En attendant le «monde idéal», Catherine Millet expose Jeff Koons

L’éditorial du numéro de décembre d’art press se fend d’une longue justification, sur le pourquoi et le comment de Jeff Koons en couverture.

29 novembre. Lu, plutôt stupéfait, l’éditorial de Catherine Millet dans le numéro d’Art press de décembre. En couverture de ce numéro, très coloré, un détail de « Loopy », de Jeff Koons (à qui le Centre Pompidou consacre une rétrospective du 26 novembre au 27 avril). Bon, ce n’est pas la première fois. Je me souviens d’une autre couverture d’Art Press (c’était il y a longtemps) sur Jeff Koons, avec la Cicciolina en très dénudée.

Jeff Koons avec la Ciccilolina, déjà en couverture d'art press, en 1990 Jeff Koons avec la Ciccilolina, déjà en couverture d'art press, en 1990
A l’époque, ça devait être « d’avant-garde ». Mais là, changement de ton… Catherine Millet se fend d’une longue justification, sur le pourquoi et le comment de Jeff Koons en couverture. Il y a certes, en pages intérieures, une analyse plutôt intéressante, et critique, de Robert Storr. Mais quand même, Koons en couverture : « ce choix ne va pas sans poser des questions »… Mais voilà : « on n’a jamais trouvé mieux pour une couverture de magazine contemporain qu’une œuvre pop ou néo-pop qui a l’efficacité de sa matière première », et « les grandes expositions dans les musées sont devenues depuis quelques années un élément très porteur, comme on dit, pour une presse confrontée à une crise à la fois économique et technologique. »

« Sauf à limiter notre audience », poursuit Catherine Millet, « il est bien difficile de ne pas naviguer nous-mêmes au milieu des contradictions dans lesquelles tout le monde de l’art contemporain, ex-d’avant-garde, louvoie… (…) Evidemment, dans un monde idéal, les musées n’exposeraient que des œuvres contemporaines aussi profondes et raffinées que celles de l’avant-garde florentine, pour un public aussi exigeant intellectuellement que les philosophes de l’Ecole de Francfort, et auquel une presse apporterait, au travers des centaines de milliers d’exemplaires, une information et une réflexion pertinentes… » En attendant ce « monde idéal » (idéal, vraiment ?), qui n’arrivera évidemment jamais, « nous faisons ce que nous pouvons », conclut benoîtement Catherine Millet.

Quitte à être qualifié de donneur de leçons, et sans nier la crise de presse évoquée par Catherine Millet ; je n’ai pour ma part, pendant les vingt années où j’ai dirigé la revue Mouvement, jamais décidé d’une couverture (image, titre) en fonction de l’impact supposé « porteur » de tel ou tel événement largement médiatisé, a fortiori si cela devait aller à l’encontre des convictions défendues par la revue. Appelons cela une « éthique » : le « monde idéal » est celui que l’on construit dans chacun de ses actes. Au demeurant, Mouvement n’a jamais parlé de l’artiste Jeff Koons. Ou plus exactement, il en fut question une fois. C’était en 2000, à la fin de l’année « Avignon capitale européenne de la Culture ». Après une enquête documentée, nous nous étions interrogés sur les conditions pour le moins étranges et discutables dans lesquelles François Pinault avait acquis une œuvre monumentale de Jeff Koons, financée par des fonds publics. Cela s’était fait, alors, sous l’égide de Jean-Jacques Aillagon, qui allait plus tard, après son éviction du ministère de la Culture, travailler pour le même François Pinault. A l’époque, je ne me souviens pas qu’art press s’en soit ému une seconde… Trop directement politique pour intéresser une « revue d’art » ?

Faute de monde idéal, le monde réel a eu raison de Mouvement, mis en liquidation judiciaire en juin 2014. Aurait-il fallu, à l’instar de ce que préconise Catherine Millet, davantage « naviguer au milieu des contradictions » ? Je ne le crois pas… Je crois, en revanche, qu’une bonne part de la « crise de la presse » s’explique aussi par les multiples renoncements, asservissements, « arrangements » que ladite presse n’a cessé d’accepter ces dernières années. Et puis, l’histoire n’est jamais finie. Pour ce qui concerne Mouvement, une équipe jeune (25 ans) s’est motivée et mobilisée : le site internet est à nouveau actif (www.mouvement.net), depuis le début novembre, et la revue est sur le point de reparaître, mi-décembre. Pour ce que j’en sais, Jeff Koons n’est pas au sommaire.

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