Dossier Du Rififi dans la FI

JLM a déclaré peu avant la Convention de la FI : « le but de la FI n’est pas démocratique mais collectif ». Une immense régression qui ne tire aucune leçon des désastres du XXème siècle et annonce un beau rififi. Ce dossier rassemble les trois parties déjà publiée sous le même titre.

 28 décembre 2017 -  JEAN-MARC B

Ce dossier en trois parties rend compte des critiques sur l’organisation de la Convention FI par des partisans de l’émancipation qui militent dans et hors FI . Il se limite à rendre compte des critiques sur l’absence de démocratie dans la FI, et pas sur son programme, qu’un nombre croissant de militants, dans la FI comme à l’extérieur. Ils constatent un abandon de toute perspective socialiste et donc un projet impuissant face au capitalisme mondialisé 1.

Partie 1.

Les membres de la FI ne sont pas maitres du choix des délégués à la Convention

 

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« Je sais que ce n’est pas évident à comprendre pour les seniors de la politique qui trimballent leurs vieux scénarios des années soixante, mais le but du mouvement de la France insoumise n’est pas d’être démocratique mais collectif. » - Jean-Luc Mélenchon 2

A la veille, pendant et à la suite de la Convention appelée par JLM, un vent de fronde s’est élevé au sein même de la FI contre son organisation non démocratique. Cette organisation a répondu parfaitement à la volonté de JLM affirmant « le but de la FI n’est pas démocratique mais collectif».  Dans ces conditions, comment le projet de VIème république de JLM pourrait-il être démocratique, autrement dit autre chose qu’une manoeuvre à la Mitterrand, modèle lui-même de JLM ?

La Convention nationale a rassemblé plus de 1500 personnes, dont 80% ont été tirés au sort parmi plusieurs milliers de volontaires. Les 300 autres venaient de différents “espaces” du mouvement indéfinis jusqu’à la veille de la Convention…En fait des membres de l’Espace politique, qui rassemble les représentants des sensibilités politiques de la FI, de l’Equipe opérationnelle et des animateurs de groupes de travail qui avaient produit les livrets thématiques du Programme. Donc aucune représentation des structures de base, les milliers de groupes d’appuis, devenue à l’issue de la Convention des groupes d’action (GA). 

Les membres de la FI qui ont une pratique de la démocratie, ne serait-ce que dans une association, attendaient au contraire la réunion d’une assemblée constituante, formée de délégués des structures de base, les GA, arrêtant les orientations et les modalités d’organisation du mouvement. De fait, comme l’ont exprimé beaucoup avant, pendant et après la Convention, non seulement 30% échappent dès le départ à toute élection, mais les tirés au sort ne représentent qu'eux-mêmes, n'ont aucune responsabilité. Pire si c’est possible le fait d'être là « par hasard » les porte à approuver passivement la tambouille de la direction auto-désignée. Pas un hasard justement, si la procédure de tirage au sort a été décidée hors de toute consultation des militants.

Les frondeurs relèvent aussi un problème de transparence. Pourquoi la liste des tirés au sort n’a-t-elle pas été publiée ? Cela aurait permis de les contacter et de leur faire part de réflexions des GA. 

Il eût aussi été intéressant d’avoir un bilan statistique du tirage au sort: répartition des tirés au sort entre les départements, nombre de femmes/hommes dans ces départements, etc.

Ils souhaitent souvent une chose élémentaire: que la FI mette son organisation en conformité avec son programme d’une VIème République parlementaire, démocratique, avec des élus révocables. JLM propose une constituante qui adopterait une constitution démocratique, ce qui inclurait au minimum la fin de la fonction présidentielle. Il affirme en plus sans rire que la FI n’a pas de chef. Mais JLM organise son mouvement de façon tellement présidentielle qu’il se permet de faire son émission hebdomadaire avec une tasse à sa gauche qui annonce « Monsieur le Président » (photo ci-dessous) ! Comment un mouvement politique populaire pourrait devenir majoritaire dans ce pays s'il ne se réclame pas de la démocratie, et pas seulement pendant la campagne électorale ?

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 En clair, les militants constatent qu’ils ne sont autorisés qu'au vote électronique annuel plébiscitaire, puisqu’il s’agit de valider, individuellement et sans débat préalable, des propositions conçues par une direction nationale non élue. La base n’a qu’une fonction d’enregistrement. Quant à la «prise de décisions par consentement » prônée par la Charte, elle revient à interdire l’expression et la résolution des différents points de vue. «Nous pourrons discuter entre nous, mais ça n’aura aucun effet » résume l’un d’entre eux.  

JLM affirme que « le but de la FI n’est pas démocratique, mais collectif ». En fait, il n’est ni l’un ni l’autre, puisque les rares décisions de la FI non prises au sommet résultent d’une consultation d’avis individuels collectés par voie électronique, mais pas par voie de délibérations collectives.

Certains militants ont également relevé que la mouture initiale en onze points des “Principes de la France Insoumise” ne contenait même pas le mot démocratie…La mouture finale ripoline le texte avec phrase creuse: “Le mouvement expérimente progressivement les modalités démocratiques les plus adaptées à cette orientation”

Dans la tradition de toute organisation démocratique, l’instance de base discute des thèmes qu’elle veut porter au congrès. Plusieurs positions, sur divers sujets stratégiques ou tactiques sont abordés et discutés. Puis, informés des orientations défendues, la structure vote en faveur d’un délégué ou plusieurs au Congrès. Ce délégué peut être tenu à un mandat impératif ou non par ses camarades. 

Le tirage au sort, dans le mouvement de JLM n’a qu’un seul objectif: empêcher que les militants élisent des délégués représentatifs des orientations discutées par les membres. Pas de discussion, donc pas d’élaboration libre à la base, et pas d’orientations venant de celle-ci. Les propositions à discuter ne viennent que de la direction, qui existe bien, mais autoproclamé par JLM depuis la création de son courant dans le PS. En fait il faut pour la main de fer invisible que la base ne puisse pas s’auto-organiser avec élections démocratiques, donc se structurer.

A noter qu’il n’y a là rien de nouveau. JLM avait créé le PG autour de sa personne, en y excluant tout débat organisé, donc toute démocratie. Les statuts du PG ont été conçus pour éviter l’expression de courants ou de sensibilités, la porte étant fermée à toute représentation proportionnelle réelle dans ses instances. Son Conseil National est une chambre d’enregistrement des décisions du premier cercle. D’où les oukases, exclusions, et vagues de démissions individuelles et collectives.

Les statuts et pratiques anti-démocratiques du PG ont assuré à JLM le contrôle de la désignation des candidats lors des élections de 2012 comme de 2017. Autre exemple: lors des municipales, après l’exclusion de la tête de liste du PG de Périgueux, JLM l’avait même proclamé: "C'est moi qui exclus". Un autre encore: en 2016 encore, la fédération de l’Isère du parti de Gauche fut mise sous tutelle pour avoir critiqué un plan d’austérité élaboré par la majorité municipale EELV-PG de Grenoble dans le dos de ses soutiens citoyens. De fronde en raidissements bureaucratiques entraînant de nouvelles démissions, le PG rabougri de l’Isère repose désormais sur ses élus locaux, sur le modèle du PS…

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Le constat sur l’absence de démocratie, dès la convocation de la Convention, associé au constat sur avec le réformisme impuissant du programme, a contribué à faire s’effondrer le nombre de participants:

- consultation de mai 2017 à propos du 2nd tour de la présidentielle : 243 128 votants (soit grosso modo la moitié des clics)

- consultation sur la Charte FI en novembre 2017 : 15 689 votants, soit 2,8% des 555 000 clics déclarés

- consultation sur les principes de la FI en novembre 2017 : 20 225 votants, soit 3,6% des 555 000 clics déclarés.

Donc 20 000 militants ont participé au show, soit moins de 8% des votants six mois plus tôt. Sur ces 20 000, au moins la moitié sont des militants PG qui n’ont pas encore été dégoutés par l'absence de démocratie dans leur parti.

Et la prochaine Convention, en 2018, sera la même tambouille que celle de 2017, puisque le même principe d’organisation non démocratique en a été "approuvé" !

Partie 2.

Les membres de la FI ne sont pas maitres des orientations

« Un grand show … Les conventionnels sont venus faire la claque … Reste à discuter la question de la démocratie et des mandats au sein du mouvement…Rien appris de vraiment nouveau ici…Une fête, un grand rassemblement, même si l’on n’a pas vraiment discuté. » -Témoignages recueillis pendant la Convention FI

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Les membres de la FI, comme tous les militants politiques, aimeraient discuter et décider démocratiquement de quantités de sujets, comme l’abandon du projet socialiste, l’impasse du réformisme qui n’a jamais nulle part mis en cause la dictature du capital, les alliances électorales, la laïcité, l’accueil des réfugiés, l’Europe et de quantité d’autres questions programmatiques. Mais ils n’ont jamais été écartés de son ordre du jour. Et donc des orientations, décidées en haut, par la « clé de voute ».

La Convention n’a même pas eu le pouvoir d'amender / d'améliorer les textes « fondateurs » tels que la Charte ou les Principes, concoctés par un « groupe de synthèse », méthode éprouvée de toute organisation non démocratique, avant même la Convention. Pendant la Convention, les insoumis n’ont pu débattre que dans l’espace d’une table de 8 à 10, et seulement de la mise en oeuvre des trois campagnes sorties d’un chapeau clic…

De nombreux frondeurs dénoncent le fait que l’organisation de la Convention n’a pas permis de traiter questions d’orientation ni même des questions de démocratie. Certains aussi regrettent l’impossibilité de décider collectivement sur le financement des groupes d’appui, devenus groupes d’action (GA). Impression de « speed dating », selon un participant, qui considère comme une hérésie fiscale que chaque groupe doive financer 50% d'une action car ces sommes ne sont pas déductibles fiscalement…

Certains s’inquiète du rififi à venir sur ce sujet également, relevant que, comme souvent dans les organisations aussi opaques, la gestion des finances est une bombe à retardement. La FI récoltera 20 millions d'euros d'argent public sur la mandature grâce aux dernières élections. Puisque personne n’est élu, et que comme l’affirme JLM, la FI n’a pas besoin de dirigeants, qui aura la mains sur ces 20 millions. Et en attendant, demandent-ils,  qui a déjà décidé qu'entre 1 et 2 soient attribués à un immeuble acheté pour la circonscription de Jean-Luc Mélenchon ?

Beaucoup de membres de la FI ont été déçus par la très faible participation au vote électronique, pourtant ne demandant que quelques clics. Il n’a atteint qu’un peu plus de 12 % des inscrits pour le vote sur les campagnes et beaucoup moins encore pour les votes sur les principes et l’organisation. En plus, réduire le choix sur des textes fondateurs, comme les principes et la charte sur l’organisation, à un « oui » ou « non » a été d’autant plus critiqué que les phases préparatoires des documents n’étaient ni collectives, ni démocratiques. 

Les membres de la FI constatent souvent qu’ils ont la «consultation en ligne des insoumis » pour solde de tout débat pour déterminer  ses principales orientations et campagnes ». Exit l’échange d’arguments, la conviction mutuelle et l’élaboration collective… pour ne laisser place qu’à la ratification des propositions de la direction. Ou le refus, exprimé par l’effondrement de la participation, autrement dit le vote par les pieds, l’abstention.

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Selon les principes adoptés par la Convention « les affrontements de courants n’y ont pas leur place ». Et Selon la coordinatrice du programme, Charlotte Girard, il s’agit de  « fédérer la diversité autour d’un socle idéologique concret » dit-elle à l’AFP. Mais les membres de la FI n’ont que rarement pu en débattre dans leurs structures de base, y défendre des orientations, amender telle ou telle. Il n’ont pas non plus élu des délégués au niveau de chaque GA ou du département, ou de la région, comme n’importe quelle organisation démocratique pour pour défendre l’orientation adoptée.

La « Charte des groupes d’action » (qui remplacent les groupes d’appui de la campagne) promet l’autonomie mais fixe des règles qui les privent de tout pouvoir réel. Le nombre de participant.e.s ne peut excéder quinze membres, « aucun groupe ou rassemblement de groupes ne peut constituer de structures intermédiaires permanentes », et ils ne disposent d’aucune autonomie financière… On est de plus en plus loin de la « révolution citoyenne » ! La Charte stipule aussi: « Les groupes d’action privilégient la recherche du consentement plutôt que le vote pour les prises de décision et refusent les clivages de type majorité/minorité afin de favoriser les prises d’initiatives de chacun.e. » En interdisant les courants structurés permettant de défendre librement et en toute équité des orientations alternatives, et sans véritable contre-pouvoir, cette dissolution de la décision en interne favorise la mainmise de César.

Mélenchon déclarait en 2012, quelque chose du genre : n'attendez pas les consignes , faites ce que vous jugez le meilleur. La nouvelle Charte dit le contraire: "Les groupes d’action sont garants de la cohérence nationale du mouvement. Par conséquent, leurs initiatives doivent être compatibles avec le programme « L’avenir en commun » et respecter les orientations stratégiques définies collectivement par les membres de la France insoumise. » Les frondeurs ont raison de dénoncer un tournant orwellien dans cette nouvelle Charte qui ose parler des « orientations stratégiques définies collectivement par les membres de la France insoumise ».  Elles ne sont définies ni par une direction élue ni par une convention. A moins de jouer sur le sens du mot stratégique, comme le font les dirigeants FI les plus gazeux …

Les « Principes » adoptés lors de la Convention relèvent aussi du cynisme politicien le plus cru en affirmant: « La France insoumise est un mouvement collectif et transparent. Ses principales orientations et campagnes sont déterminées par une consultation en ligne des insoumis.e.s organisée régulièrement, notamment à l’occasion de ses conventions annuelles. »

La FI est tout sauf un mouvement collectif et transparent. Sous l’affirmation « La France insoumise est un mouvement collectif et transparent », la direction autoproclamé acte la « consultation en ligne des insoumis » pour solde de tout débat pour déterminer « ses principales orientations et campagnes ». Exit l’échange d’arguments, la conviction mutuelle et l’élaboration collective…C’est dans le marbre, noir sur blanc: les membres ne décident pas. Ils sont consultés par la direction, sur ce que cette direction veut bien les consulter.

Des insoumis relèvent aussi que dans « la boîte à idées » beaucoup d’insoumis ont mis en cause le tirage au sort des délégués pour la Convention. Mais que la « boîte à idées » a été conçue, malgré suggestions puis demandes insistantes, pour empêcher d’enregistrer les appuis à tel ou tel point de vue. Ils ont du voter sans aucun réel débat, échange, et élaboration collective, sur deux textes fermés. Atomiser la base à chaque étape, telle est la recette de toute organisation verticale sous la seule férule d’un César.

Que pouvaient faire par exemple, lit-on souvent aussi, ceux qui n’étaient d’accord qu’avec certains principes ? Ou même ceux qui étaient d’accord avec 10 principes et pas avec l’imposition d’une Convention non démocratique de tirés au sort et de désignés, interdits de décision ? Un insoumis s’est même vu répondre qu’un tiré au sort ne représente que lui-même, donc pas le pouvoir de décider pour le mouvement. La boucle est ainsi fermée. Les plus sérieux défenseurs de la démocratie, qui ne manquent pas, se sont abstenus. 

Le vote sur les thèmes de campagne offrait une diversité de choix: 3 thèmes à choisir parmi 30.  Le 1er thème retenu a recueilli 30 % (soit de l’ordre de 20 700 voix). Mais certains se demandent pourquoi il n’était pas possible de voter en classant les 30 thèmes par ordre préférentiel, plutôt que d’en restreindre le choix . Ils ne comprennent pas non plus que la totalité des résultats n’aie pas été publiée. Ceux des inscrits qui ont pris la peine de participer, déjà peu nombreux, auraient aimé savoir si leurs choix sont partagés. Là encore, la même recette: atomiser la base.

Dans ces conditions, on comprend l’effondrement du nombre des votants entre le vote sur les campagnes (69007 votants pour), et celui sur les principes et sur la charte (respectivement 20225 et 15689): dans le premier cas, les membres étaient réduits à choisir trois campagnes sur une carte imposée. Dans le second cas, ils étaient réduits à accepter ou non le menu imposé, sans possibilité d’amendement. Les textes en question ont été formellement  "approuvés" respectivement à 93,1% et 96,4%, en fait ignorés par l’immense majorité, car actés sans droit d’initiative, sans droit d’amendement, de fait en rejetant la démocratie, comme le reconnait JLM.  On ne peut, dans ces conditions, parler de votants, ni d'approbation, ni de validation, ni de représentativité.

L’effondrement du nombre de clics entre le choix des campagnes, et ceux sur les principes et la charte exprime l’insatisfaction sur la marginalisation de la délibération collective au bénéfice du comité stratégique réuni autour de Mélenchon par cooptation. S’y ajoute, bien sûr, pour beaucoup, le sain refus du vote plébiscitaire, à prendre ou à laisser, en bloc, et sans choix alternatif, propre à tout système politique autoritaire.

 

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Les vrais « insoumis » regrettent le remplacement de la délibération collective, donc démocratique par un « comité stratégique » coopté par Mélenchon par couches successives depuis la création de son courant dans le PS. Ce « comité stratégique », relèvent certains avec raison, viole d’ailleurs les principes d'organisation du mouvement « adoptés » lors de la Convention de Clermont. Mais quelle importance, puisque selon JLM « l’objectif du mouvement n’est pas démocratique ». Le serpent se mort la queue.

Que manque-t-il d’abord pour faire reculer Macron et son monde ? Que les exploités et les jeunes prennent leurs affaires en main, deviennent des sujets politiques, en commençant par le droit de chacun à prendre la parole. C’est la tâche prioritaire de tout mouvement d’émancipation que de favoriser ce qui aide chacun à devenir un sujet politique. JLM rame en sens contraire au sein même de la FI, en commençant par l’organisation de la Convention.

Un part croissante des membres de la FI ne sont pas dupes. Par réflexe spontané anti-autoritaire, ils sont mal à l’aise avec le vote plébiscitaire, à prendre ou à laisser, en bloc, et sans choix alternatif. Ils expriment la crainte que la FI tombe dans la pire forme-parti traditionnelle, au service d’un petit groupe au nom de l’efficience. Ces interrogations ont été l’objet de discussions, totalement impuissantes, certes, mais dans la quasi totalité des tables de discussion de la Convention. Certains l’expriment en dénonçant fort à propos un recul quand ce n’est pas une dégénérescence « gaulliste » ou « césariste », celle dont se réclame JLM sans vergogne.  Sincèrement insoumis, ils se sentent infantilisés par la vitrification de la France Insoumise en une "Enfance Soumise".

Partie 3.

Les membres de la FI ne sont pas maitres du choix de leurs dirigeants

“Le but numéro un du mouvement, c’est l’auto-organisation du peuple. C’est pour ça qu’on ne parle pas la même langue avec ceux qui me demandent : « Comment sera élue la direction du mouvement ? » On s’en fout comme de notre première chemise !” - Jean-Luc Mélenchon 4

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Formellement, la FI dispose de deux équipes dirigeantes, une dite opérationnelle et l’autre dite programmatique, et de plusieurs espaces, dont celui des luttes et l’espace politique. Dans ce dernier espace, on trouve les organisations politiques qui soutiennent la FI et la stratégie présidentielle de Mélenchon. On y trouve des cadres politiques de diverses organisations, notamment du PG, du PCF (courant Francis Parny), de la fraction politicienne d’Ensemble et des restes de la secte lambertiste POI, ceux qui ont soutenu les négociations de Mailly avec Macron sur les ordonnances liquidatrices du droit du travail. La FI dispose d'un groupe parlementaire de 17 députés et d'un réseau de quelques milliers de Groupes d'Action (GA) sous la « direction opérationnelle » de Manuel Bompard et Charlotte Girard, jamais élus par les GA, mais garde rapprochée de César, en tant que dirigeants du Parti de Gauche.

La prochaine étape de la formation, qui revendique 555 000 clics d’adhésion sur sa plateforme, sera la mise en place d’une « assemblée représentative » de 250 membres, réunissant les différentes équipes opérationnelles et 50 % de personnes tirées au sort. Voilà qui garantit, comme par le passé, que les GA ne puissent pas choisir les dirigeants de la FI. JLM pousse ainsi jusqu’à la caricature les pires caractéristiques d’un parti vertical et hyper-bureaucratique.

JLM a reconnu depuis dans le journal Centre France que la mise à l’écart de l’objectif démocratique rencontre une forte opposition: « il existe une forte pression, de la part de certains des nôtres comme d’observateurs, pour retrouver les structures familières des partis ».De fait, les frondeurs de la FI dénoncent cette situation comme totalement malsaine. Le dit « comité stratégique » est de fait occulte. 

Ce qui les choque de plus, c’est le mensonge effronté de Mélenchon quand il affirme : « Donc quand on nous demande où est la direction, ça peut vous paraître étrange, mais il n’y en a pas. Nos observateurs sont enfermés dans une vision binaire opposant verticalité et horizontalité. Or le mouvement n’est ni vertical ni horizontal, il est gazeux. C’est-à-dire que les points se connectent de façon transversale : on peut avoir un bout de sommet, un bout de base, un bout de base qui devient un sommet… Pour le comprendre, il faut construire un nouvel imaginaire politique» 6. Cette    tambouille rhétorique devient le pire des cynismes quand après avoir déclaré qu’il n’y a pas de direction, il ajoute avec gourmandise: « je garde un double des clés» 7

Lors de la récente Convention, il a aussi affirmé sans rire: « Nous n'allons pas élire des chefs, nous n'en avons pas besoin » . La France Insoumise est un parti reconnu depuis le 23 janvier 2017 au titre de la Loi sur le financement des partis politiques. Mais JLM fait semblant de l’ignorer. Selon lui, contrairement à un parti, la FI serait un mouvement, elle ne serait même pas liquide, mais « gazeuse », soit sans structure, sans direction. JLM a même affirmé qu’il remettait les clés, qu’il n’était que président du groupe parlementaire LFI. Personne ne le croit. Surtout pas lui. Toutes ses déclarations affirment le contraire. N’en citons que trois:

  • il s’est autoproclamé César il y a  quelques mois à Rome 8
  • il a déclaré encore plus récemment« Le césarisme de Macron ne peut pas tenir, il n’a pas de base sociale; mon césarisme l’emportera ! »9
  • après avoir affirmé remettre les clés de la FI entre les mains de ses membres, il ajoute en fin de Convention : « mais j’ai gardé un double »… 

Les chefs de la FI, qui existent bien malgré la dénégation de César lui-même, affirment que les élections sont superflues car dans les groupes d’appui de la FI, tout le monde serait d’accord sur tout, (ce que personne n’a jamais vu, heureusement, que dans les partis les plus dictatoriaux), mais qu’il ne faut pas d’élections parce que des « carriéristes » pourraient l’emporter, et donc avoir le soutien de ceux qui, par ailleurs, sont d’accord sur tout.  La seconde affirmation est la négation de la première. Autrement dit tout le monde est avec d’accord sur tout avec moi mais on va surtout pas prendre le risque de vérifier…

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Concernant la forme politique ou les instruments de communication, il y a beaucoup de parallèles entre LRM et LFI. JLM le reconnaît en parlant de césarisme dans les deux cas, comme en affirmant: « Les outils sont souvent les mêmes, mais, ensuite, tout diverge. » Problème: les outils ne font pas le chanoine...mais là y contribuent sérieusement.

Le monarque frustré a tourné le couteau dans la plaie en se comparant à César lors de son voyage à Rome, puis en affirmant qu’il cherche son inspiration chez… Louis XI : « Pourquoi Louis XI ? Parce que c’est un génie ! [J’ai découvert] l’intelligence de cet homme plus qu’isolé, et qui va parvenir avec quelques compères à retourner la situation et triompher. Avec François Delapierre, l’ancien secrétaire national du Parti de gauche qui est décédé en 2015, nous appelions cela ”la stratégie de la tête d’épingle” ». 10

JLM a du aussi parfois imposer son autorité aux « compères » de la « tête d’épingle ». Il explique par exemple: « La première fois qu’on a évoqué l’idée de chanter La Marseillaise dans les meetings, plusieurs de mes amis ne voulaient pas en entendre parler. Moi, j’y croyais » 11. Ce « on », cette « tête d’épingle » dominée par un « je » n’est pas un « mouvement gazeux » ! Ni un « bout de base » et « un bout de sommet ». C’est le verticalisme des pires populismes. De celui qui a conduit Laclau, inspirateur de JLM, à se mettre au service du dictateur Peron en Argentine, puis d’un deuxième populiste, le voyou Kirchner. JLM en rajoute à toute occasion“Comment sera élue la direction du mouvement ?” On s’en fout comme de notre première chemise ! Le système multipolaire actuel nous convient. »

Dans le journal Le Un N°174 paru le mercredi 18 octobre 2017 sous le titre « L’insoumission est un nouvel humanisme », Mélenchon fait des contorsions qui seraient désopilantes si elles n’étaient pas destinées à manipuler tant de militants honnêtes. D’abord il affirme: « Nos observateurs sont enfermés dans une vision binaire opposant verticalité et horizontalité. Or le mouvement n’est ni vertical ni horizontal ». Puis il assène la verticalité absolue du leader :

- « Le point de départ, c’est le livre L’Ère du peuple en 2014 » (son livre !)

- « C’est très anxiogène de bosser avec moi. Il n’y a pas de consigne, on ne sait pas ce que je veux. Moi je sais. Parfois, mais pas toujours. » Pouvoir monarchique suprême: on ne sait pas ce que je veux…

  • « Á la question « Qu’avez-vous prévu pour parler au peuple sans diplôme ? », il répond : « Moi. Vous pouvez vous identifier à moi. »
  • -  « Je sers de clé de voûte. »

Comme l’a écrit un frondeur, « Clef de voûte d'un mouvement gazeux, ça risque d'obliger de... péter plus haut que son cul. »

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Cette verticalité centrale du leader est une régression face aux partis déjà fort peu démocratiques issus du mouvement social-démocrate ou stalinien. JLM poursuit avec la FI la tradition de manipulation de la base par une direction. Il se vante même dans une vidéo d’avoir truqué les votes du Congrès du PS avec la complicité de Hollande.

La seule "démocratie" dans la FI, c'est celle des vieux partis dits populistes ou verticalistes, qui n'ont conduit à aucune victoire importante du camp du travail. Direction opaque, non élue, non révocable, faisant cliquer la base sur les propositions de la direction elle-même.

JLM est le premier à le reconnaitre, depuis très longtemps et presque tous les jours...Récemment: "Le but de la FI n'est pas démocratique, mais collectif ». Plus tôt, avec une excellente comparaison: « Le césarisme de Macron ne peut pas tenir, il n’a pas de base sociale; mon césarisme l’emportera ! »12Ou bien avant quand il affirma à propos du fonctionnement du PG: "C'est moi qui exclus" .

La FI est bien en forme de T inversé: « horizontalité » de la base, interdite de se structurer en courants et pour le reste verticalité absolue. Dans quelle autre organisation JLM pourrait dans un tweet, sans vote ni mandat d’aucune instance, écarter les militants insoumis de Corse alliés aux autres forces de gauche, ceux qui avaient fait sa campagne, pour changer de cheval et passer un accord électoral avec les nationalistes pro-capitalistes13 ? Même Marchais aurait eu besoin pour un tel retournement du vote du bureau politique. Une formalité dont se passe JLM: dans la FI, ni bureau politique ni comité central ou représentation équivalente des membres. Il suffit d’un César comme s’est auto-désigné JLM.

La tradition démocratique en France, comme presque partout ailleurs, c’est l’élection de dirigeants élus et révocables. Dans les partis, comme les mouvements et les associations, pour autant qu’elles ne soient pas au service des intérêts d’une bureaucratie. Des dirigeants démocratiquement élus, c’est même ce que prévoit le projet de VIème République de JLM, mais, césarisme oblige, qu’il refuse à son mouvement ! 

Bien avant la Convention, déjà, l’essentiel des décisions importantes a échappé aux membres: effacer les références de classe, faire disparaître ici les drapeaux rouges, là l’Internationale14, introduire la Marseillaise et les BBR, distribuer massivement des drapeaux tricolores, choisir φ comme sigle omniprésent ni de droite ni de gauche, modifier le vocabulaire et le profil de la candidature, la politique d’alliance ou de refus d’alliance, les règles imposées aux groupes d’appui (que beaucoup auront de plus en plus le courage de ne pas respecter)…

Bien avant encore JLM avait annoncé sa candidature, seul, dans le style d’un autre politicien populiste, De Gaulle. Que JLM a imité parfois à merveille, jusqu’aux aigus de la voix…Ensuite, et pas avant ou en même temps, la FI s'est formée, dans le seul but de soutenir cette candidature, en fan-club. Certains frondeurs tirent l’alarme. Mais JLM, accoutumé à exercer une autorité absolue, sans partage, à ne rendre de comptes à personne, se soumettrait à la démocratie d’un parti ou d’un mouvement ? Dans ces conditions « L’Avenir en commun » mérite bien le nouveau nom entendu pendant la Convention: « L’Avenir dans ma main ».

Le dispositif assure que JLM décide seul ou entouré des quelques uns qu'il a choisi. Les lieutenants répètent derrière lui: « Mais il n'y a rien à décider : on a le chef, on a les dirigeants, on a le programme ». Comment peut-on prendre les dizaines de milliers de militants de la FI pour de telles buses ? Il faut une direction de facto pour qu’un « mouvement gazeux » décide des initiatives locales, de la « tambouille électorale », comme par exemple en Corse récemment, d’initiatives nationales, des positions du groupe parlementaire, de la signature d’appels unitaires, de campagnes de solidarité, d’une manifestation d'un million sur les champs Elysées avec les syndicats, de lancer les « Casserolades », de signer quantité de pétitions, y compris pour un tribunal de la presse, ou de le transformer en conseil de la presse ? Et le tirage au sort pour la convention, qui l'a décidé ?

Conclusions 

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A lendemain de la Convention, JLM considère dans son blog que la Convention vient de donner à la FI « une forme ordonnée durable » ajoutant: « Notre troisième Convention n’avait pas d’autre but que de pérenniser La France Insoumise en fixant la doctrine de fonctionnement pour la mettre en mouvement».

Vincent Presumey dans un article de Juin 2017 décrit bien la situation en utilisant le vocabulaire d’une secte religieuse: « L’identification au Chef incarnation du Programme et la cristallisation de la Haine sur les figures de l’oligarchie, financière, médiatique et politique, ne visent pas à organiser le prolétariat contre le capital, mais à dresser toutes les classes, capital « productif » ou « national » et petit et moyen patronat compris, contre la seule oligarchie supposée mondialiste.

A la conscience du mouvement réel est substituée la mystique de l’enthousiasme, à l’organisation politique collective et structurée est substitué le mouvement des individus atomisés agissant par impulsion et identification, et à l’auto-assimilation de l’héritage culturel et historique est substituée une « éducation populaire » déclinée en « fichiers thématiques » en vue de dresser des prosélytes du Programme incarné. »

Et il a raison de relever le comique donc dans la proclamation répétée de l’horizontalité: « Cette horizontalité est réelle entre adhérents : elle signifie le moins de structures possibles. Pas de mandats, pas de statuts, pas de courants – pas de démocratie organisée. Cette « horizontalité » est donc la garantie de la parfaite et radicale verticalité de l’organisation : un chef suprême charismatique, un petit aréopage de portes-paroles, une piétaille « horizontale » où personne, certes, n’a d’obligations – car aucun n’a de pouvoir ni donc de droit sur l’organisation. » JF Ruffin a aussi raison de déclarer « Je ne crois pas à l’horizontalité, je préfère une verticalité qui s’assume et qui ne cherche pas à se cacher derrière l’horizontalité. »15

Finalement, César décide, et ses lieutenants encadrent les gens qui tractent, collent les affiches, etc. Sans Congrès, sans élections internes, sans délégués autre que "tirés au sort", sans droit d’organiser un débat ou une tendance.

JLM s’efforce de « gazer », au sens d’enfumer, les membres de la FI. Mais au lieu de créer un mouvement « gazeux », il s’acharne à le vitrifier sous la forme d’une organisation verticale, sur le mode des partis les plus autoritaires, en tournant le dos aux traditions démocratiques du mouvement ouvrier. 

Alors que la célébration du centenaire de la révolution russe est l’occasion précieuse de rappeler l’importance de la démocratie dans les révolutions, comme dans les mouvements de masse, le vieux sénateur passe la marche arrière vers le siècle passé.

Le caractère mou, invertébré,  « gazeux » de la FI comme le dit JLM est la garantie du pouvoir de la main invisible mais de fer, qui dirige la FI.  Mais à quelles fins ? Pourquoi refuser la démocratie? Il faut bien en convenir. Une organisation aussi bureaucratique a un but: servir les intérêts de carrière d’une poignée de politiciens, faire que l’exigence de fonctionnement démocratique s’exprime le plus tard possible. L’horizon de JLM et ses lieutenants est fixé: se répartir les oripeaux du pouvoir, y compris  présidentiel et gouvernemental en 2022.  

Mais une majorité des membres actifs de la FI ont pour référence cette démocratie. Et face au « gazage », des frondeurs sortent les masques à gaz et ruent déjà dans les brancards. Ils ne se vivent pas comme L’Enfance Soumise à César. La FI est bien partie pour un grand rififi d’insoumission.

 

Notes

 1. Concernant le programme « L’avenir en commun », on peut lire de nombreuses analyses critiques détaillées, notamment la brochure Critique du Programme de Mélenchon et le dossier passant à la loupe chaque chapitre sous le titres JLM2017: un projet de soumission au caporal et au capital .

 2. Entretien avec JLM dans la Revue Le 1, numéro 174

4. Entretien avec JLM dans la Revue Le 1, numéro 174

5. voir Blog JLM ici

6. Entretien avec JLM dans la Revue Le 1, numéro 174

7. voir article du Monde du 25 novembre 2017

8. L’Obs, 09/08/2017

9. idem

10. Entretien avec JLM dans la Revue Le 1, numéro 174

11. idem

12. L’Obs, 09/08/2017

13. voir “ Élections en Corse : la gauche se déchire sur la stratégie”, Loïc LeClerc et Insoumis de l’ île de Beauté ”, JP Boudine.

14. Quel dommage de faire brailler la Marseillaise, chant de guerre contre l’étranger, et laisser tomber cette Internationale si juste dans chacun des ses vers, y compris "Il n'est pas de sauveurs suprêmes, ni Dieu, ni César, ni tribuns ! " 

15. voir entretien dans Le Vent se Lève du 07-12-2017

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