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Billet de blog 12 juil. 2021

Haiti: « Fòk chodyè a chavire »

"Il faut renverser la marmite". La volonté est croissante non pas de dégager un président, mais de chasser les oligarques et leurs associés étrangers, autrement dit d'en finir avec le néocolonialisme, de se battre pour la seconde indépendance. En face, la bourgeoisie aurait-elle organisé une alternance non par les bulletins, mais par les balles, pour couper l'herbe sous le pied au soulèvement ?

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par Jean-Marc B -12 juillet 2021

« Il faut renverser la marmite ». Nous n’y sommes pas encore.

En juillet 2018, le président Jovenel Moïse était à deux doigts d’être chassé du pouvoir par un soulèvement populaire à l’occasion d’une augmentation brutale du prix de l’essence. La goutte qui faisait déborder la vase d’une succession de gouvernements qui ne sont que corruption et répression. Les milliards reçus pour la reconstruction après le séisme de 2010 ? Engloutis. Les milliards pour le développement du programme Petrocaribe offert par Chavez ? Pareil. Le président Moïse s’accrocha au pouvoir en ignorant la constitution, gouvernant par décret, ressuscitant l’armée et faisant seconder une police corrompue, donc peu sûre, par des milices, les fameux « gangs », équivalents, sans l’idéologie « noiriste », des tontons macoutes de Duvalier.

Autrement dit, les mobiles pour le dégager ne manquaient pas ce 7 juillet.

La presse et le chef de la police Léon Charles ont immédiatement laissé entendre que les assassins étaient des mercenaires agissant pour une mafia contre une autre. Les affrontements entre secteurs de la bourgeoisie ne manquent pas dans un contexte de désastre économique, écologique et sanitaire. La bourgeoisie, en Haiti, ce sont quelques grands propriétaires mais surtout les premiers de cordée de tous les trafics: import et export de toutes denrées, drogue inclue. Il faut ajouter certains services, notamment l’électricité. Le parquet a lancé il y a plus d’un an une action contre une des riches familles d’Haïti, les Vorbe qui dispose d’un contrat avec l’État pour la gestion de centrales électriques. Jovenel Moïse est accusé de vouloir occuper le créneau de la fourniture privée d’électricité avec une entreprise dans laquelle son épouse aurait des intérêts. Le 22 décembre 2019, c’est le défunt président qui annonçait que certaines personnes « risquent d’être victimes d’accidents si jamais je les retrouve au travers de mon chemin. » D’après les propos de dimanche du chef de la Police, rapportés par The Guardian, le commando aurait été recruté par Christian Emmanuel Sanon, haïtien résident en Floride et politicien de seconde zone se présentant comme médecin. Il a été arrêté en Haïti dimanche, aurait recruté le commando à travers une  entreprise de sécurité vénézuélienne pour sa sécurité, puis en aurait changé la mission, pour prendre la place du khalife… 

Mais les politiciens de l'opposition et les médias en Haïti et en Colombie mettent désormais en doute la version des faits par Claude Joseph et le chef de la Police. 

L'ex sénateur d'opposition Steven Benoit a déclaré а la station de radio locale Magik9 : "Le président a été assassiné par ses propres gardes, pas par les Colombiens." Le chef du parquet de Port-au-Prince, Me BedFord Claude, pose la question а un million de gourdes: « Je n’ai constaté aucun policier victime, sinon le président et son épouse. Si vous êtes responsables de la sécurité du président, où étiez-vous ? Qu’avez-vous fait pour éviter ce sort au président ? ». D'après CNN, le juge d'instruction du quartier, Carl Henri Destin, lorsqu'il est arrivé tôt le matin, aucun des gardes de sécurité n'était plus présent, et la guérite de la police était vide. Le magazine colombien Semana, citant une source anonyme, suggère que les anciens soldats colombiens s'étaient rendus en Haïti après avoir été engagés en fait pour protéger Moïse, après qu'il ait reçu des menaces de mort.

Le journal colombien El Tiempo affirme que les vidéos de sécurité montrent que le commando est arrivé entre 2 h 30 et 2 h 40 du matin mercredi, soit une heure et demie après le crime… L'épouse de l'un des Colombiens arrêtés a déclaré а la radio que son mari, Francisco Eladio Uribe, avait été engagé par une agence pour se rendre en République dominicaine puis Haiti afin d'assurer la sécurité de familles aisées. Par contre, la veuve du président, dans une brève déclaration depuis un hôpital à Miami, a dénoncé des "mercenaires". Mais l'authenticité de cette déclaration est mise en cause ici.

Impossible d’écarter une seconde hypothèse, plus « politique », qui peut être liée aux luttes de pouvoir à l'intérieur du camp PHTK, parti du défunt Moïse, notamment en vue de la désignation du candidat à l'élection présidentielle. Certains expliquent qu'il y a un camp lié à Martelly et l'autre à Lamothe, que Moïse aurait soutenu dernièrement. D'autres, ou les mêmes, opposent  e camp de Martelly à ceux, dont Claude Joseph, sans doute étudiant à l'époque, qui ont lutté pour le départ d'Aristide en 2004.

Impossible d’écarter une seconde hypothèse, plus « politique »: la volonté du premier ministre intérimaire Claude Joseph de prendre le pouvoir - ce qu'il a fait en s’affirmant président par intérim et en déclarant l'Etat d’urgence, deux jours après que le président Moïse le remercie et désigne un nouveau premier ministre, Ariel Henry. Le ministre chargé des élections, a déclaré que les élections présidentielles et législatives et le référendum constitutionnel auraient lieu comme prévu le 26 septembre prochain. Il a ajouté que l'actuel Premier ministre intérimaire, Claude Joseph, resterait au pouvoir jusqu'à ce qu'un nouveau président soit élu. Le conflit est patent "Y-a-t-il plusieurs Premiers ministres nommés dans le pays?", a interrogé Ariel Henry, assurant que Claude Joseph n'était que ministre des Affaires étrangères de son gouvernement et dénonçant la manoeuvre de l’Etat de siège pour 15 jours. Des partis politiques diamétralement opposés comme le PHTK de Moïse, la DIRPOD, la Fusion, l'AAA, le RDNP, En avant, INITE, FND, VERITE, Veye yo, se sont mis  d'accord pour faire du sénateur Joseph Lambert, influent reconnu comme grand trafiquant de drogues, le président provisoire de la République et du Dr Ariel Henry le Premier ministre.

Mais on ne peut s'empêcher de penser à un coup beaucoup plus politique. C'est la stratégie "couper l'herbe sous le pied" (à Washington "cut the rug out from under"). Les puissances impérialistes l'utilisent facilement, sur tous les continents. En Haiti, la CIA l'a utilisée en 1986 et en 2004.

En 1986, la CIA a organisé un coup de l'armée, dirigée par le général Namphy débarquant Duvalier fils, face а la montée inexorable du mouvement populaire. L’alternance, que ce soit par les bulletins ou par les balles, est un des instruments de la bourgeoisie pour couper l'herbe sous le pied d'un soulèvement politique.

En 2004, rebelote. Aristide, partisan de la théologie de la libération, avait été élu par un vote massif en 1990. Il avait été renversé par un coup militaire en 91. Puis remis en selle par les Etats-Unis, après avoir été retourné lors d'un "exil' doré а Washington, il est ramené à Port-au Prince par cette même armée pour imposer les plans du FMI. Mais le nouvel obligé de Washington fait face en 2004 а une montée du mouvement populaire que ses milices sont loin de pouvoir contenir. Alors, toujours pour "couper l'herbe sous le pied" du risque d'une révolution populaire (en fait surtout étudiante, et un secteur de la bourgeoisie a pris la direction du mouvement), l’armée US occupe le pays et exfiltre Aristide cette fois-ci en Afrique du Sud. Les États-Unis « délèguent » leur domination militaire à la Minustah, véritable force d’occupation des Nations Unies sous direction brésilienne, qui s’est s’illustrée par le déclenchement d’une épidémie de choléra, la répression des révoltes de la faim, des meurtres, des viols et des violences en tous genres vis-à-vis de la population pauvre. 

Mathias Pierre, Ministre chargé des questions électorales et des relations avec les partis politiques a demandé l'envoi de troupes US et/ou de l'ONU, en expliquant:  « Nous avons pensé que des mercenaires pourraient détruire quelques infrastructures afin de créer le chaos dans le pays. » Il a essuyé un refus de Washington pour le moment, qui s’est engagé toutefois а coopérer à l’enquête. La proposition n'est pas du goût de tous les haïtiens. Ils ont le souvenir amère de la Minustah mais connaissent aussi le bilan sanglant de l'occupation américaine de près de deux décennies qui a suivi l'assassinat en 1915 du président Jean Vilbrun Guillaume Sam.

 Le président colombien Iván Duque propose que l'Organisation des États américains (OEA) intervienne en Haïti, de la même manière qu'elle est intervenue en République dominicaine, voisine d'Haïti, en 1965, avec des dizaines de milliers de soldats et l’aviation US, contre quelques centaines de soldats de plus, du Brésil sous la dictature des généraux et du Nicaragua de Somoza.  Cette hypothèse d’un coup monté par la bourgeoisie et visant à une occupation impérialiste est celle défendue par Kim Ives, rédacteur en chef de Haiti Liberté, dans un entretien accordé à Jacobin. Elle est d’autant plus à prendre au sérieux qu’un certain nombre de ces oligarques ne cachent pas en privé, depuis de nombreuses années, qu’ils souhaitent la recolonisation d’Haiti, non plus par la France, mais par les Etats-Unis.

On ne peut donc exclure cette hypothèse, d’autant moins que la composition du commando, 26 colombiens et deux haitiano-américains, correspond au vivier de tueurs couramment au service des Etats-Unis. Enfin, que 11 d'entre eux aient tenté de se réfugier dans l'ambassade de Taïwan, la « Chine » (encore) protégée des USA, n'est peut-être pas par hasard. 

Mais attention: 11 sur 28, cela ressemble plus à une débandade qu'à un plan d'évacuation. Il faudrait avoir la chronologie de tous les faits qui ont suivi la sortie de la résidence du président assassiné.  Ce commando est-il tombé dans un piège ? Enfin, le président, qui n'avait qu'une confiance limitée dans la police, avait recruté un service de protection auprès de la société Blackwater, très liée au Pentagone. Or le commando est entré dans la résidence comme dans une église…

Toutefois, cette hypthèse a ses contradicteurs. Il y a un fort mécontenement mais n'y a pas de mouvement populaire menaçant déjà le pouvoir. Par contre il y a comme en 2004 a) un problème de blocage au niveau des institutions, l'opposition refusant d'aller aux élections avec Jovenel ; b) un problème d'ordre militaire : pour la bourgeoisie (et pas seulement pour elle !) il n'est pas possible que le bas de la capitale,  reste bloqué par des bandes armées et que le sud du pays soit inaccessible éternellement.

Aucune hypothèse n'est encore confirmée. De plus, le crime peut profiter à plusieurs acteurs. C'est la tâche des alliances…Et celle du peuple de renverser la marmite. Un premier pas a été franchi avec ce communiqué commun d'organisations et personnalités où l'on peut lire ceci: "Ce coup d’état dans un coup d’état plonge le pays dans une crise sans pareille et place notre Haïti devant des dangers majeurs (renforcement de la dictature, occupation étrangère, destruction de toutes les institutions régaliennes de notre pays). La finalité de ce coup d’état est de renouveler et de renforcer le système traditionnel qui a engendré l’injustice et l’exclusion." 

Mais c'est une lutte titanesque qui attend Haiti. Vaincre l'armée de Napoléon dirigée par le maréchel Leclerc était un exploit qui a fait du peuple haïtien un éclaireur des guerres anti-coloniales. Gagner la seconde indépendance face à l'impérialisme US sera tout autant difficile. Mais c'est possible dès lors que suffisamment de peuples, sur tous les continents, entreront dans la bagarre pour abattre le nouvel aigle impérialiste.

En complément sur Haiti et bien au delà, tous les jours la rubrique Amérique Latine et Caraïbes de la Revue de Presse Emancipation!

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