À Paris, la culture parade en classe affaires.

La rénovation du Théâtre de la Ville attendra, pas les Tulipes de Jeff Koons. Ex-directeur de la stratégie au sein de LVMH, Christophe Girard, adjoint à la culture d’Anne Hidalgo, vante « l’audace et la prise de risque ». Attention, ça décoiffe !

Christophe Girard en novembre 2009 © Jean-Baptiste Millot, Qobuz. Christophe Girard en novembre 2009 © Jean-Baptiste Millot, Qobuz.

Ce lundi 21 janvier 2019, Christophe Girard, adjoint à la culture de la Ville de Paris auprès d’Anne Hidalgo, présentait ses « vœux à la presse et au monde de la culture ». Ayant été averti de ce rendez-vous, j’ai manifesté auprès du service de presse de la Ville de Paris mon souhait d’y participer, étant entendu que l’accès à ces vœux était soumis à une « accréditation obligatoire ». Le 14 janvier à 11 h 09, j’ai bien reçu l’accusé de réception de cette demande, à laquelle n’a été donnée aucune suite, ce qui s’apparente clairement à un refus d’accréditation.

accreditation-01

Dans sa généreuse mansuétude, le service de presse de la Ville de Paris m’a tout de même envoyé le « communiqué de presse » consécutif à ladite présentation de vœux. Et j’ai consulté, au matin du 22 janvier, les rares articles ayant été publiés a posteriori. Je comprends mieux. Le monologue auto-satisfait de Christophe Girard n’a visiblement été troublé par aucune question dérangeante : les quelques journalistes encore dignes de ce métier ont visiblement été tenus à l’écart des « réjouissances ». Je suppose que le service de presse de la Ville de Paris dispose de deux fichiers : les béni-oui-oui, et les « indésirables ».

Le Théâtre de la Ville de Paris, lors des voeux de Christophe Girard à la presse et au monde de la culture, le 21 janvier 2019 Le Théâtre de la Ville de Paris, lors des voeux de Christophe Girard à la presse et au monde de la culture, le 21 janvier 2019

extrait-presse-theatre-de-la-ville
Alors même que l’adjoint à la culture présentait ses vœux dans l’enceinte éventrée du Théâtre de la Ville, place du Châtelet, qui devait réouvrir en 2018, personne n’a demandé pourquoi cette réouverture est reportée à 2020 voire 2021, ni pourquoi il en coûtera aux contribuables parisiens 6 millions d’euros supplémentaires par rapport au budget initialement voté. En guise de réponse préalable aux questions qui n’auraient pas été posées, Christophe Girard a d’emblée botté en touche : « J’assume ». Ce qui nous fait une belle jambe.

Il faut dire que l’adjoint à la Culture de la Ville de Paris a un autre chantier archi-méga-prioritaire : trouver un refuge à un migrant de luxe, Jeff Koons, dont le passeport diplomatique a la forme d’un bouquet de tulipes. Cette œuvre d’art monumentalement kitsch (une rutilante bagatelle, qui s’élance à 10 mètres de hauteur, s’épand sur 8 de large et pèse 33 tonnes), sera finalement installée dans les jardins du Petit-Palais. « Sous réserve d’un financement largement constitué de mécénat privé », a indiqué Christophe Girard. On admire la précision du « largement constitué », pour un « cadeau » fortement empoisonné, Jeff Koons laissant en effet à la charge du récipiendaire la réalisation et l’installation de cette œuvre monumentale, estimée à plusieurs millions d’euros, dont il offre le « concept ». Jeff Koons doit rire sous cape : il a déjà fait le coup en 2000, lors de l’exposition « La Beauté » en Avignon, organisée par une « Mission 2000 » alors présidée par Jean-Jacques Aillagon, qui n’était pas encore ministre de la Culture. En janvier 2001, au terme d’une enquête de plusieurs semaines, j’avais dévoilé les dessous de l’arnaque : Jeff Koons était parvenu à faire financer l’achat et la réalisation d’une œuvre baptisée Split Rocker par la collectivité publique, qui l’avait ensuite cédée à bas prix à… François Pinault.

mouvement-aillagon-2

L’enquête de Mouvement (qui n’avait alors été relayée par aucun autre média) aurait dû valoir mise en examen à Jean-Jacques Aillagon, mais tout juste eut-il droit à une double inspection des ministères de la Culture et de l’Economie et des finances, dont le rapport fut promptement étouffé par le gouvernement de Lionel Jospin. De l’art de passer entre les gouttes… (et Jean-Jacques Aillagon fut ultérieurement récompensé de ses bons et loyaux services par François Pinault, qui l’engagea en 2011 comme conseiller dans ses « activités artistiques et culturelles ».

Cosmétique de façade : un « fonds commun en faveur de la culture dans les quartiers populaires »

Pour revenir à Christophe Girard, l’actuel adjoint à la Culture d’Anne Hidalgo a dévoilé ce lundi tout un tas d’initiatives plus ou moins affriolantes censées « renforcer le maillage culturel de Paris. »

Au rayon des cosmétiques de façade, il a ainsi été annoncé la création d’un « fonds commun » (de placements ?) « en faveur de la culture dans les quartiers populaires », pour lequel la Ville de Paris ne mettra pas un kopek, puisque ce fonds devra être abondé par « l’ensemble des établissements culturels » (dont la « marge artistique » est déjà réduite à peau de chagrin).

Plus décoiffant encore, c’est au nom de « l’audace et la prise de risque », que Christophe Girard souhaite « réinventer les théâtres » en « impulsant un nouveau modèle de collaboration entre les établissements privés et publics » à travers, par exemple, « des coproductions et des partages d’espaces pour les répétitions. » Il faut dire qu’en termes de mélanges entre public et privé, Christophe Girard en connaît un rayon. Sous le règne de Bertrand Delanoë à la tête de la municipalité parisienne, Christophe Girard a allègrement cumulé mandat d’élu adjoint à la culture, et poste de directeur de la stratégie de la branche mode et maroquinerie du groupe LVMH (Bernard Arnault), dont il a été salarié jusqu’en juillet 2015. Un cumul plutôt lucratif. Ainsi, en 2014, aux 250.000 € bruts de rémunération salariale au sein du groupe LVMH, se sont ajoutés quelque 61.692 € d’émoluments au titre de ses différents mandats électifs (Maire du 4ème arrondissement de Paris, conseiller général, conseiller régional). Soit un revenu mensuel de quelque 26.000 €, qui autorise un train de vie somme toute confortable.

girard-decla-01-2

Depuis son départ de LVMH, Christophe Girard a créé en février 2016 une société par actions simplifiée à associé unique, Shortlist Consultant (domiciliée 42 rue Beaubourg, à Paris), qui serait selon La Lettre de l’audiovisuel, « une société de conseils pour trouver un travail, notamment dans les médias », mais dont l’activité est ainsi libellée : « Conseil pour les affaires et autres conseils de gestion ».

short-list-consultant-2

Quelles affaires ? Mystère et boule de gomme. Cette SAS, qui semble ne pas avoir déposé ses comptes au greffe du Tribunal de commerce, a versé en 2017 à Christophe Girard une rémunération nette de 31.000 € au titre d’une activité de « conseil audiovisuel, marketing, production, luxe », selon la propre déclaration d’intérêts de l’adjoint à la culture déposée en novembre 2018 auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Vous avez dit « luxe » ? Christophe Girard aurait-il maintenu quelque lien avec LVMH, en tant que « consultant » free-lance ? Impossible de l’affirmer avec certitude.

Mais il n’y aurait à cela rien de surprenant, tant Christophe Girard, dans l’exercice de son mandat d’élu, a maintes fois flirté avec le conflit d’intérêts. A tout le moins, en sa qualité de membre du Conseil de Paris, a fortiori adjoint à la culture, il n’a pu être étranger à plusieurs dossiers où le groupe de son employeur, Bernard Arnault, était en première ligne : qu’il se soit agi de la tenue de l’exposition VOYAGE EN CAPITALE, Louis Vuitton et Paris, en 2010 au musée Carnavalet ; du projet immobilier de La Samaritaine (propriété de LVMH), chantier titanesque mené par Vinci, aux multiples implications patrimoniales et culturelles ; et plus encore, de l’érection de la Fondation Vuitton au Bois de Boulogne.   

C’est là une longue histoire. Comme le rappelait Monique Pinçon-Charlot en décembre 2014 dans le magazine Regards : « Si Bernard Arnault a pu construire sa fortune, c’est grâce au premier ministre d’alors, Laurent Fabius, qui lui a offert à la fin de l’année 1984, pour un franc symbolique, le groupe Boussac-Saint-Frères. (…) Le conglomérat Boussac était propriétaire de la SARL Maillot Maurice-Barrès qui avait obtenu de la ville de Paris, en 1952, la concession en lieu et place du Jardin zoologique d’acclimatation. De telle sorte qu’en 1992, à l’expiration de cette concession de quarante ans, la Ville de Paris a soutenu le groupe LVMH dirigé par Bernard Arnault. (…) Le contrat qu’il signe en décembre 1994, sous la présidence de Jacques Chirac, ressemble à une délégation de service public. Plusieurs missions lui sont confiées : « Le Jardin d’acclimatation affecté à titre principal à la promenade publique doit constituer un parc modèle, lieu de détente et d’agrément pour les visiteurs et prioritairement pour la jeunesse. Le caractère familial, éducatif et pédagogique du jardin doit être préservé et développé selon quatre orientations majeures : la nature, la culture, le sport et les jeux.» S’il a tout de même fallu démolir un ancien bowling, une billetterie et un restaurant en lieu et place de la fondation d’art contemporain qui vient d’être inaugurée, celle-ci rentre cependant bien dans la ligne « culture ». »

Le reste coule de source…

pincon-charlot

 

 

 

 

Petits arrangements entre amis

Jusqu’à tout récemment, Christophe Girard était en outre gérant de la société civile immobilière Rosebud, localisée allée aux Charmes, aux Clayes-sous-Bois, dans les Yvelines, spécialisée dans le secteur d'activité de la location de terrains et d'autres biens immobiliers.

Par ailleurs, il est actionnaire majoritaire (60% des parts) d’une société de production audiovisuelle, la bien nommée « Hold up Films », qui a réalisé en 2017 un modeste chiffre d’affaires de 83.500 €, et dont la gérante est Bénédicte Couvreur. Hold up films a été créé en 1997 par Christophe Girard pour accompagner les films d’Olivier Meyrou, avec qui l’élu parisien s’est marié en grandes pompes le 7 juin 2013, avec comme témoins Bertrand Delanoë et Mazarine Pingeot. Olivier Meyrou est entre autres le réalisateur de Célébration, un film enfin sorti en salles en novembre dernier après 20 ans d’interdiction.

olivier-meyrou
Pierre Bergé s’était opposé à la diffusion de ce qui était au départ un film de commande, après s'être fâché en 2010 avec Christophe Girard, l’ancien directeur général de la maison Saint-Laurent, au sujet d’une exposition prévue au Petit Palais, sur fond encore plus trouble d’obscur droit de propriété sur des dessins d’Yves Saint-Laurent, disputés par Pierre Bergé à Fabrice Thomas, qui fut le chauffeur et l’amant de Saint Laurent.

Réalisateur de Célébration, Olivier Meyrou est également metteur en scène de théâtre. Sa dernière création, La Fuite, a été présentée en novembre 2018 au Théâtre Monfort, un théâtre de la Ville de Paris, qui en a en outre exercé la production déléguée, tout comme ce fut le cas pour le précédent spectacle d’OIivier Meyrou, . Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel ont été nommés à la direction du Monfort en 2009 par Bertrand Delanoë, conformément à la volonté de… Christophe Girard (depuis, ils se sont vus en outre offrir la direction du festival Paris quartier d’été : la Ville de Paris milite décidément de façon fort active pour le cumul des mandats !) Outre le Monfort, le spectacle , d’Olivier Meyrou, a également été  présenté en mars 2017 au Centquatre, dont le président du Conseil d’administration n’est autre que… Christophe Girard. Sans préjuger de la qualité de ces spectacles (que nous n’avons pas vus), on imagine aisément qu’il est plus aisé d’être produit et programmé quand on a des relations… Que ne ferait-on par amour (de l’art) ?

Laissons-là de si misérables polémiques, et prenons quelque hauteur. Lors de ses « vœux à la presse et au monde de la culture », Christophe Girard a fixé le cap d’une noble ambition : « recréer du lien, redonner le goût et l’envie d’écrire, à l’heure ou le Web et les réseaux sociaux, sur lesquels on s’adresse à la cantonade, rendent fous. » Le printemps verra donc éclore, en partenariat avec La Poste, un nouvel événementiel, Paris’écrit, qui « permettra aux Parisiennes et aux Parisiens d’envoyer une lettre ou une carte postale à la personne de leur choix. » Diantre, quelle audace ! Rassurons-nous cependant : ce grand projet populaire, s’il favorisera comme il se doit, « le lien, l’attention à l’autre et l’émancipation », ne durera qu’une seule journée… Ouf ! Mais cette journée, il faut la préparer aux petits oignons. Mission a été confiée en ce sens (on ignore encre le budget) à Sophia Hocini, qui « vit [sa] coquetterie comme un acte de résistance », et… Olivier Chaudenson. Tiens donc, Olivier Chaudenson ! Jadis directeur du festival des Correspondances de Manosque, il avait été recruté en 2009 par la Ville de Paris pour prendre les rênes d’un nouveau « festival littéraire », Paris en toutes lettres, qui fut suspendu au bout de trois éditions, officiellement pour des raisons d’économie budgétaire, mais aussi (et surtout) parce que l’événement fut loin de rencontrer le succès escompté. Fort de ce semi-fiasco, Olivier Chaudenson préconisa alors de transformer la manifestation en une scène littéraire permanente qui serait « entièrement dédiée aux écrivains, aux rencontres, à la littérature vivante et à ses nouveaux modes d’expressions : en particulier les lectures et les performances croisant le texte avec d’autres formes artistiques (musique, image, vidéo…). » C’était bien vu : en octobre de cette même année 2012, Olivier Chaudenson fut propulsé à la tête de la Maison de la poésie, en succession de Claude Guerre, « remplacé à la hussarde, sans appel d’offre », suite à la nomination de nouveaux membres au Conseil d’administration, tous proches de Christophe Girard, dans ce que L’Humanité qualifia alors de « passage en force. »

A l’annonce de ce « Paris’écrit », Christophe Girard, gagné par un lyrisme déjà printanier, rêve à voix haute « qu’au moins cinquante mille personnes prennent la plume. » Sans attendre le printemps, cette plume, je la prends, pour dire tout simplement : tant de passe-droits, de favoritismes, de mélanges d’intérêts et autres entourloupes au nom ; de la culture-qui-a-bon-dos ; franchement, ça suffit ! Cette missive, je l’envoie où ? En poste restante ? A condition que le destinataire reste à son poste…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.