29 Janvier 68: Fidel Castro écarte les dirigeants pro-soviétiques

N°5 de ma série "68 au Jour". Le 29 Janvier Fidel Castro écarte les dirigeants pro-soviétiques et prend quelques autres décisions qui confortent l'orientation révolutionnaire de Cuba, comme l'avait défendue le Che. Mais en Aout, les militants de Mai 68, soutien de la révolution cubaine déchanteront. Prochain article "31 janvier: l'offensive d'un peuple héroïque"

29 janvier 2018

En ce début de 1968, la majorité des futurs acteurs de Mai 68, militants révolutionnaires et jeunesse progressiste, mettent un grand espoir dans la révolution cubaine. La Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR) par exemple, bien que créée avant tout à l’initiative de militants trotskistes, ne refuse pas d’être décrite comme guévariste. L’échec politique et l'assassinat de Ernesto Che Guevara le 9 Octobre 1967 en Bolivie sont des coups très durs, mais ils n’entament pas leur engagement dans la révolution anti-impérialiste et anticapitaliste, à commencer par la lutte pour la victoire du Vietnam. Le sujet est pour après-demain 31 Janvier…

L'interview de Che Guevara (1964) © RTS - Radio Télévision Suisse

Moins de six ans séparent les futurs militants de Mai de la fin de la guerre d’Algérie. Certains, parmi les plus agés, ont milité pour la paix, et souvent même directement aux côtés du FLN pour la victoire du peuple algérien, enfin acquise en 1962. Ils partagent le mot d’ordre du Che, critiqué à Moscou, « créer deux, trois, plusieurs Vietnam » contre l’impérialisme. Le Che venait de payer de sa vie l’avertissement lancé dès la révolution russe : « Le socialisme ne se construit pas dans un seul pays »…Ces militants partagent aussi les critiques du Che sur le modèle de « socialisme » de caserne régnant en Russie au seul bénéfice des dirigeants du parti unique, mis en cause au même moment en Tchécoslovaquie (voir ici l’article n°1 de cette série), ou en Pologne et même en Yougoslavie. Nous reviendrons sur l’un et l’autre en temps voulu…

Le 19 octobre 1967, la JCR avait réuni 1.600 personnes à la Mutualité en hommage au Che. Dans l’été 1967, les anti-impérialistes s’étaient mobilisés et avaient obtenu la libération de Régis Debray arrêté le 25 avril 1967 et condamné à 30 ans de prison en Bolivie pour terrorisme.

Dès 1965, le secteur Lettres de l’UEC, noyau de départ de la JCR, avait publié sous forme de brochure « Le socialisme et l’homme » de Che Guevara, aux antipodes des conceptions qui dominent en URSS. Début 1967, un an après sa création, elle avait publié en affiche et en brochure le message adressé par Guevara à la Tricontinentale, qui se conclue ainsi: « Toute notre action est un cri de guerre contre l’impérialisme et un appel vibrant à l’unité des peuples contre le grand ennemi du genre humain : les Etats-Unis d’Amérique du Nord. Qu’importe où nous surprendra la mort ; qu’elle soit la bienvenue pourvu que notre cri de guerre soit entendu, qu’une main se tende pour empoigner nos armes, et que d’autres hommes se lèvent pour entonner les chants funèbres dans le crépitement des mitrailleuses et des nouveaux cris de guerre et de victoire. » 1

Mais que s’est-il donc passé d’important à Cuba le 29 Janvier 1968 ? Ce jour là, un rapport de Raul Castro est publié dans le quotidien Granma, qui annonce la mise à l’écart de la « micro-fraction ». Raul Castro désigne ainsi un dirigeant de taille du PC cubain, Anibal Escalante, ex-directeur du journal Noticias de Hoy durant la dictature de Fulgencio Batista et qui fut l’un des principaux dirigeants du Parti communiste cubain (PSP) avant la Révolution. Sa condamnation et arrestation vise à écarter les anciens dirigeants du PSP qui défendent les orientations de Moscou. Deux proches de Anibal Escalante sont également exclus du Comité central. 

Beaucoup de défenseurs acharnés de la révolution cubaine (dont j’étais…) voient alors à tord dans la mise à l’écart de ces dirigeants l’affirmation d’une indépendance vis à vis de Moscou, donc, malgré la défaite du Che, d’une réaffirmation de la ligne d’appui aux luttes des peuples pour leur émancipation nationale et sociale. 

Cette interprétation, comme toujours, avait des bases, insuffisantes, mais réelles. Les signes ne manquaient pas: Todor Zhikov, premier secrétaire du Parti Communiste bulgare, annula immédiatement son voyage prévu à Cuba, et surtout Fidel annula sa participation à la grande messe de mars de la même année des partis communistes à Budapest. Il annula aussi la participation cubaine au Festival Mondial de la Jeunesse et de l’Étudiant en Bulgarie. Déjà en avril 1967, dans son appel à la Tricontinentale, Che Guevara avait dénoncé la tragique solitude du peuple vietnamien et la passivité du « camp socialiste », pendant que Brejnev exigeait de Castro qu'il arrête ses appuis aux mouvements révolutionnaires.

Cuba semblait prendre la tête du mouvement des pays non-alignés et périphériques pour créer « deux, trois, plusieurs Vietnam » assurant la dispersion des forces de l’impérialisme et sa défaite, au Vietnam comme ailleurs. En 1966, La Havane avait accueilli la réunion de la Tricontinentale et, en 1967, la première session de l’Organisation Latino-Américaine de Solidarité (OLAS). En janvier 1968, les intellectuels de soixante-dix pays viennent assister au Congrès Culturel de La Havane. L’appel final est signé par des dizaines de congressistes français, dont, pour ne citer que quelques-uns, Dominique Desanti, Daniel Guérin, André Gorz, Gisèle Halimi, Alain Jouffroy, Yves Lacoste, Michel Leiris, Pierre Naville, Jean-Pierre Faye, Jean-Pierre Vigier, Edouard Pignon, André Pierre de Mandiargues, Maxime Rodinson, Christiane Rochefort, ou Alain Geismar…que l’on retrouvera pour son rôle dans Mai 68.

Quelques uns des Congressistes sont parmi les plus influents écrivains des années 60, comme Jorge Semprún, Julio Cortázar, Mario Benedetti, René Depestre, Alejo Carpentier, Aimé Césaire. Jean-Paul Sartre n’a pas pu y participer pour des raisons de santé mais envoie une lettre dans laquelle il dit se sentir « totalement solidaire ».

L’absence de référence à l’URSS et au « marxisme-léninisme », dans l’ Appel final et dans le discours de clôture de Fidel Castro semble confirmer que la politique cubaine reste éloignée de l’orthodoxie stalinienne. Avant même ce Congrès, lors de la commémoration du 9ème anniversaire de la Révolution, le 2 janvier 1968, Fidel affirmait que « [Cuba] continuera[it] sa politique internationaliste […] et de solidarité avec le mouvement révolutionnaire partout dans le monde» 2. Message clair envoyé à Moscou, et aussi à l’OEA, qui venait de condamner Cuba pour « ses actes d’agression et d’intervention contre le Venezuela, la Bolivie et les autres États américains ». Fidel Castro déclara surtout ce 2 janvier 1968 que Cuba « conservera[it] ses caractéristiques propres, résultat de son expérience et son histoire ; et au niveau idéologique […] sa plus absolue indépendance, son chemin le plus autonome, élaboré en fonction de [son] peuple et de son expérience » 3. 

Cuba avait aussi refusé de signer le traité de non-prolifération nucléaire au motif que celui-ci ne représentait pas les désirs d’émancipation des pays du tiers-monde. Geste important si on se rappelle que la crise des fusées en 1962 avait mis la planète au bord de l’affrontement nucléaire. 

L’orientation semble être confirmée deux mois après la condamnation des pro-soviétiques de la « micro-fraction ». Au moment même où les dirigeants soviétiques déconseillent à Cuba de nationaliser les petites entreprises, en quelques jours de mars 1968, l’ensemble des petits commerces est nationalisé. Lorsque Fidel Castro annonce cette « offensive révolutionnaire », il décrit ainsi les commerçants: « Des fainéants en parfaite condition physique, qui fondent un petit commerce, ou n’importe quel commerce, pour gagner 50 pesos tous les jours […] alors qu’ils voient passer des camions de femmes allant travailler à la périphérie de La Havane ou ramasser des tomates à Güines […] Nous croyons que nous devons nous fixer comme objectif de mettre fin à toute activité parasite qui subsiste dans la révolution » 4. Inutile de dire que la mesure était discutable…et discutée dans les rangs anti-impérialistes et révolutionnaires.

En fait, peu de jours après l’invasion de la Tchécoslovaquie et la fin du Printemps de Prague, dès le 24 Aout, Fidel Castro apporta son soutien à cette invasion. Voici les termes qu’il a employé: « La Tchécoslovaquie se dirigeait vers une situation contre-révolutionnaire, vers le capitalisme et les bras de l’impérialisme. Il était nécessaire d’empêcher à tout prix, de quelque manière que ce soit, que cela advienne [...]. L’essentiel est de savoir si le camp socialiste pouvait permettre ou pas le développement d’une situation politique qui conduisait au démantèlement d’un pays socialiste et sa chute dans les bras de l’impérialisme. Et notre point de vue est que cela n’est pas tolérable et que le camp socialiste a le droit de l’empêcher d’une manière ou d’une autre» 5.

En fait, la mise à l’écart de la « micro-fraction » pro-soviétique, comme tous les autres gestes rappelés plus haut, cachait le fait que la direction de la révolution cubaine avait de moins en moins les moyens de sa politique, face à la puissance de l’impérialisme et de sa dépendance vis à vis de l’URSS. Ernesto Guevara pensait que Cuba devait soutenir les mouvements armés, notamment du continent, alors que l’URSS s’y opposait. Son échec et sa mort en Bolivie le  9 octobre 1967 augurait d’un rapprochement de Cuba avec l’Union Soviétique. Autre facteur: Cuba a du prendre parti dans le conflit violent que opposait alors la Chine et l’URSS, sous la menace russe de suspendre l’aide à l’île. Sa dépendance fut aussi renforcée par le choix de renforcer la monoculture sucrière, suivi de l’échec de la zafra de 1970, et du renforcement du blocus impérialiste.

Dès lors, le soutien aux luttes armées révolutionnaires du continent fut fortement modéré. L’URSS devint le modèle à suivre. On pouvait lire par exemple « la presse cubaine exprime sa fervente admiration » envers le peuple soviétique et « salue la première révolution qui a fissuré le front impérialiste […] et qui a permis au peuple soviétique de mettre en place la plus rapide et gigantesque transformation économique de l’histoire humaine.»6

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On peut aussi estimer que l’élimination de la « micro-fraction » contribuait à éliminer les possibles adversaires de la direction castristes que le rapprochement avec l’URSS allait légitimer. 1968 fut bien une année charnière pour Cuba. Mais pas celle que nous avions imaginé fin Janvier et pendant toute la durée du mouvement de Mai et Juin…La fin tragique du Printemps de Prague fut un réveil douloureux, y compris pour les « guévaristes ». L’année 1968 a en fait confirmé l’alignement de Cuba sur l’URSS, jusqu’à sa disparition en 1989.

Notes

1. Message de Che Guevara à la Tricontinentale, 1967

2. http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1968/esp/f020168e.html

3. ibidem

4. Fidel Castro, La Habana, 13 de marzo de 1968: http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/1968/esp/f130368e.html>

5. « Todo lo que a nuestro juicio empieza a recibir el elogio, apoyo, el entusiasta aplauso de la prensa imperialista, naturalmente comienza a suscitar sospechas en nosotros », Granma, La Habana, Año 4, N°204, 24 de agosto de 1968

6. « Editorial », Granma, La Habana, Año 4, N°269, 7 de noviembre de 1968.

Bibliographie

  • Message de Che Guevara à la Tricontinentale, 1967
  • Appel de La Havane, Tribune Socialiste, Février 1968
  • « La pensée de Che Guevara ». Michael Lowy. Petite collection Maspero (3° trimestre 1970)
  • « Ecrits d’un révolutionnaire ». Ernesto CHE GUEVARA. Editions La Brèche (octobre 1987)
  • « Che Guevara : une braise qui brûle encore ». Olivier Besancenot, Michael Löwy. Edition Mille et Une Nuits.

Filmographie:

A l'heure où Cuba célèbre le 9ème anniversaire de sa révolution, ce reportage fait le point sur l'orientation politique du pays par à la Chine et à l’URSS. Lors de la cérémonie célébrant l'anniversaire de la révolution cubaine, Fidel CASTRO, a formulé de violentes critiques contre la Chine populaire, l'Union soviétique, et l'ex-général cubain Anibal ESCALANTE, accusé de participer à une fraction pro-soviétique dans le PC cubain. 

Audio

  • La Tricontinentale à Cuba, RFI, 2014 - invités Régis Debray, et Roger Faligot, pour son livre « Tricontinentale, Quand Che Guevara, Ben Barka, Cabral, Castro et Hô Chi Minh préparaient la révolution mondiale », aux éditions La Découverte.

Articles précédents de ma série "68 au jour":

5 Janvier 1968: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie

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