au 4 juin, le Théâtre de la Ville, à Paris, présente une nouvelle édition des « Chantiers d’Europe », avec de jeunes artistes venus de Grèce, d’Italie, du Portugal, de Suède et de Pologne. Soit, écrit Emmanuel Demarcy-Mota, « une génération capable de regarder l’histoire d’un pays et de ses mutations à l’aune d’une vision ouverte et neuve, qui transcende les frontières, les limites, les langages, dans un lien à la fois nécessaire et naturel à l’Europe, en tous cas viscéralement incompatible avec les tentations de replis sur les « priorités nationales » et de rejet de l’autre qui affleurent ici et là. (…) Évoluant au rythme des rencontres artistiques autant que des circonvolutions d’une réalité faite de sursauts perpétuels, ce temps fort nous semble plus que jamais nécessaire pour regarder et entendre l’Europe autrement. » Formidable ! Dans ce cadre, le 13 mai, en co-organisation avec le Palais de Tokyo, sous l’intitulé « Créer l’utopie, penser l’Europe, transformer le quotidien », une journée sera consacrée à Thomas More et à L’Utopie, son célèbre essai datant de 1516 : « À l’occasion des 500 ans de cette publication, plusieurs artistes plasticiens, metteurs en scène et auteurs actifs en Europe et animés par le même désir de récréer un système loin des logiques économiques, politiques et mondialistes, sont réunis pour une plongée dans l’utopie du XXIe siècle. Théâtre, installation, projection et concert sont au programme de cette journée inédite qui recréera l’utopie. » Formidable, bis. Mais à l’heure où Nuit Debout tient le pavé (l’un de ces « sursauts perpétuels » dont parle Emmanuel Demarcy-Mota), et invente de facto une certaine forme d’utopie, une façon bien réelle de transformer le quotidien ne serait-elle pas de transformer le cours de cette journée, avec les mêmes artistes, ou encore d’en imaginer un prolongement qui mette en débat et en perspective, par exemple, nos désirs d’Europe ? Ah, les débats… Gros défaut ; ça prend du temps, ce n’est pas immédiatement rentable, ni même toujours très productif. D’accord. Mais peut-on se référer sans cesse aux mânes de la démocratie en faisant l’économie du temps et de l’espace nécessaires à la discussion, voire à la dispute publique ?

Les « professionnels de la culture » se soucient-ils vraiment de l’espace public ?

Il ne s’agit pas d’inventer la poudre. Tout cela existait déjà, du temps où la diffusion artistique reposait sur des cercles associatifs de militants de l’action culturelle. Un jour, ou plutôt, non pas un jour précis, mais progressivement, peu à peu, tout cela a été jugé ringard. Et sous couvert de modernisation, on a liquidé tout cet encombrant réseau d’amateurs éclairés, pour le remplacer par des professionnels de la profession (qui peuvent avoir tendance à prendre leur nombril pour le centre du monde, et quand le nombril prend la place du cœur, voire du cerveau, en général, ça ne donne rien de bon) dont la plupart semblent avant tout animés par leur propre plan de carrière, parfois au détriment des plus élémentaires règles de savoir-vivre : récemment, sur sa page Facebook, un chorégraphe confiait « avoir fait 250 kilomètres pour un rendez-vous avec un programmateur de salle qui avait déjà reporté le rendez-vous trois fois ; attendre une heure avec l'assistante de direction fort mal à l'aise ; repartir chez soi sans l'avoir vu ; n'avoir aucune explication, ni excuses... » Nous n’évoquerions même pas cet exemple s’il était exceptionnellement isolé ; ce qui est hélas loin d’être le cas. « Quand donc les "pontes de la culture" redescendront dans l'humanité qu’ils revendiquent ? », disait l’un des commentaires postés sur Facebook…

Mais sûrs de leur bon droit, nombre de ces « professionnels de la culture » estiment n’avoir de comptes à rendre à personne. Ils ont fait des théâtres leurs « maisons », comme ils disent. Ils aiment naturellement le public, à condition que les affaires culturelles, dont ils se croient propriétaires, ne deviennent pas trop une affaire publique. En 1995, je travaillais au Théâtre de la Bastille, à Paris. Cette année-là, d’où datent les premières attaques du patronat contre le régime de l’intermittence, la France se mit en grève contre le projet de réforme des retraites porté par Alain Juppé. Au même moment, le Syndeac (Syndicat des entreprises artistiques et culturelles) tint une assemblée générale au Théâtre de la Bastille. Sans y être invité, j’y assistai, debout en fond de salle. La grande revendication du Syndeac, à l’époque, c’était… « une loi d’orientation sur la culture » (et 20 ans plus tard, on y est toujours…). Au cours des débats, Ariane Mnouchkine eut l’outrecuidance de dire qu’il fallait se soucier de public, et qu’elle faisait aussi du théâtre pour les enfants de la concierge portugaise de son immeuble. Dans la salle : ricanements narquois à peine dissimulés. Un peu plus tard, je me risquai à prendre la parole pour aller dans le sens d’Ariane Mnouchkine, et suggérai qu’il serait peut-être de bon aloi que les théâtres se joignent à la mobilisation sociale contre le projet de réforme des retraites, en profitant d’une « grève active » pour rédiger collectivement (artistes, responsables d’institutions culturelles, personnels y travaillant, et publics) cette « loi d’orientation » que le Syndeac appelait de ses vœux. Cette modeste proposition me valut en retour, une réponse cinglante de Jean-Pierre Vincent, alors président du Syndeac : « Monsieur, on voit bien que vous ne travaillez pas dans un théâtre »

Il ne faut donc pas s’étonner, aujourd’hui, que les institutions culturelles regardent d’un œil distant le mouvement Nuit Debout et les débats qui s’y engagent… Mais les festivals de l’été pourraient, par exemple, relayer Nuit Debout, à condition, écrit Laurent Muhleisen, traducteur et directeur artistique de la maison Antoine-Vitez, de « ne pas y inviter uniquement les gens du sérail, on crève suffisamment comme ça de l'"entre-nous" » Et puis, si les institutions culturelles ne font pas ce travail militant, rien n’empêche de le faire à leur place. C’était le sens de l’atelier Refaire le monde, lancé le 6 janvier 2015, dont quelques premières rencontres inaugurales ont eu lieu à Paris, Montpellier, Avignon, Grenoble et Lyon : « se rencontrer, brasser des idées, élaborer des utopies, faire festival d'humanités... » Ce vaste chantier d’utopies prend aujourd’hui un tour décisif, constituant, avec Nuit Debout.  Si l’art et la culture n’y prennent pas part et s’en tiennent à l’écart, refusant ainsi de participer à l’écriture collective d’un nouveau contrat social, les retombées communes seront bien plus lourdes, et longues à cicatriser, que les restrictions budgétaires et sécuritaires qui bouchent aujourd’hui l’horizon et amputent la levée des imaginaires. Pour fédérer cet « amour des possibles » dont parlait Olivier Py, sans leadership, une page Facebook (CulturesDebout) vient d’être créée, qui accueillera toutes les contributions, rendez-vous et initiatives à venir.  

 

(1)   – Olivier Py, « Avignon : l’incroyable santé de la vieille dame », propos recueillis par Bruno Tackels, Mouvement n° 18, septembre-octobre 2002.

(2)   – Alexandros Mistriotis, « La distance entre culture et propagande est précaire », propos recueillis par Ainhoa Jean-Calmettes, Mouvement n° 82, mars-avril 2016.

(3)   – « L’Art d’en sortir », éditorial, Mouvement n° 24, septembre-octobre 2003.

(4) - Certains établissements publics exercent conjointement des missions de service public à caractère administratif et des missions de service public à caractère industriel et commercial. Si leur activité principale est industrielle et commerciale, ils sont généralement classés par la jurisprudence ou par les textes dans la catégorie des EPIC.

(5)   – Edgar Morin, L’Humanité, 18 avril 2016.

 

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