Nous sommes déjà en grève générale, nous l'avons commencée, par J. Chastaing

Pourquoi le mouvement actuel de luttes va durer encore longtemps.

28 mai 2018 - Jacques Chastaing

Le mouvement social actuel a commencé fin février 2016 lorsque les organisations de jeunesse ont appelé à une journée de manifestation en mars et lorsque les internautes avec une pétition à 1 million de signatures contre la loi El Khomri ont donné l'atmosphère du moment alors que l'ensemble des directions syndicales s'apprêtaient à signer le texte gouvernemental moyennant quelques aménagements à la marge.

Or si, à la date du 26 mai 2018, ce mouvement a déjà 27 mois d'âge, il n'est pas prêt de finir. 

Nous avons déjà observé quelques unes des évolutions de ce mouvement dans un article précédent (voir « Besoins, aspirations et conscience des classes dans le mouvement en cours ». ). Nous voudrions ici esquisser ici quelques hypothèses sur sa durée à venir et, à partir de là, sur ce que ça peut changer de notre perception de ses évolutions en même temps que des tâches à y mener.

Ce mouvement s'oppose à une véritable contre-révolution sociale et politique de portée majeure et c'est cela qui lui donne ses caractéristiques principales. 

Cependant, c'est en marchant que ce mouvement a pris peu à peu conscience de ce à quoi il se mesurait. Entre la loi El Khomri et les ordonnances Macron puis ce qui a suivi, il y a bien sûr une continuité comme d'ailleurs avec les lois et mesures les ayant précédées, mais il y a aussi une rupture qualitative entre mars 2016 et aujourd'hui. 

C'est de ces évolutions et ruptures dans le mouvement dont nous voudrions rendre compte. Car s'il est sûr qu'en mars 2016, le mouvement n'avait pas conscience de l'ampleur des remises en cause à venir, c'est cette prise de conscience  progressive qui modèle aujourd'hui les étapes et le caractère d'ensemble de ce mouvement social.

Portée de la contre-révolution macronienne et des résistances qui en naissent

La portée de la contre révolution sociale et politique à laquelle préside Macron est tellement importante qu'il s'agit d'un bouleversement extrêmement profond de société. 

Il ne s'agit pas de quelques contre-réformes de plus comme ont pu en mener Sarkozy ou Hollande, aussi importantes qu'elles aient été, il s'agit de l'affirmation et de la construction d'un autre monde.

Si Macron arrive à ses fins, nous ne reconnaîtrons plus la société telle que nous l'avons héritée des grandes luttes de l'après guerre, complétées de celles des années 1968. 

C'est pourquoi Macron cherche à provoquer « la société » avec ses formules belliqueuses, les « rien », les « fainéants », les « privilégiés » voulant bien faire comprendre qu'il ne veut plus camoufler ses contre-réformes dans un emballage et un vocabulaire pseudo social mais qu'il revendique haut et fort d'autres « valeurs » avec un gouvernement revendiqué des riches sur les pauvres, la victoire de sa classe sur les classes populaires.

Il ne voudrait pas se contenter de modifier les textes, les lois, les sommets des structures et des administrations, les appareils des partis et syndicats, tout cela est déjà en partie fait, son objectif est de faire entrer ses modifications législatives dans la vie elle-même, de faire accepter ces changements et la mentalité de classe qui les justifie dans tous les aspects de la vie quotidienne jusque dans ses recoins les plus personnels et intimes.

C'est pourquoi, cette tentative de conclusion rapide et brutale d'une longue période de lentes remises en cause depuis les années 1980 par le saccage de dizaines et de dizaines d'années d'accumulation de conquis sociaux n'appartient pas au domaine du quantitatif mais du qualitatif. C'est une rupture avec ce que faisaient Sarkozy et Hollande.

Rien ne dit qu'un tel saut qualitatif, qu'un tel objectif soit réalisable - en tous cas sans déflagrations majeures bien au delà de ce que nous connaissons aujourd’hui -  en France, dans un monde occidental qui vient de vivre plus de 70 ans « d'Etat social » et d'une vie quotidienne modelée dans ses moindres recoins, mœurs, usages, habitudes, sentiments et traditions par cette état social.

En fait, nous n'avons jamais connu dans l'histoire une telle conjoncture, une telle singularité ni une telle remise en cause de ce mode de vie... qui plus est, sans événement majeur, guerre par exemple, qui pourrait éventuellement le justifier aux yeux du plus grand monde.

Ainsi, la politique de Macron paraît d'autant plus une politique « à froid », sans raison réelle apparente... sinon celle, plus ou moins dissimulée – et plutôt moins que plus -  d'enrichir les plus riches. Elle apparaît donc assez largement pour ce qu'elle est, une guerre de classes. 

En effet, la « crise » dont on nous a rebattu les oreilles pour légitimer de telles attaques ces dernières années ne convainc plus grand monde tellement elle permet à une minorité de vivre de plus en plus luxueusement au vu et au su de tous. Paradise papers, Panama papers, fraude, évasion, optimisation fiscales, dividendes croissants pour les actionnaires, bénéfices affichés au milieu d'une misère et d'une austérité budgétaire grandissante, privatisations sans efficacité sinon d'enrichir une minorité... ponctuent de leurs scandales l'actualité et modèlent souterrainement les esprits.

La prétendue plus grande efficacité du privé par rapport au public qui a peut-être marqué les années 1980 est aujourd'hui obsolète tant chacun a pu constater au fil du temps combien le « privé » était une gabegie totale dont la seule fonction est de nourrir des appétits égoïstes alors que peu à peu le « public » révèle ce qu'il est, une société de solidarité fondamentale avec les plus faibles.

En fait plus le temps passe, plus les adeptes du capitalisme sauvage sont en train de perdre la « bataille de l'opinion ». Ils ont les moyens, l'argent, la presse, les institutions, le Parlement, le Sénat, les directions des universités, les forces de répression, les directions des partis et de la plupart des syndicats... et pourtant ils perdent la bataille de l'opinion. Mais la question serait plus précisément : « quelle opinion » ?

Cela fait longtemps que le grand patronat tente de remettre en cause les acquis et conquis sociaux. Depuis les années 1980 – 1983 en France avec le tournant de la rigueur de François Mitterrand – on voit, ici comme ailleurs, tous les gouvernements occidentaux tenter de remettre en cause les acquis des périodes d'après guerre et des années 1968. 

Avec ces tentatives et poussant dans ce sens, on constate l'apparition et l'installation de partis et gouvernements d'extrême droite, faisant de la haine de l'immigré le cheval de Troie de leur politique  de division visante les remises en cause sociales. Certains arrivent même au pouvoir et tentent de mettre en pratique ce qu'ils préconisent. C'est une bataille de l'opinion gagnée par la peur, le repli sur soi, derrière ses frontières, contre les étrangers, les migrants, les autres... que le capitalisme a gagné. 

Cependant même là, on voit d'importantes résistances et des mobilisations en faveur des migrants comme on en a jamais connu, un peu en France mais beaucoup plus dans d'autres pays occidentaux. 

D'autant que si le capitalisme a besoin de frontières idéologiques et psychologiques pour emprisonner l'esprit des citoyens, s'il a aussi besoin de taxes, règlements, frontières et douanes pour lutter contre la concurrence, il a aussi besoin d'ouverture pour vendre ses produits, pénétrer les marchés des autres et faire circuler la main d’œuvre. Ainsi ce moment de repli derrière ses frontières est aussi celui de la mondialisation et des plus grandes vagues migratoires de l'histoire.

En fait, pour que le monde se mette à basculer sans retour possible dans la réaction en entraînant la grande majorité de la population, il faudrait pour le moins qu'une ou plusieurs des grandes puissances mondiales basculent elles-mêmes.

On constate bien sûr des évolutions : Trump et Macron en sont des signes. Jamais, en effet, depuis 1945, une telle réaction, une telle grossièreté et brutalité n'ont été portées au pouvoir par des procédés aussi peu démocratiques. Ce qui se passe en Italie avec un gouvernement associant extrême-droite et populisme du mouvement Cinq étoiles en est une autre étape.

Mais jusqu'à présent, ce qui est remarquable et déterminant, c'est que malgré les poussées électorales d'extrême droite, des gouvernements d'extrême droite, des politiques réactionnaires aussi bien de la droite que de la gauche, la collaboration à ces politiques à un niveau ou un autre de l'ensemble des médias et des directions syndicales ou politiques, la société civile résiste de toutes ses forces.

Pour prendre un autre vocabulaire, la classe ouvrière qui est le noyau de ces résistances globales, est loin d'être battue. Et même, se bat de plus en plus.

Alors, si Macron (ou Trump, ou...) a certes les outils politiques pour une ou des contre réformes de plus, il n'est pas dit qu'il les ait pour un changement de société tel qu'il l'ambitionne.

Certes, pensant que l'installation bureaucratique et les reculs passés du mouvement ouvrier organisé le lui permettent, et pressé par les impératifs économiques des marchés financiers et des capitalistes français, il essaie de détruire toutes les solidarités sociales conquises durant des décennies et le faire très rapidement,

Cet objectif explique ainsi pourquoi il ne cède absolument rien aux dirigeants du mouvement syndical qui pour leur part s'avilissent en courant après n'importe quelle apparence de prétendu dialogue social. Ce qui n'indigne soit dit en passant même plus personne tellement ces appareils apparaissent de plus en plus faisant partie du système ; un ancien dirigeant de FO est au gouvernement, les proches d'une éminence grise de la CGT y sont aussi... Et ce n'est même pas la peine de parler de la CFDT, l'UNSA et quelques autres.

Cependant donc, même en passant ses ordonnances, même avec  tout l'appareil législatif transformé et même sans opposition sociale ouverte ni des directions syndicales et politiques ni même des classes populaires elles-mêmes, il faudrait à Macron des années pour passer par dessus l'immense inertie sociale de la population et ses innombrables résistances quotidiennes, habituées à une autre vie et à d'autres espoirs de vie, sauf à imposer une défaite majeure  au noyau des résistances, le mouvement ouvrier.

Il suffit d'imaginer un instant l'effet de Parcoursup sur les lycéens et leurs familles pour se rendre compte que cela ne peut pas passer sans d'immenses désespoirs et de gigantesques rages. C'est l'angoisse d'un avenir incertain et brutal, c'est la rupture avec l'espoir d'une vie meilleure, la rupture avec ses amis, sa famille, son milieu, c'est la violence des rapports égoïstes des capitalistes, la domination crue de l'argent qui s'imposent à des très jeunes, à peine sortis de l'enfance, encore protégés, aimés, presque couvés par leurs parents. On peut comprendre dans ces conditions que beaucoup cherchent à s'accrocher aux fausses promesses du gouvernement même s'ils n'y croient pas vraiment mais on comprend aussi qu'une fois digérées les premières angoisses, un puissant vent colère puisse se lever...

Pour que Macron puisse briser ces élans et les liens qui en découlent, l'appareil répressif ne suffit pas, même avec la complicité des directions syndicales et politiques du mouvement ouvrier. 

Il lui faudrait soit un choc, une commotion telle que l'ensemble de la société en soit sidérée, hébétée, pétrifiée, sur le modèle décrit par Naomi Klein dans « La stratégie du choc », soit du temps, beaucoup de temps pour glisser progressivement et lentement d'une société à une autre.

Mais Macron n'a pas le temps ; pressé par la concurrence mondiale, il essaie le choc mais d'une part il n’a pas les troupes pour cette secousse, ni les milices fascistes comme dans d'autres périodes, ni les appareils politiques et syndicaux populaires suffisamment influents pour trahir avec efficacité en sidérant les classes populaires et, d'autre part, surtout, il n'a pas le temps devant lui pour que le capitalisme français reste dans la course de la concurrence mondiale.

Il lui faut donc résoudre la quadrature du cercle en essayant de jouer de ses petits outils : une sidération de basse magnitude mais qu'on voit s'estomper lentement avec le temps ; des directions syndicales et politiques d'opposition qui collaborent mais sans leur influence passée car elles ont subi et subissent encore une perte importante de crédibilité populaire ; une répression violente mais dont on voit qu'elle ne fait que rajouter à la colère et à la détermination ; des groupuscules nazis mais trop faibles – car nous ne sommes pas après une guerre et la poussière d'humanité qu'elle produit - qui ne font qu'exacerber la politisation qu'il voudrait éviter. 

Ce qui est donc remarquable, c'est que malgré la répression, malgré l'abandon ou la trahison des directions syndicales et politiques, malgré l’extrême faiblesse  de l’opposition institutionnelle, et même  journalistique ou intellectuelle, on assiste depuis 27 mois d'une part à une résistance sociale qui n'est certes pas torrentielle mais qui est toutefois suffisamment importante pour marquer la société et les esprits et d'autre part à un mouvement sociétal tout aussi important avec par exemple les mobilisations de soutien aux migrants ou encore les résistances à NDDL pour un autre mode de vie. 

Macron, le Jupiter olympien, le Bonaparte, n'arrive pas à mettre  fin à ces mouvements et ces grèves à répétition, ce qui  commence à peser sur le moral des patrons et la côte de Macron elle-même parmi eux (baromètre fiducial des TPE de l'Ifop du 26.04 au 15.05.2018). Ils commencent à voir dans l'apprenti empereur un facteur de désordre plus que d'ordre, et plus encore, un facteur de centralisation et de politisation des luttes. 

La durée du mouvement social devient dans cette situation un élément mortel pour le régime de Macron, risquant de diviser les sommets de l'Etat sur la politique à mener et conduire à une crise politique. 

Or ce mouvement qui dure n'est pas prêt de finir et il ne s'agit ici pas de semaines mais de mois ou d'années. 

Pour essayer de se donner une idée de ce qu'il y a devant nous, regardons un instant les derniers mouvements sociaux qui ont eu à s'opposer à des régressions sociales de dimensions semblables à celles que voudrait nous imposer Macron. 

Deux autres tentatives de contre-révolution sociales 

Sans remonter plus loin en arrière, observons les deux derniers qui ont duré respectivement entre 14 et 16 ans. 

Il y a d'abord eu le mouvement social qui a commencé en 1934 et fini en 1949 avec une guerre au milieu (non sans résistances très importantes) et deux pics de montées sociales lors des grèves générales de 1936-1937 d'une part et de 1947-1948 d'autre part. 

On a le plus souvent tendance à y voir deux mouvements du fait de la guerre. En fait il s'agit du même, issu de la crise économique mondiale de 1929, car avant, pendant ou après la guerre, ce sont les mêmes acteurs qui ont animé les mouvements sociaux vu le peu de distance entre la dernière grève générale de novembre 1938 et les premiers soulèvements sociaux de 1944. 

Il y a eu ensuite le mouvement social de 1963-1976 en pleine croissance qui s'est développé lors de l'adaptation à marche forcée d'une vieille économie coloniale à une économie industrielle moderne avec son acmé lors de la grève générale de 1968.

Et puis, enfin, le mouvement social actuel qui s'est déclenché dans une période de régression occidentale. On peut le faire commencer autour de 2009/2010 si on regarde à l'échelle mondiale ou en 2016 si on ne regarde que la France. Il continue aujourd'hui en 2018 après quelques années, disons 2014 et 2015, où il était contenu par la vague d'attentats et leur utilisation politique.

A chaque fois, au vu de l'importance des changements en cours, ces mouvements se sont placés dans des remuements mondiaux.

Et c'est encore le cas aujourd'hui où la crise mondiale des subprimes de 2007/2008 a croisé en sens inverse l'expansion économique de la Chine, commencée dans les années 2000 mais qui a pesé au niveau mondial à partir de 2010. 

Ces deux phénomènes agrégés dans une espèce de mouvement en spirale contradictoire, ont entraîné par des biais divers – et notamment les hausses de salaires de 10 à 20% par an en Chine et dans le sud-est asiatique - l'explosion des mouvements sociaux en Afrique, les révolutions arabes, tunisiennes et égyptiennes, les luttes sociales en Grèce, Espagne, USA... l'apparition et la chute des courants politiques comme Syriza ou Podemos, et, en sens inverse un peu partout, contre ces mouvements sociaux et leurs échecs jusqu'à présent, un renforcement des politiques répressives et des régimes autoritaires, du général Sissi à Trump ou Macron.

Il faut comprendre le mouvement que nous connaissons actuellement en France dans cette 

onde longue. Et la première des conclusions à en tirer est qu'il ne s'arrêtera donc pas de sitôt quelles que soient ses formes et intensités à venir. Il durera plusieurs années encore probablement.

Sur le fond, ce mouvement emprunte par la proximité des situations à celui de 1963-1976 mais aussi par l'ampleur des changements et leur dureté à celui de 1934-1949.

Bien sûr, la crise des subprimes a été enrayée, certes d'autres peuvent surgir à tout instant, mais il n'y a pas pour le moment d'effondrement brutal de l'économie comme en 1929. 

Cela est probablement dû au boom économique chinois malgré son ralentissement actuel. Cela ne produit pas les mêmes situations dramatiques que dans les années 1930 où des millions de personnes étaient jetées le plus sauvagement et à une vitesse extrêmement grande dans la plus grande des misères et des détresses. Aujourd'hui, si les protections sociales sont attaquées de plus en plus gravement, elles continuent toutefois à subsister en grande partie, contrairement au vide des années 1930. De plus, il n'y a pas non plus aujourd'hui comme à cette époque, l'armée d'anciens combattants abandonnés à eux-mêmes, sans aucune ressource et livrés à la démagogie fasciste ou nazie. Et puis enfin, malgré les tensions internationales et certains replis nationaux nous sommes encore loin d'une éventuelle guerre mondiale.

En ce sens, ce qui se passe aujourd'hui est plus proche des années 1963-1976. 

Ainsi, l'année écoulée ressemble énormément à 1967 lorsque De Gaulle, en difficulté électorale mais pressé par l'ouverture de la France au marché européen au 1er juillet 1968, s'est mis à gouverner par ordonnances,  contre les syndicats et tout dialogue social, en multipliant les contre réformes sociales, répressives et en licenciant massivement dans l'économie française, jusqu'à une réforme de l'université cherchant à mettre en place une sélection drastique.

La liste des contre-réformes que de Gaulle entreprend entre 1963 et 1968 et plus particulièrement en 1967 est impressionnante :  réforme de l'enseignement (plan Fouchet), lois anti-grève de juillet 1963 qui permettent de « criminaliser » les grèves, création de l'ANPE pour accroître la mobilité de la main-d'œuvre, ordonnances sur l'emploi et l'intéressement pour faire participer les travailleurs à leur propre surexploitation, allègements fiscaux pour les entreprises qui se modernisent, réorganisation de l'armée conçue en vue du quadrillage policier du pays, renforcement de l'appareil policier, quasi-suppression de l'indépendance des juges du parquet, réforme de la procédure de l'instruction, allongement du délai de garde à vue, restrictions du droit de grève pour certaines professions, etc...  Les ordonnances de 1967 signent une nouvelle accélération des contre-réformes. En Avril 1967 ce sont des attaques contre les chômeurs, la Sécurité Sociale, et des facilités accrues de licenciement. Le 13 mai 1967, le gouvernement s'attaque au code du travail. A l'automne 1967, c'est la mise en application de la réforme de l'enseignement, le plan Fouchet initié en début d'année, qui vise à renforcer la sélection, en prévoyant de diminuer quasi par deux les effectifs étudiants. 

Les CRS tapent comme des sourds sur tout ce qui bouge, les arrestations et les condamnations sont très nombreuses et sévères. Le domaine des libertés publiques et individuelles est gravement entamé. On parle de « dictature ».

Cependant, à la  différence d'aujourd'hui, nous sommes alors en pleine expansion économique, le chômage est faible -160 000 chômeurs en 1967 -, l'avenir paraît pouvoir être meilleur,..  

Ainsi, pour penser aujourd'hui en s'appuyant sur le passé, il nous faut penser une combinaison de 1934-1949 et 1963-1976 et à partir de là... imaginer encore tout autre chose.

Petit à petit, c'est cette conscience des enjeux globaux de la situation, qui pénètre au plus profond de la population : ce qu'on appelle autrement, politisation.

Dés lors, concevoir le mouvement actuel dans la durée peut nous permettre de distinguer dans l'agitation du quotidien quelques grandes lignes de développement.

La loi El Khomry nous est « tombée » dessus, par contre ce qui a suivi et plus encore ce qui va suivre, touche des femmes et hommes plus « avertis ».  

Les vieilles solutions s'effondrent les unes derrière les autres

La grève générale comme débouché politique de la révolution

Si l'on perçoit en cette fin de mois de mai 2018 des tentatives de faire rentrer le mouvement de grèves dans les chemins électoraux en passant par des manifestations citoyennes le week-end, il faudrait plus apparenter la dynamique globale qui intègre ce détournement à celle qui s'est passée en 1936 qu'à celle des processus électoraux récents. Dit autrement, ce qu'on appelait ces dernières années le « débouché politique » au mouvement social devient inopérant. 

Tentés de rejouer les événements du passé récent, on perd de vue que le mouvement actuel n'appartient en rien aux logiques de mouvements sociaux plus ou moins limités « débouchant » sur des élections et s'arrêtant là.

En effet, cette période du « débouché politique »  était celle du dialogue social. 

L'un ne va pas sans l'autre. Le « débouché politique » est l'autre formule pour dire et revendiquer le « dialogue social ». On ne peut imaginer de « débouché » politique c'est-à-dire électoral que si le jeu démocratique est suffisamment respecté et pour cela si les contre-réformes ne sont pas trop profondes. 

Or, les contre réformes de Macron sont si importantes (et dans 4 ans, où en seront nous ?) que même si Mélenchon arrivait au pouvoir dans 4 ans, il ne lui resterait que le rôle de Tsipras ou celui d'appeler à la grève générale voire à la révolution. 

Nous ne sommes plus en 1981. Il n'y a pas de retour en arrière possible du point de vue économique et donc législatif, réglementaire sauf à appeler à une mobilisation populaire considérable. 

Le patronat se battra d'arrache-pied sous peine de mourir face à la concurrence ; les sommets de l'appareil d'Etat sont eux-mêmes gangrenés et ne se mettront pas tout d'un coup au service d'un réformateur social de grande ampleur.

Le jeu démocratique n'est plus celui des années passées. Macron joue à Bonaparte et il est rare que les Bonaparte laissent leur place sans fracas. A tel point que Macron se fiche totalement  de son image électorale, lui le président le plus mal élu de la 5ème république. Il appartient à un autre domaine politique que celui du jeu électoral traditionnel. 

En 2017, le candidat Macron a été fabriqué comme on lance une marque de lessive par les médias et le grand patronat, passant par dessus le jeu habituel des partis et des institutions qu'il veut d'ailleurs réformer. C'est pourquoi le jeu d'opposition parlementaire auquel s'adonnent les partis rivaux de Macron est totalement  inaudible : personne n'y croit comme personne ne peut croire sérieusement à une véritable alternance démocratique au pouvoir, sans s'aveugler volontairement. Rejouer le Front Populaire ne peut avoir aucun succès sauf à rejouer la grève générale de juin 1936, mais qui s'était opposée, justement, à l'inertie du Front Populaire.

En Grèce, Tsipras n'a pas voulu en appeler à la mobilisation de la rue, il a du appliquer la politique des banques. 

Or, Mélenchon fort pourtant de cette expérience, n'évoque pas l'appel à une telle mobilisation populaire. Il joue comme ses prédécesseurs des mêmes illusions électorales que les directions syndicales le font avec les illusions sur le dialogue social, comme si on n'avait pas changé de période. 

C'est cela qui explique une certaine désaffection à leur égard. Personne ne croit que Berger ou Mailly/Pavageau puissent nous aider contre Macron, mais pas grand monde non plus ne croit que Martinez ou Mélenchon puissent nous amener à la victoire contre Macron avec des méthodes traditionnelles et même pas à résister efficacement.

Cela se voit au fait que le 26 mai 2018 malgré l'appel de 60 organisations syndicales et politiques n'a pas été une « marée » pas plus que les journées d'action syndicales « saute-mouton », qui ne sont pas très suivies au regard par contre de la mobilisation des classes populaires dans les grèves et les luttes. Il y a un décalage de période entre les gens et leurs représentants qui ne peut qu'aller grandissant, une dissonance entre le nombre important des conflits sociaux aujourd'hui et le peu   d’ampleurs des mobilisations nationales initiées par les directions syndicales et politiques.

En effet, en plus des conflits à caractère général qui occupent l'espace médiatique, contre la loi El Khomry, les ordonnances Macron, la réforme du rail, la sélection à l'université... il y a énormément de conflits locaux invisibles aujourd'hui. 

J'en avais recensé plus de 270 par jour en moyenne dans le premier semestre 2017. Et il y en a probablement plus encore aujourd'hui. 

François Ruffin voulant décrire l'esprit du temps et comprendre pourquoi il n'y a pas de coordination des luttes, fait comme beaucoup jusque là et explique en ce mois de mai 2018 qu'il n'y a pas beaucoup de luttes, ce qui élucide l'absence de convergence des luttes. Il en déduit tout logiquement qu'il y a une profonde résignation populaire, mais en même temps une forte aspiration à autre chose, un autre monde, ce qu'il appelle une « convergence des causes » et qu'il oppose au monde des revendications économiques quotidiennes ou syndicales en déclin. 

Or c'est tout l'inverse. 

Il y a énormément de luttes que je recense et décrit régulièrement sur Luttes Invisibles, peut-être comme nous n'en avons jamais connues, et...une forte résignation populaire sans donc convergence des luttes. 

Mais avec ou sans luttes, ces « résignations » populaires n'ont pas du tout le même sens. 

Notons pour le moment que si l'on essaie de raisonner sans luttes et sans dialogue social on est conduit mécaniquement à ressortir une autre solution illusoire, l'illusion l'électorale. Ruffin parle de sortir de la résignation par un succès électoral ; Mélenchon qui parle aussi de résignation populaire annonce que l'unité partis et syndicats réalisée le 26 mai est une première étape vers la construction électorale d'un nouveau Front Populaire.

Or ce n'est pas le Front populaire qui a fait le progrès social, c'est la grève générale de juin 1936 contre l'immobilisme du Front Populaire.

Le débouché politique aujourd'hui est cette grève de juin 1936, la grève générale.

Bien sûr, la grève générale ne se décrète pas en appuyant sur un bouton, elle se construit, entre autres en faisant tomber un certain nombre d'illusions et cela prend du temps.

 Ces illusions électorales ou du dialogue social s'accompagnent en effet d'un certain nombre de pratiques et pensées qui séparent les conflits économiques, appartenant aux syndicats, des conflits politiques, appartenant aux partis. 

Or cette vieille distinction à laquelle ont été formés bien des militants des générations passées et que ressort à son tour Ruffin est en train de disparaître dans le mouvement actuel en même temps, en particulier pour la jeunesse, qu'il y a donc une crise de la représentation politique et syndicale.

Comme du temps de De Gaulle, à partir de 1962 et tout particulièrement en 1967, il n'y a plus de dialogue social possible aujourd'hui, même si les vieux appareils syndicaux et politiques s'y accrochent parce qu'il se sont construits là-dessus, comme ils s'y accrochaient de 1962 à 1967 et comme ils s'accrochent tout autant à la politique des débouchés électoraux. La société paraît bloquée pas seulement parce que c'est la dictature mais parce que les solutions pour changer deviennent obsolètes.

De Gaulle avait rompu sa politique de dialogue social avec les syndicats après la guerre d'Algérie lorsqu'il avait voulu faire rentrer à marche forcée l'économie coloniale française dans l'économie concurrentielle « moderne » de l'Europe et du Marché commun.

Sa politique d'ordonnances de 1967 forçant la société française pour aller plus vite vers l'ouverture à la concurrence du Marché commun était de la même teneur, avait la même rapidité, une dimension tout aussi importante et tout aussi violente que celle de Macron. On en connaît l'issue dans la grève générale de 1968.

La grève générale que Rosa Luxembourg concevait comme une période de dix ans, est le débouché de la révolution, écrivait-elle, et pas l’inverse.

 Aussi lorsque la gauche gagna les élections en 1936, c'est l'inertie, la lenteur de cette même gauche à mettre en œuvre son programme de Front Populaire et même seulement à accéder aux rennes du pouvoir qui déclencha la grève générale de juin 1936. Les électeurs avaient certes voté Front Populaire mais ils se méfiaient en même temps suffisamment de ce Front et des partis qui le composaient pour agir dés lors qu'ils percevaient une hésitation de sa part. 

Cela a été possible parce qu'il y avait un mouvement social important depuis 1934 qui avait senti, compris le changement de période, avec la crise de 1929, l'avènement de Hitler en 1933 et la tentative de coup d'état fasciste en février 1934 en France.  La grève générale est le débouché de la révolution, du politique.

On ne pouvait imaginer un tel « débordement » avec Mitterand, Jospin ou Hollande...

Or aujourd'hui, sans les faux semblants du dialogue social ou du « grain à moudre » comme disent les directions syndicales, il n'y a que la lutte, élections ou pas élections. Ce qui s'est d'ailleurs montré autant dans les élections de 1965 et 1967 que celles de 2017, une effervescence sociale hors norme dans ces périodes électorales, y compris en 2017 l'émergence du Front Social qui exprimait cette « révolution » mentale.

En quelque sorte la formule s'inverse, la lutte sociale est le débouché des élections ou plus exactement la lutte généralisée est le débouché « politique » réel des élections, qu'elles soient perdues ou gagnées. Si Mélenchon gagnait les élections, il lui faudrait une grève générale pour appliquer son programme.

Dit d'une autre manière, avec la fin du dialogue social, du débouché politique, des illusions électorales, la frontière traditionnelle entre lutte économique et lutte politique s'estompe de plus en plus. 

Toute lutte sociale tend à devenir politique car elle s'oppose clairement à la politique du gouvernement et toute lutte politique tend à prendre un caractère social étant donné l'étendue des remises en cause du gouvernement.

Ce processus de prise de conscience se fait en même temps que s'effondrent les illusions ou les espoirs dans dans l'école et l'ascenseur social. 

Parcoursup est le parfait complément de la fin du dialogue social et du débouché politique.

Tout cela fait système, un univers mental, un monde de classes et de lutte des classes. 

Cet univers mental est déjà monnaie courante chez les riches et leur appareil d'Etat. Il est par contre long à construire chez les pauvres et les travailleurs car il s'accroche au travers de tous les appareils ou lambeaux d'appareils qui vivent du dialogue social et des illusions électorales, qui se nourrin'existent que grâce à ça.

 Ainsi voit-on encore de très nombreuses luttes corporatives bien que pas corporatistes parce que l'esprit généralisant de la situation actuelle manque encore de puissance pour passer par dessus les vieux canaux militants organisés.

Les revendications économiques localisées traduisent moins l'esprit corporatiste à défendre son secteur, son entreprise que l'esprit de défendre ce qu'on peut avec les moyens qu'on peut quand on comprend bien que tout fout le camp.

Ce qui est notable encore aujourd'hui et complémentaire de cet esprit qui rapproche l'économique du politique, c'est la proximité des luttes défensives des luttes offensives. On ne sait plus par exemple si une lutte défensive comme celle des agents des Ehpad de fin janvier 2018 qui avait presque un caractère de « plainte »  n'a pas un caractère très offensif car elle vient rejoindre l'état d'esprit de ceux qui sont violemment indignés de la manière dont on traite les anciens, nos parents, nous-mêmes demain. Cette grève a été l'occasion d'une levée générale de révolte contre l'indignité de ce monde. En conséquence également, on note une forte  compréhension de ceux qui ne luttent pas pour ceux qui le font, ceux qui souffrent pour ceux qui luttent. Après deux mois de grève des cheminots, on n'a jamais eu aussi peu de colère d'usagers malgré les efforts sans pareil des médias et du gouvernement.

Or c'est la solution de la grève générale qu'aucun appareil ne veut discuter, mettre en débat, avancer... qui peut entraîner tout le monde en mêlant et mélangeant économique et politique, usagers et salariés, offensif et défensif, toutes ces catégories comme en faisant tomber toutes les barrières mentales qui les opposent encore, bref en posant le problème d'une autre société et avec elle la question révolutionnaire.

Car une grève générale, à proprement parler, c'est en effet beaucoup plus qu'une grève. Ce n'est pas une grande grève ni une longue grève, c'est autre chose : c'est en fait un acte qui plonge ses racines dans l'économique mais éminemment  politique en se proposant de monter au ciel. C'est un mouvement généralisé qui entraîne et rassemble tout le monde, qu'on soit ouvrier syndiqué de la métallurgie, retraité, étudiant, coiffeur, artisan, paysan, intermittent, parent, artiste, intellectuel, lycéen, mère au foyer, sans travail, migrant, enfant de seniors hospitalisés, usagers des transports ou d'autres services, ... qu'on puisse faire grève ou non... et qui pose à partir de là des problèmes de société, de quelle société nous voulons, comment nous voulons vivre ensemble, en société, qui est donc le débouché de la révolution.

Une grève générale, c'est même encore plus, c'est une période comme le dit Rosa Luxembourg ; une période où la grève générale est dans l'air, est possible, où les luttes des paysans précédent celles des étudiants, des motards, voire même des gardiens de prisons, avant d'être celle des agents hospitaliers, retraités, puis de passer le relais aux cheminots, postiers qui le redonnent à leur tour à d'autres catégories, des lycéens, des parents... où on s'indigne avec tous les citoyens de telle ou telle parole provocante du président ou d'un député, se révolte collectivement contre un acte répressif de trop, soutient physiquement ou moralement le combat des zadistes au droit à une autre vie et une planète protégée... avant que tous ces petits ruisseaux se retrouvent dans un fleuve de grèves, luttes, manifestations, indignations, révoltes, rêves et idées qui entraîne le vieux monde dans sa chute. 

Pour parler comme Rosa Luxembourg, nous sommes déjà en grève générale, nous l'avons commencée.

Quelles luttes, quelles « résignations » quand la grève générale frappe à la porte

Pour comprendre les luttes actuelles et la mentalité qui les portent, cette fameuse « résignation », revenons un instant sur ces luttes et ce qu'elles disent de l'esprit de ceux qui les mènent en tentant de les replacer dans le cadre dans lequel elles se placent, celui de la grève générale.

Il faut bien voir qu'il y a de nombreuses luttes émiettées non pas parce que les salariés et les gens ne comprendraient pas la situation mais parce que ces salariés et citoyens n'ont pas confiance dans les directions syndicales nationales pour mener une lutte d'ampleur nationale sérieuse. Ils voient bien qu'alors que Macron a un plan de bataille, en face il n'y a ni feuille de route, ni agenda des mobilisations, ni plan de bataille et aucune volonté pour cela. 

En même temps, ils ne sentent pas la force de dépasser cette apathie des directions syndicales car pour cela il faudrait un état-major des luttes, un agenda ou un mouvement spontané important d'un secteur en lutte en capacité d'entraîner les autres ou enfin une émotion suffisamment profonde et large pour déclencher un mouvement général.

Cette situation entraîne à l'existence parallèle de deux mouvements sociaux. En effet depuis 2016 il y a eu deux mouvements de luttes parallèles et un troisième de février à mai 2018, mais pas sans cloisonnements étanches, avec parfois ou souvent des connexions plus ou moins importantes, mais sans fusion.

Il y a d'une part les luttes à objectifs généraux, comme celles contre la loi El Khomry ou les ordonnances Macron et d'autre part une myriade de luttes locales émiettées à caractère local ou régional pour l'emploi, les conditions de travail, les salaires, la défense d'hôpitaux, de maternités, d'ehpad ou d'écoles, etc, etc.

Entre les deux, il y a les luttes à caractère général mais catégorielles ou qui ne s'étendent pas, celles répétées des fonctionnaires pour la défense du service public et depuis février ou avril 2018 en plus des fonctionnaires, celles des étudiants et lycéens contre la sélection, des postiers contre le manque d'effectifs et les conditions de travail et d'horaires et enfin des cheminots contre la réforme du rail.

Et puis à côté, il y a des luttes à dominance sociétale, Nuit debout, Notre Dame des Landes, Migrants...

Bien que l'initiative de la première sorte de mouvement à objectifs généraux de mars 2016 à novembre 2017, d'abord contre la loi El Khomri ait été prise par les organisations de jeunesse, elle a été animée et dirigée par les directions syndicales, en particulier CGT et Solidaires,  tout comme ensuite le mouvement contre les ordonnances Macron. Mais les directions syndicales luttaient « à reculons » en multipliant les journées « saute-moutons »  sans efficacité.

Dés lors, l'absence de combat national sérieux s'accompagne en permanence de nombreux combats émiettés locaux habités d'une grande détermination. En effet, la compréhension de la situation générale amène bien des militants et des salariés à entrer en lutte avec rage là où ils peuvent contrôler leur mouvement voire à tenter l'extension même avec peu d’éléments pour ça car ils ont la rage de la compréhension générale de ce qu'il faudrait. Ainsi voit-on des luttes qui durent longtemps, avec une forte participation et qui souvent gagnent. Bien sûr, personne ne se fait d'illusions sur ce qui est gagné localement face à ce qui va être perdu généralement, mais les grévistes se disent que « c'est toujours ça de pris » dans cette conjoncture difficile et ce recul général. 

Mais le contenu de la « résignation »  face à l'immobilisme des directions syndicales change avec le temps et l'évolution du mouvement. 

Ainsi, le 16 novembre 2017, après une série de journées saute-moutons où la participation allait en diminuant, les directions syndicales ont jeté l'éponge de lutte générale contre Macron et sa politique tout en rejetant la responsabilité de l'échec sur la résignation des gens. 

On aurait pu croire que Macron avait gagné, que le mouvement était fini.

Pourtant fin janvier, début février 2018, la lutte repartait d'une part avec le recul du gouvernement face à la détermination des militants à Notre Dame Des Landes et d'autre part avec le déclenchement d'une série de luttes importantes et déterminées parties de la base ou des militants de base. 

C'était le cas des agents des Ehpad, des gardiens de prison, des petits paysans, des étudiants et lycéens, des motards, puis en mars à nouveau des Ehpad et des retraités et enfin des fonctionnaires les 15 et 22 mars. 

La grève des agents des Ehpad de fin janvier et la manifestation des retraités et Ehpad de mars 2018 ont pris un caractère général malgré leurs revendications corporatives, démontrant les particularités de la situation. L'ampleur de la grève des Ehpad et la parole de ses agents, ont en effet exprimé une colère générale de tous les personnels de santé, mais aussi de tous les salariés qui souffrent de la dégradation de leurs conditions de travail et puis encore plus généralement de tous ceux qui sont révoltés de la destruction du service public, de la manière dont on traite les anciens, et au delà, toutes les personnes fragiles. Les manifestations des retraités ont dépassé de leur côté leur revendication contre la hausse de la CSG pour toucher la même corde sensible générale : quelle société voulons-nous. Les revendications économiques posaient des problèmes politiques et sociétaux.

Mais contrairement à la phase de mars 2016-novembre 2017, face à cette espèce de généralisation rampante de ces luttes, les directions syndicales se sont contentées de suivre et accompagner afin de contrôler « au cas où », par une nouvelle série de journées « saute-moutons » montrant là qu'elles ne faisaient même plus semblant de remettre en cause la politique de Macron, sinon à la marge, en cherchant toujours et tout le temps à négocier, alors que le gouvernement de son côté montrait ostensiblement qu'il ne céderait rien, qu'il ne négocierait rien. 

Signe du caractère de ce nouveau mouvement, alors que la recherche désespérée du dialogue social par les « partenaires sociaux » qui ne sont pourtant plus des partenaires, indignait les militants qui demandaient à ce que cesse cette comédie, aujourd'hui elle n'indigne même plus, elle laisse indifférent. C'est moins l'amour/haine, mais une prise d'autonomie plus grande des militants et du mouvement à l'égard des directions syndicales.

C'est ce qu'a montré le mouvement de janvier à mai 2018.

L'initiative n'était plus dans les mains des directions syndicales en plein naufrage mais passait alors aux mains de dirigeants de fédérations syndicales et aux militants du mouvement social lui-même. 

Avec ce renouveau social du printemps, un nouvel espoir naissait après les découragements de l'automne d'autant qu'après le succès du 22 mars des fonctionnaires auquel d'autres participaient, le démarrage en avril de la grève des cheminots conjointement avec une amplification de la lutte des étudiants permettait d'espérer qu'enfin un mouvement massif et déterminé dans un secteur important allait pouvoir entraîner tout le monde.

Las ! Les directions fédérales cheminotes reprenaient la tactique « saute-moutons » des confédérations dans le mouvement de grève lui-même avec la tactique 2 sur 5, pour ne pas gêner les usagers, durer, etc... 

En même temps, si chez les cheminots  personne  n'était enthousiasmé par cette forme d'action, peu non plus osaient s'opposer pour proposer une véritable grève reconductible illimitée ; du coup les AG où les cheminots auraient pu contrôler leur mouvement se vidaient peu à peu et la grève se faisait de plus en plus à la maison. Même si la grève était bien suivie, la tactique semblait rendre la grève inefficace et, surtout, incapable d'entraîner les autres secteurs. Ainsi peu à peu, il semblait qu'on passait de la possibilité d'un mouvement d'ensemble autour des cheminots à un repli sur la défense des cheminots isolés et sur leurs avantages particuliers. Pourtant, au déclenchement du mouvement cheminots d'autres secteurs avaient montré leur détermination à l'action commune : électriciens et gaziers, éboueurs, agents des finances, salariés d'Air France, postiers... qui s’engageaient d'une manière ou d'une autre aux côtés des cheminots. Mais la tactique 2 sur 5 empêchait la coordination...

Cependant, s'opérait une importante modification avec le conflit des cheminots. Jusqu'à présent, les conflits qui duraient avaient lieu dans de petites unités de secteurs économiquement et politiquement marginaux, hôtellerie, nettoyage, santé, restauration rapide, poste...  Aujourd'hui avec les cheminots, il s'agit d'une toute autre dimension... En quelque sorte un test de conflit de longue durée de grande ampleur dans un secteur central. C'est pourquoi, les cheminots s'y engagent avec une certaine prudence, que personne ne comprend véritablement ce conflit où les cheminots acceptent la grève deux jours sur cinq, sans pourtant être vraiment d'accord et continuent la grève avec forte intensité, sans pour autant vouloir s'engager dans une  grève reconductible illimitée. Ils testent, regardent ce qui se passe et tout le monde regarde avec eux et teste avec eux. 

Dans le même moment, le mouvement étudiant prenait une dimension certaine avec des AG de 1 000 à 5 000 étudiants, des universités occupées... et une coordination nationale. Cependant, même si les étudiants et la coordination étaient partisans du « Tous ensemble », notamment  avec les cheminots, la plupart des étudiants grévistes restaient dans leurs universités qu'ils occupaient pour ne pas s'en faire déloger par la police, menaient donc eux-aussi des luttes émiettées et donc relativement invisibles du grand public, incapables d'avoir un rôle d’entraînement. Cela se faisait dans le même temps où les dirigeants de l'Unef et des jeunes FI faisaient tout pour que le mouvement n'ait pas de portes-paroles afin de laisser cette parole à seulement Martinez et Mélenchon.

La répression policière extrêmement violente, puis l'arrivée de la période des examens et la fin de l'année universitaire accompagnées d'une inertie totale des directions politiques et syndicales contre cette répression ont fait le reste. 

Le mouvement étudiant est resté isolé, relativement inaudible. 

 La situation n'était pas encore mûre ni chez les étudiants ni chez les cheminots... mais la période ouverte fin janvier/début février à l'initiative des bases tentait sa première extension, la grève générale montrait son bout du nez.

Et le mouvement des cheminots continue... ; le vote à 95% contre la réforme du rail rendant plus difficile l'abandon du navire par les directions syndicales qui en auraient été tentées.

On ne peut comprendre ce mouvement si on ne le replace pas dans le mouvement plus général décrit plus haut qui est en train de se construire.

Et le mouvement étudiant qui continue également doit certainement aussi se mesurer à cette aune. 

Comme demain probablement celui des lycéens. 

Ainsi le mouvement de janvier à mai 2018 – pour le moment-  s'est interrogé sur lui-même, a testé ses capacités, ses limites, ses représentants comme un enfant qui fait ses premiers pas et aura marqué une étape de plus dans les prises de conscience.

Beaucoup auront remarqué la politisation très rapide des étudiants, la détermination étudiante également face à la répression ou prenant le risque face aux partiels de perdre leur année voir leur bourse, la détermination des cheminots par la durée de leur conflit, la disponibilité d'un certain nombre d'équipes militantes, de plusieurs secteurs militants et salariés notamment autour des postiers à construire le Tous Ensemble, le courage de certains de ses militants...

Bien sûr cela ne suffit pas à faire une grève générale, un état-major, un programme, un plan de bataille... bien sûr cela n'a pas été remarqué par des masses importantes mais pour un mouvement qui est destiné à durer, l'émergence et la constitution de militants et noyaux ou secteurs déterminés pour le Tous ensemble, ce n'est pas rien.

D'autant qu'on voit peu à peu se constituer d'autres ingrédients nécessaires à la grève générale.

D'une certaine manière cette poussée sociale au « Tous ensemble » et cette détermination ont déjà « payé » car ce sont elles qui sont responsables des deux journées des 5 et 26 mai et de ce qu'il y a eu de positif dans elles.

Bien sûr, ces deux journées ont été conçues pour l'essentiel pour contrôler le mouvement et l'engager dans des voies institutionnelles mais elles n'ont pas été que ça... 

La grève générale a en quelque sorte entraîné Mélenchon -la politique -  à venir au secours de Martinez – l'économique - avec le 26 mai.

La manifestation du 5 mai avait déjà exprimé quelque chose du mouvement en cours, provoquée entre autre par l'activité du Front Social qui à sa manière organise et représente ce qu'il y a de plus déterminé et conscient dans les rangs des salariés. La manifestation du 5 mai, la « fête à Macron » a été d'une certaine manière pour ses participants une tentative après Nuit debout de contourner ces vieux appareils et vieilles habitudes même si pour ses organisateurs principaux ce n'était qu'une manière de rabattre ceux qui cherchaient autre chose vers des solutions institutionnelles électorales.

F. Ruffin, des « Nuitdeboutistes » et la FI en arrière plan ont préparé le 5, en reprenant l'aspiration du moment à la convergence des luttes et à « dégager » Macron en organisant la « fête à Macron ».  

Évidemment, l'omniprésence politicienne et « impériale » de Mélenchon ainsi que ses perspectives d'un Front populaire électoral, le désaveu ensuite de toute convergence des luttes par Ruffin, le refus par les deux de « dégager » Macron par la rue mais seulement par les élections, la dénonciation même par le premier de ceux qui brûlent des effigies de Macron montraient le détournement du sens initial. 

Mais l'important était de montrer la disponibilité de nombreuses personnes à associer les aspirations à une autre société au combat revendicatif en cours.

Un goût d'avant première en quelque sorte de la grève générale comme issue de la révolution.

La pression populaire obtenait ainsi ce qu'elle voulait depuis un moment : l'unité. 

Mais la relativement faible participation au 26 mai montrait aussi qu'elle avait déjà dépassé cet objectif pour se dire, l'unité, oui, mais pour quel but ?

Il ne s'agira plus simplement de dégager le personnage Macron comme peut le faire une élection, mais tout le système qui va avec, son « monde ».

Les militants de NDDL disent : « nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend ». Le mouvement social prend le même chemin : nous ne défendons pas des revendications pour une humanité meilleure, nous sommes l'humanité meilleure qui se défend à travers ses revendications. 

Les 5 et 26 mai ont commencé à le dire : nous sommes l'humanité meilleure qui se défend à travers ses revendications. Nous ne revendiquons pas de dégager Macron mais Macron et son monde, le Medef, sa médiocrité, son exploitation, ses aliénations...bref le capitalisme.

La défense des services publics actuelle prend encore en apparence le canal des luttes corporatives, chacun dans son coin, les cheminots défendant le rail et leur statut, les hospitaliers la santé, les dockers et les routiers leurs avantages, etc, etc... du fait des vieilles structures mais en même temps cette défense des services publics prend aussi le plus souvent le caractère général de la défense des solidarités humaines envers les plus fragiles, enfants, seniors, malades, chômeurs, migrants et des plus pauvres contre les calculs égoïstes des plus riches.

Les ponts entre la défense des migrants, les défenses de la nature, les défenses de l'emploi, du salaire, des conditions de travail, des services publics sont en train de devenir dans la rue un combat commun ; celui d'une humanité meilleure qui se défend par la grève générale.

C'est notre droit à décider de notre vie, ensemble et à ne pas la laisser aux capitaines d'industrie, aux banquiers comme aux policiers et militaires.

La grève générale en cours définit peu à peu ce programme et cet objectif politique dans la rue, en utilisant tous les outils à sa disposition, défaisant au fil du chemin les illusions et les colporteurs d'illusions. Ainsi s'affirment son programme et ses militants.

La maturité politique des moins de trente ans grandit à toute vitesse. Peut-être tout autant -voire plus - que dans les années 1960 avec les guerres coloniales. Mais pas seulement la jeunesse.

Les paysans par leur radicalité comme les routiers - des espèces de « paysans de la route » - peuvent comme en 1967 et début 1968, être un autre facteur d'exemple, d’entraînement. Il est probable qu'un nouveau mouvement de paysans aujourd'hui serait perçu différemment d'il y a quelques mois et il y en aura. Et puis les routiers ont menacé de repartir en grève en juin 2018 tant ils ont le sentiment de s'être fait « rouler » dans leurs négociations à part de l'automne 2017, tandis que les dockers viennent d'être contraints à une première journée de grève générale en mai 2018 malgré les accords particuliers soit-disant protecteurs que leurs syndicats avaient signé aussi à l'automne 2017. Les chimistes et pétroliers parlent de grève générale, bien sûr encore limitée, mais quelle avancée ! 

Bien sûr encore, ce ne sont que des frémissements, peut-être sans suite pour le moment, mais cela veut dire que grandit la conscience qu'aucun accord ne sera respecté, qu'aucune catégorie ne sera à l'abri, aucune frontière ne protégera, aucun papier, aucune couleur de peau... 

La grève générale décide déjà de tout, entraîne peu à peu tout le monde dans son maelström. Soyons-en les acteurs conscients.

Jacques Chastaing, 28 mai 2018

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