Rendre plus visibles les luttes des travailleuses et travailleurs africains

Une fois de plus, Jacques Chastaing livre des données et des analyses qui aident à comprendre les évolutions lourdes dans la composition et les luttes du camp du travail, et ici à l'échelle internationale.

24 Août 2018 - Jacques Chastaing

Dans la description depuis des années que nous réalisons au quotidien du mouvement social en France, de ses évolutions, de ses oscillations et fluctuations, nous avons noté dernièrement la fonction importante des femmes au travail dans la naissance du mouvement de luttes du printemps 2018, comme son rôle à venir (https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/090718/femmes-travailleuses-au-coeur-des-luttes-victorieuses-et-des-convergences ). Nous voudrions aujourd'hui souligner celui des travailleurs africains ou d'origine africaine en France dans la période à venir et tout particulièrement des femmes africaines au travail.

Le nouveau pillage de l'Afrique et ses conséquences

La nouvelle mise à sac des ressources de l’Afrique par les multinationales en ce début de XXIème siècle a des conséquences importantes sur la situation politique et les luttes sociales au quotidien en en Europe et France, sans que nous en ayons bien conscience.

Éclairer ce qui se passe peut rendre notre action plus efficace et nous donner quelques objectifs pratiques immédiats.

Selon un bel article de Pietro Basso ( https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/160818/nouvel-assaut-contre-l-afrique-et-crise-migratoire-en-europe ), les flux d’investissements directs à l’étranger (IDE) vers l’Afrique ont bondi de 10 milliards de dollars en 2000 à plus de 55 milliards en 2015, faisant de ce continent la deuxième destination mondiale d’IDE immédiatement après la région Asie-Pacifique. Ce sont deux pays africains qui sont en tête des tableaux de croissance mondiale avec des taux de 6 à 9% par an. Six pays africains parmi les dix premiers sur cette échelle dans le monde. 

Cependant si cette croissance se traduit par une relative industrialisation, certes bien inférieure que dans le processus chinois, on assiste surtout à une forte urbanisation, qui toutes deux ne se font pas au profit de la population africaine sinon d'une minorité. 

La dette extérieure africaine est passé de 13 milliards de dollars en 1973 à 450 milliards aujourd’hui, pour les seuls Etats subsahariens ; l'accaparement des terres équivaut à près de 50% des terres accaparées à travers le monde ;  la transformation de l’agriculture de subsistance en une agriculture d’exportation ne répond plus aux besoins alimentaires des populations locales ;  la vente à perte, sur les marchés africains, de produits agricoles états-uniens ou européens subventionnés, met hors jeu les produits de l’agriculture locale ; la rapine des richesses piscicoles côtières détruit la pêche traditionnelle ; la traite des femmes, dont les chaînes de commandement et les « consommateurs finaux » sont en Europe et dans les autres pays les plus riches, aggrave la condition des femmes ; le pillage des cerveaux et des qualifications des Africains les plus qualifiés enterre un peu plus l'éducation ; le brigandage sur les matières premières, caoutchouc, or, pétrole, gaz, coltan, métaux rares finit de ruiner le continent. Et la concurrence féroce des multinationales avive les conflits militaires locaux. La signature d’Accords de Partenariat Economique (APE) avec l’Union Européenne accélère ces tendances.

Les conséquences visibles de ce pillage sont l'aggravation de la désertification, la sécheresse, les guerres et les famines. La désertion des campagnes qui en résulte conduit à un mouvement migratoire interne en croissance rapide avec une explosion urbaine. Les 68 millions de réfugiés en 2017 dans le monde viennent majoritairement d’Afrique.  La République Démocratique du Congo et le Soudan viennent en tête planétaire des déplacements de population. 

Lagos et Le Caire comptent maintenant chacune plus de 23 millions d'habitants, - officiellement, beaucoup plus certainement en réalité - , Gauteng (Prétoria, Soweto, Johannesburg) 15 millions, Kinshasa 12 millions, Luanda 10, etc... Mais on assiste également à l’explosion d'une foule de villes « moyennes »: Ibadan 6 millions, Kano 5 millions, Mbuji-Maji 4 millions, Dar es Salam 6 millions, Accra 5 millions... La population urbaine est passée de 14% en 1950 à 40% en 2017, doublant entre 1995 et 2015. L'Afrique s'urbanise deux fois plus vite que ne l'a fait l’Europe. 

Il y a 10 ans encore, la grande majorité des mouvements migratoires de l’Afrique se déroulaient à l’intérieur du continent et l’émigration africaine vers l’Europe provenait en majorité d’Afrique du Nord. Depuis les migrations vers l'Europe, l’Amérique du Nord, le Golfe persique et l’Asie ont bondi.

En effet, depuis une dizaine d’années, la croissance de l'exode rural et de la démographie est supérieure à celle des emplois nés du processus d'industrialisation et d'urbanisation, du coup des dizaines de millions de migrants ne trouvent plus de débouché professionnel dans les villes. 

Et nous ne sommes qu'au début d'un mouvement migratoire très important dont les deux faces les plus visibles sont d'une part la transformation de la Méditerranée en tombeau d'au moins 30 000 migrants provenant d’Afrique et, d'autre part, la fermeture de plus en plus violente des frontières européennes aux migrants.

Les dirigeants européens craignent les nombreuses luttes sociales en Afrique et leurs effets ici

Le slogan de Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur du gouvernement italien : "une invasion d’Africains est en cours ! Nous devons les arrêter en Afrique !"  a un fort écho en Europe de l’Est, mais aussi en Norvège ou Autriche  et est au centre des débats publics dans les pays dont les gouvernements se démarquent de sa violence verbale comme en France, Allemagne, Pays Bas.... Les slogans de l'extrême droite des années 1980 se traduisent en politiques concrètes de plus en plus violentes et restrictives, dont on a eu un exemple visible récemment avec le drame de l'Aquarius, propulsant la diffusion du racisme électoral populaire dans les pratiques institutionnelles.

Il faut souligner pour la période qui s’ouvre que l'hostilité des dirigeants européens aux migrants ne leur sert pas que de fond de commerce à une politique démagogique qui leur permet de régner en divisant les classes populaires. 

Elle a aujourd'hui d'autres causes de plus en plus influentes que nous pouvons utiliser contre eux.

Il y a depuis une dizaine d'années d’intenses luttes économiques et politiques de la classe ouvrière et des exploités en Afrique, d’abord en Egypte et en Tunisie autour de 2011-12. On l'a vu avec les chutes de Ben Ali et Moubarak, mais aussi -moins visibles et connus - sur tout le continent, traversé par une multitude de conflits sociaux depuis l’Afrique du Sud jusqu'au Tchad, en passant par le Liberia, Mozambique, Maroc, Lesotho, Ethiopie, Tanzanie, Algérie, Burundi, Zimbabwe, Niger, Mali, Sénégal, Mauritanie, Bénin, Madagascar, Nigeria, Kenya, Congo Kinshasa, RDC, Angola, Guinée, Gabon, Cameroun, Guinée Bissau, Côte d'ivoire, Burkina Faso, Togo... mais aussi à Mayotte, la Réunion (comme d'ailleurs dans tous les Dom Tom français). De plus, l'évolution de ces luttes dans la durée peut faire naître une forte conscience de classe et les organisations lui donnant expression. On peut le mesurer en Afrique du Sud, où les travailleurs sont à la pointe des combats et où 147 organisations ouvrières viennent de se fédérer en juillet 2018 pour porter la lutte de classe à un nouveau plus élevé et radical.

La relative industrialisation et la réelle urbanisation ont tout à la fois créé une véritable jungle urbaine avec les pires des violences et exploitations mais ont été aussi un facteur d'émancipation générale, en particulier au travers d'une révolution matrimoniale avec une libération des femmes, à l'image de ce qui s'est passé lors de la « révolution » industrielle en Europe au XIXème siècle.

Car en plus des luttes des travailleurs, il y a en Afrique de nombreuses luttes de femmes pour l'égalité des droits dont l'obtention toute récente du droit à l'avortement en Algérie, du droit à l'héritage égal en Tunisie ou encore les manifestations des femmes en août 2018 en Afrique du Sud, des femmes pour la scolarisation de leurs enfants en Guinée en mars 2018, des femmes de ménages de l'Ile Maurice à l'automne 2017... qui sont quelques unes des illustrations de ces mouvements.

Du coup, les capitalistes et gouvernants européens qui importaient en Europe depuis longtemps des paysans soumis et arriérés contre la main d’œuvre locale, ce qui leur permettait en même temps leur démagogie raciste pour diviser, s'inquiètent maintenant des évolutions en Afrique et des nouvelles « classes de ce continent qui deviennent dangereuses ».

D'autant, et ils le savent bien, que les classes ouvrières d'Europe peuvent en voir déjà quelques effets : en Italie, ce sont des prolétaires arabes et subsahariens qui ont animé avec force les luttes dans le secteur de la logistique à l'été 2017 ; ce sont encore des journaliers africains qui ont animé celles dans la tomate avec le mouvement des « casquettes rouges » d'août 2018 ; ce sont en Espagne les grèves de femmes de ménage souvent africaines à Barcelone en 2017, les manifestations de juin 2018 des marocaines cueilleuses de fraises...

Pour les capitalistes, il ne faudrait surtout pas importer, avec les travailleurs africains, les luttes des travailleurs d’Afrique et que les travailleurs d'Europe se mettent ainsi à voir dans les travailleurs africains des camarades de combat et non plus des concurrents. Bref, pour les capitalistes et les gouvernants à leur service, il y a un risque que la base de leur démagogie raciste ne s'effondre. Ce qui est un risque considérable pour eux puisque tout leur pouvoir depuis quelques décennies s'appuie tout à la fois sur la division raciste des classes populaires et en même temps sur la crainte de la venue du FN au pouvoir, comme on vient de le voir encore une fois avec le succès électoral de Macron. 

Or en France, il y a eu de grands changements dans les mentalités des classes opprimées depuis 2008-2010. En effet, il y a eu un tournant à ce moment puisqu'on est passé d'une solidarité humaniste à un début de solidarité de classe. 2008-2010, c'est l'apparition des luttes des « travailleurs sans papiers » dont le nom gagné ces années-là par la lutte de plus de 10 000 travailleurs sans papiers, évoque plus la lutte de classe que la solidarité humaine, luttes qui n'ont pas cessé depuis, avec celles de 2015 contre la CGPME ou les hôteliers-restaurateurs, celles de 2016  face à la Direction Générale du Travail, celles de 2017 sur le marché de Rungis et l'occupation de la tour Semmaris, et enfin au printemps 2018 avec la lutte simultanée des travailleurs de 6 entreprises parisiennes du BTP pour la régularisation des sans papiers.  

Par ailleurs ces luttes de travailleurs migrants ont été accompagnées – et il y sûrement une relation de cause à effet – par un accroissement notable des mouvements de solidarité avec les migrants. Le fait que Cédric Herrou ait été choisi personnalité de l'année par les lecteurs de « Nice Matin » en est tout un symbole. Bien sûr, le racisme est toujours immensément prégnant, mais on sent des évolutions.

Des luttes venues d'Afrique qui viennent de passer un cap en France

Or, ces luttes de travailleurs africains ou d'origine africaine en France ont encore passé un cap à l'hiver 2017 et surtout au printemps 2018 avec une évolution marquante.

D'une part parce que ces luttes étaient animées le plus souvent par des femmes au travail et d'autre part parce que mélangeant « avec » et « sans papiers », ces femmes en lutte ont pesé directement sur l'ambiance sociale et politique générale du moment en France en croisant un mouvement des femmes travailleuses – et en entraînant avec ces dernières tout le mouvement social français dans son ensemble.

On avait vu ces luttes de travailleurs d'origine africaine apparaître en 2012 avec la grève des femmes de ménage de l'hôtel Campanile de Suresnes du groupe Louvre Hôtels, qui a été un tournant, puis 2014-2015 avec les coiffeuses du Boulevard de Strasbourg à Paris, puis à nouveau cette année-là les femmes de ménage de deux grands hôtels Park Hyatt, en 2016 dans les hôtels Novotel, Intercontinental et B&B de Marseille... conduisant globalement à une véritable Intifada sociale des femmes de ménage africaines à la BNF, au ministère des Finances, à Radio France ou encore fin 2017 à l'Holiday Inn de Clichy et dans la même période dans le nettoyage des gares du nord parisien chez Onet. 

Le premier élément le plus notable est que dans toutes ces luttes, les femmes y ont montré beaucoup de détermination, qu'en conséquence ces luttes ont souvent été à la une de l'actualité sociale bénéficiant - ce qui est nouveau - du soutien de toute la « gauche » syndicale et politique et, au final, ont gagné, alors que dans le même temps les combats menés par les directions syndicales traditionnelles contre les attaques de Macron perdaient. 

Bien sûr, il ne s'agit pas de la même échelle ni des mêmes revendications. 

Alors que les travailleurs derrière les directions syndicales s'efforçaient de ne pas perdre leurs acquis, les travailleuses africaines se battaient pour en obtenir dans des professions où il n'y a traditionnellement aucun ou peu de droits. Mais les deux dynamiques allaient se croiser au printemps 2018.

Remarquons encore avant de venir à ce croisement, que le deuxième élément marquant de ces luttes des travailleuses africaines est que le plus souvent des AG réunissaient tous les jours l'ensemble des grévistes avec de réelles décisions prises en commun, et non pas décidées en haut et exposées devant un public, donnant une dimension démocratique rare à ces conflits, le deuxième élément expliquant ainsi le premier... et réciproquement.

Il faut signaler enfin qu'une bonne partie de ces femmes avaient fait leurs premières armes aux côtés des luttes des « travailleurs sans papiers » probablement inspirées de l'ambiance de luttes en Afrique, et donc qu'elles ont passé un cap en gagnant le caractère de lutte de « travailleurs  sans papiers »  puis de lutte de « travailleurs » tout court, car si elles n'ont pas abandonné la revendication de la régularisation, leurs combats gagnaient la capacité de devenir ceux de tous les travailleurs. Ce qui s'est passé au printemps 2018.

L'étape suivante a donc été celle de la lutte des Ehpad des 30 janvier et 15 mars 2018 puis celles du commerce et de la restauration rapide, notamment Carrefour et McDo. 

Les femmes sont très largement majoritaires dans les maisons de retraite, surtout dans les tâches d'exécution et les femmes d'origine africaine et antillaises y sont nombreuses, ce secteur de la santé étant le pire du point de vue des salaires et des conditions de travail mais aussi des conditions d'hébergement et de vie des résidents, bref les secteurs du sous-prolétariat de la santé mais au contact  direct avec les seniors, au centre des attaques des gouvernements, un vaste problème de société qui touche tout le monde. 

Bien sûr, on ne sait pas quel rôle exact ont pu jouer les femmes d'origine africaine dans ce conflit qui a croisé de nombreuses colères, dont surtout celle du mouvement des femmes au travail. 

Disons seulement que pour penser l’événement, il faut se rappeler le rôle des OS (Ouvriers Spécialisés, manœuvres) nord-africains dans les conflits de l'automobile du début des années 1970. Les hiérarchies syndicales organisaient surtout les travailleurs les plus qualifiés, pétrifiées par « l'argument » à tendance raciste que les travailleurs étrangers allaient faire baisser les salaires,d’où des grèves perlées, tournantes... à moindre coût mais totalement inefficaces. Ce sont alors les OS, dont beaucoup de nord-africains, que les patrons de l'automobile venaient de faire venir en nombre d'Afrique pour répondre au boom économique, qui lancèrent toute une série de conflits victorieux dans l'automobile. Et beaucoup de ces animateurs de ces mouvements devinrent ensuite les militants syndicalistes de la période suivante.

Or, après que les directions syndicales aient jeté l'éponge contre Macron en novembre 2017, permettant un instant au président de se prendre pour Jupiter et de croire qu'il avait gagné d'autant que les directions syndicales rejetaient l'échec de leur propre politique sur une prétendue insuffisante mobilisation des salariés eux-mêmes, ce sont les salariés des Ehpad et du commerce qui vont relancer l'ensemble du processus de mobilisation que  nous avons connu au printemps.

Bien sûr, cela n'a pas été perçu dans les milieux militants traditionnels dont l'univers mental a intégré l'invisibilité des plus humbles et de leurs luttes. Pourtant, si les directions syndicales cheminotes ont mis une fin à cet épisode, ce sont ces secteurs « invisibles » des femmes des Ehpad ou du commerce qui l'ont démarré et on leur doit en grande partie le printemps agité qu'on a connu. « En grande partie », parce qu'il y a eu aussi d'autres secteurs qui ont conduit au renouveau des luttes, mais tous ou presque venant de secteurs « invisibles », « pas organisés », « qui ne pèsent pas dans l'économie », etc.

En effet, fin janvier 2018, à la surprise de bien des militants syndicalistes ou politiques alors profondément découragés, les zadistes de Notre Dame Des Landes faisaient reculer le gouvernement réputé inflexible, puis les gardiens de prison, les paysans, les motards, les agents des Ehpad, les étudiants et lycéens et les retraités entraient à leur tour en lutte.

C'est le mouvement des Ehpad commencé en fait en octobre 2017 dans la moitié sud du pays qui  relançait l'espoir de tous par le succès de la mobilisation de la journée du 30 janvier et l'énorme écho qu'elle a eu du fait de la sensibilité générale de l'opinion sur le sujet du sort des anciens. Et cela d'autant que ces agents décidaient de remettre ça le 15 mars rejoints alors par les retraités. 

Un début de convergence se mettait en place. 

C'est alors que les directions syndicales divisaient le mouvement pour prendre le contrôle d'une situation qui pouvait leur échapper en opposant au 15 mars, la journée d'action du 22 mars de la fonction publique. Tout l'appareil militant qui reprenait espoir se saisissait alors de cette date ne voyant pas que c'était une manière d'effacer politiquement les origines du mouvement du 15 mars et ses possibilités démocratiques. La jonction entre le mouvement de base des femmes au travail – et notamment la filiation avec les luttes des femmes africaines - et les militants syndicalistes de base ne se faisait pas. Mais en même temps, l'impulsion était donnée et le nouvel espoir qui se levait allait se poursuivre dans la grève des étudiants, des postiers et électriciens mais surtout des cheminots qui allaient occuper tout l'espace politique avec leur grève, mais une perlée de 2 jours de grève sur 5, l'absence d'AG réellement démocratiques et une direction du mouvement global totalement dans les mains des directions syndicales ; bref une direction syndicale des cheminots qui allait enterrer l'élan du printemps.

Mais pendant que les directions syndicales menaient le nouvel élan social à son échec, le mouvement de lutte des femmes au travail continuait son petit bonhomme de chemin : la grève des agents de l'hôpital du Rouvray arrivait à entraîner tous les secteurs militants de la région et gagnait, ce qui entraînait une nouvelle lutte à l'hôpital Janet du Havre, qui gagnait à son tour, puis encore à leur suite à l'hôpital Pinel d'Amiens qui se poursuit toujours aujourd'hui. Tous ces conflits sont marqués par la détermination et par le caractère démocratique de la direction de la lutte, garants de leur succès.

En fait, au printemps 2018, ce sont les bastions syndicaux, les plus protégés, les plus masculins, cheminots en particulier, qui se sont lancés dans des grèves au moindre coût alors, qu'en même temps, les luttes de ceux qui n'ont rien à perdre, illimitées, déterminées dans le nettoyage, chez les Atsem, dans les Ehpad, chez les femmes de ménage, les employés du commerce ou de la restauration rapide avec l'apparition de nouvelles militantes syndicalistes, notamment d'origine africaine, ont donné à ces conflits une toute autre couleur, dans tous les sens du terme, et deux types de dynamique : les perdantes des directions syndicales, les gagnantes des femmes africaines. l

Tous les arguments sur la baisse des salaires et conditions de travail qui seraient causés par la concurrence des africains – par exemple dans la restauration et l'hôtellerie – (au moment des énormes reculs d'une bien plus grande dimension dus à Macron!!), s'effondrent puisque ce sont ces secteurs qui sont à la base des progrès sociaux dans leurs professions (et dans les dom Tom où par exemple à Tahiti, après la Guyane ou Mayotte, les travailleurs ont obtenu de belles avancées) et des tentatives de mouvements généraux par ailleurs.

En même temps, dans ces secteurs qui ne prennent pas ou guère de vacances, alors que les directions syndicales se précipitaient sur la trêve estivale qu'ils amplifiaient en ne donnant pas de rendez-vous réel et sérieux à la rentrée, les luttes continuaient fin juin et début juillet avec aussi les agents d'Enedis et GRDF et même tout l'été avec les postiers des Hauts de Seine et bien sûr toujours les agents hospitaliers, notamment des hôpitaux psychiatriques et des urgences, soumis à de lourdes contraintes avec la canicule.

Et maintenant ?  Rendre plus visibles les luttes des femmes au travail et des travailleurs africains

Alors que les directions syndicales – CGT comprise - signaient une alliance avec le Medef le 11 juillet pour soit-disant combattre Macron, qu'elles s'alignaient sur ce dernier le 17 juillet en renonçant plus ou moins explicitement à la lutte sociale puisque « ça ne marchait pas », puis qu'elles reprenaient rendez-vous fin août avec E . Philippe pour négocier de nouveaux reculs dans le domaine de la santé au travail et du chômage, nous nous retrouvons en quelque sorte dans une situation semblable à celle de novembre 2017, mais avec cette fois-ci une expérience supplémentaire et quelques points d'appuis, la lutte des femmes au travail dans le secteur de la santé, du commerce et la restauration, les luttes des postiers et des travailleurs d'origine étrangère, en particulier africaine et tout spécialement les femmes.

Or les forces des politiques racistes et sexistes en Europe, comme de celle des directions syndicales reposent toutes deux dans la faiblesse de l'opposition de gauche à ces démagogies (qui en reprennent même malheureusement les fondements), et dans leur absence de volonté à souligner le rôle des femmes au travail comme à unir immigrés et autochtones dans un même front de lutte . 

Mais si les travailleurs immigrés et tout particulièrement les femmes, se mettent à faire partie intégrante et militante des combats autochtones, comme cela est déjà arrivé plus d’une fois, et bien sûr encore récemment comme veut le montrer cet article, même de manière limitée,  il peut y avoir un possible brutal changement de décor. 

Le mécontentement social, aujourd’hui instrumentalisé démagogiquement contre les migrants et réfugiés et les femmes peut tout d'un coup changer. Après tout, ce qui unit les exploités, femmes ou hommes, émigrés, immigrés ou autochtones, n’est-il pas infiniment plus profond et plus fort que ce qui les divise ?

Il faut donc que les militants, bien au delà de Metoo, montrent toute l'importance actuelle et pour l'avenir du combat des travailleurs africains en Afrique, des femmes travailleuses en France et en particulier des femmes travailleuses d'origine africaine. 

Il ne s'agit plus seulement de propagande généreuse à « propos de » mais d'action politique « avec ». Ces anti-racismes et anti-sexismes là sont mille fois plus efficaces. Il ne s'agit plus de dire ce qu'il faudrait faire, de quelle monde on rêve, mais de décrire ce qui se fait, là, déjà, sous nos yeux.

Il y a plus de personnes qui parlent français en Afrique qu'en France et ce n'est pas à partir de régimes dictatoriaux que les travailleurs d'Afrique auront une presse qui les informera des luttes sociales qu'ils mènent. Il nous faut nous adresser à eux, leur tendre le miroir de ce qu'ils font, de la force et de l'espoir qu'ils peuvent représenter, en Afrique bien sûr, mais y compris en France, en Europe.

Nous devons créer une presse sur les combats, ouvriers, en Afrique, sur les combats des travailleurs africains en France, sur le combat des femmes au travail, le combat des femmes africaines au travail. 

Nous devons mettre fin au silence sur les luttes ouvrières, féminines et populaires, sur les résistances au néocolonialisme, en cours en Afrique et leurs résultantes ici, par tous les moyens. Pour que l’Afrique cesse d'être le continent des camps, des murs, des montagnes de cadavres d’émigrants, des contingents militaires, des guerres ouvertes ou secrètes, des masses miséreuses qui menacent notre emploi en Europe  mais le continent infiniment jeune des luttes ouvrières et féminines qui redynamisent la lutte de classe sur le continent africain et dans la vieille Europe.

Il faut faire changer le regard sur l'Afrique. C'est à notre portée.

Jacques Chastaing, le 24.08.2018

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