Leçons de la grève générale de 68 en France, par Jean-Marc B

Conclusion d'un article de Juillet 2018 publié dans ma série "1968" de 113 articles.

Source: Bilan et leçons de la grève générale de 68, par Jean-Marc B

La série complète sur 1968 est ici

Les conditions du démarrage 

Le développement d’une grève générale semble exiger un « alignement des planètes », c’est à dire des circonstance exceptionnelles qui fracturent la routine de la vie quotidienne. En 68, ces planètes, ce sont au moins les cinq facteurs suivants qui ont fait l’objet d’articles dans cette série:

• des luttes de libération anti-coloniales acharnées et souvent victorieuses comme en Algérie, à Cuba ou en Indochine. Rappelons en plus la création en 1966 de la Tricontinentale qui rassemble les révolutions et organisations révolutionnaires qui affirment leur indépendance par rapport aux deux grands blocs. 

• une révolte anti-autoritaire, et souvent anticapitaliste, à commencer par celle de la jeunesse, qui depuis au moins Berkeley en 1964 aux Etats-Unis s’étend assez vite dans tous les pays industriels 

• l’espoir d’un socialisme démocratique grâce aux luttes anti-bureaucratiques dans les pays dits « socialistes », notamment en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie. Les maoïstes de tous pays de l’époque auraient ajouté la « Grande Révolution Culturelle ». Il s’agissait en fait plus d’une manoeuvre d’appareil de Mao, mais l’important ici, c’est qu’ils croyaient dans sa nature anti-bureaucratique, autrement dit d’alternative au modèle russe. 

• en France même, une fragilisation de la chape de plomb gaulliste. En 1965, De Gaulle a cette été réélu, mais il a été mis en ballotage par Mitterrand. Et plus important, et plus rapproché de Mai et Juin 1968, lors des élections du printemps 1967, le bloc parlementaire de droite ne sort majoritaire que d’un député, et encore grâce à la fraude habituelle dans l’Outre-Mer. De plus, ce bloc est divisé entre gaullistes et giscardiens. 

• l’arrivée des baby-boomers à l’université, alors que celle-ci n’a pas été préparée pour les accueillir, d’où le plan Fouchet de sélection. 

• enfin, les premières vagues de licenciement et un ralentissement de la croissance économique, liées notamment à la concurrence ouverte dans l’espace du Marché Commun, bien qu’il ne concernait alors que six pays (les trois du Bénélux, France, Allemagne et Italie). D’où une augmentation du nombre de chômeurs. 

Ces facteurs font qu’il existait en 1968 une volonté politique répandue parmi les jeunes et les travailleurs d’en découdre avec le régime et son monde d’exploitation. Sans cette volonté politique, quelle que soit l’ampleur de la réaction contre la répression des étudiants, la journée de grève du 13 mai n’aurait pas abouti au décollage des grèves, à la grève générale, et à un mouvement de remise en cause radicale du capitalisme.

Par définition, l’histoire ne se répète pas. Mais avons nous une sorte d’« alignement des planètes » susceptible de d’enflammer la plaine ? Sans prétendre répondre définitivement, on peut au moins retenir et discuter de la portée des facteurs suivants, tous très différents de ceux signalés plus haut:

• l’explosion indécente des inégalités. La concurrence entre capitaux, bien plus féroce 50 ans plus tard, dans le cadre de la globalisation des échanges de biens, services et capitaux, et de la financiarisation, engendre, pour que chaque territoire conserve sa compétitivité, une maximisation du profit et un accroissement vertigineux des inégalités. Pire dans le cas français, du fait des résistances des travailleurs, ces inégalités ne sont pas aussi importantes que dans la plupart des autres pays, mais la fonction assignée au macronisme par la bourgeoisie française est justement de rattraper ce retard. Il va vite et fort. Les résistances ne se développent pas au même rythme, du fait des manoeuvres des bureaucraties syndicales et politiques, mais avancent. 

• un taux de chômage très élevé. Le macronisme, accélération des politiques menées depuis 10 ans, entend faire reculer le taux de chômage par un taux d’exploitation plus élevé, donc des profits et des investissements plus élevés. Mais cela ne fait qu’augmenter le nombre de travailleurs pauvres, l’explosion des inégalités déjà mentionnée, et le rejet du capitalisme. 

• la prise de conscience que la dynamique d’accumulation capitaliste détruit la planète et les conditions d’existence, et même de survie, des générations à venir. Là aussi, le retard est patent. Mais il suffira d’une catastrophe « naturelle », à court ou moyen terme, provoquée par cette accumulation, pour que cette conscience fasse un bond spectaculaire, en un temps très bref. Les occasions ne manqueront malheureusement pas.  

• l'expérience des révolutions arabes, des mouvements Occupy, Siriza, Podemos... qu'il faut dépasser.

• face aux attaques de Macron, une explosion des luttes défensives qui parfois gagnent même si c'est dans le cadre d'un recul général (100 grèves victorieuses sur les 8 derniers mois). Depuis deux ans et demi (mars 2016) des tentatives répétées de faire face aux attaques de Macron par des journées d'action parfois bien suivies ou par des grèves à détermination certaine, dans des secteurs économiquement ou politiquement marginaux (nettoyage, hôtellerie, Ehpad...) mais aussi des secteurs importants (cheminots, électriciens et gaziers, postiers, hospitaliers...), où, peu à peu, se construit pour bien des militants, par delà les frontières organisationelles, une "compréhension commune de la période" et des "tâches à y mener" (définition de ce qu’est un parti pour L. Trostsky dans le programme de transition).

• un mouvement de jeunes étudiants et lycéens contre la sélection, le projet d'une société "élitiste" de Macron qui politise à toute vitesse toute une fraction de la jeunesse scolarisée en lui faisant perdre les illusions sur « l'ascenseur social ».

• une détermination à faire face à la répression policière violente et aux exactions des groupes fascisants qui n'ébranle pas le mouvement et fait tomber les illusions sur la démocratie bourgeoise, ou la dictature des patrons.

• un mouvement qui va durer encore longtemps dans une espèce de gréve générale rampante au vu des attaques qui continuent et au vu que la classe ouvrière n'est pas brisée ; une durée longue qui permet une accumulation d'expériences, de création de réseaux militants de la grève générale, comme le Front Social, et donnera probablement des occasions de construire les convergences et les outils politiques pour leur permettre d'aboutir.

Evidemment, personne ne peut prédire, pas plus en 2018 qu’en 1968, quand les conditions d’une explosion seront réunies. Mais la volonté politique d'en découdre s’accumule bien. 

Les conditions du succès

Certaines grèves générales n’ont pour objectif que de créer le rapport de force pour contrer les attaques du gouvernement ou pour imposer des revendications. La grève doit alors être massive pour créer le rapport de force suffisant, que cela soit en frappant les profits de la bourgeoisie, ou en menaçant d’une insurrection qui mette à bas son Etat.

Tel était bien le cas en 1968. La plus grande grève générale de l’histoire de France a ébranlé l’économie et menacé le régime. Le rapport de force permettait de satisfaire les revendications des grévistes bien au delà des résultats de Grenelle, notamment en conquérant en plus l’annulation des ordonnances de 1967, la semaine de 40 heures, le rétablissement de l’échelle mobile des salaires, un salaire mini de 1000 F dans les grandes entreprises, ou une augmentation des salaires de 20 et non pas 10%. 

Au contraire, la bourgeoisie, avec l’aide des bureaucraties syndicales et des politiciens associés, a fait plier les 9 millions de grévistes pour qu’ils acceptent le plat de lentille de Grenelle. Il a manqué en 1968 les équipes militantes dans les principales entreprises qui auraient contribué au développement de l’auto-organisation des travailleurs. C’était la condition de leur indépendance vis à vis des bureaucraties syndicales et du rejet massif du deal de Grenelle. C’est aussi une leçon pour aujourd’hui: sans des militants lutte de classe implantés  dans les centres de travail, les bureaucraties syndicales pourront toujours forcer le reprise pour un plat de lentilles, en usant des manoeuvres anti-démocratiques telles que celles utilisées contre la  grève en 1968.

Mais la grève générale se déclenche presque toujours, comme en France en 1968, avec une volonté très politique de se débarrasser au moins du gouvernement. Elle a en 1968 exprimé la volonté de se débarrasser d’un régime d’exploitation. Pourtant, en France comme dans beaucoup d’autres pays, elle n’a pas eu de débouché politique. Il y manque en effet le plus souvent le facteur subjectif. L’article précédent de cette série (Mai 68: situation révolutionnaire ?) explique que les conditions d’une révolution n’étaient pas réunies en 1968, du fait de l’absence, ou extrême faiblesse, de ce facteur. La situation est-elle plus favorable aujourd’hui ?

Elle est plus favorable pour au moins deux raisons. Premièrement, la construction d’organisations révolutionnaires est bien plus avancée aujourd’hui qu’en 1968. Deuxièmement les freins à leur développement, comme à l’auto-organisation des travailleurs sont bien moindres qu’en 1968. Ces freins étaient et demeurent les organisations réformistes, PC en tête en 1968. En 2018, les organisations réformistes sont beaucoup jour plus faibles. Elles agitent le calendrier électoral comme solution, alors que la bourgeoisie, car  nous ne sommes pas dans une période d'expansion économique comme en 1968, attaque tous les jours. A chaque élection, qu’elle soit présidentielle, législative ou référendaire, les politiciens de gauche, quand ils gagnent dans les urnes, finissent par se coucher. La gravité des reculs passés et des attaques en cours dévoile la fonction désormais principale des élections: un leurre pour les travailleurs et l’accès aux mangeoires pour les politiciens professionnels.

La situation est par contre moins favorable pour au moins deux raisons. Premièrement  en 1968, la masse des travailleurs et une grande partie de la jeunesse aspiraient à dépasser le capitalisme vers le socialisme qui avait triomphé dans de nombreux pays, et continuait à inspirer les luttes de libération nationale. Ce n’est plus autant le cas aujourd’hui. Le projet d’une révolution sociale et d’une démocratie socialiste est en reconstruction, qu’on l’appelle socialisme, communisme, autogestion généralisée , démocratie véritable ou autre.

Deuxièmement, l’Etat dispose de moyens de surveillance et de répression plus avancés qu’en 1968. L’autodéfense indispensable pour faire triompher la cause du travail et donc mettre à bas la dictature du capital demande de disposer d’expériences et d’organisations bien plus fortes. 

Autrement dit, pour surmonter la première et la seconde faiblesse, il reste aux révolutionnaires à travailler à reconstruire le projet d’émancipation sociale, et à reconstruire ses organisations.

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