Se balancer dans le meilleur des mondes

J’ouvre mon ordinateur. Je vais sur le site du Grand Balancement Citoyen et Anonyme. Je choisis l’entrée « Balance ton chômeur » et je dénonce mon voisin...

Comme cela fait plusieurs jours que je le surveille, je peux répondre avec précision au questionnaire informatique. Normalement, avec mon  témoignage, le voisin perdra ses droits d’indemnisation...J'en suis fier, j'ai fait mon devoir!

Ma passion pour l’observation des autres remonte à l’époque lointaine où je me suis porté « voisin vigilant » volontaire dans le quartier. Mais avec la création, puis l’expansion du site gouvernemental « je te balance, tu me balances, nous nous balançons » (on a même nommé un ministre d’état du Balancement Citoyen et Anonyme), mon activité a pris une toute autre dimension. Utilisant toutes les entrées possibles du site, j’ai balancé avec méthode, j'ai balancé avec application. J’ai balancé des migrants clandestins, des contribuables fraudeurs, des fonctionnaires négligents, des automobilistes mal garés, des malades en bonne santé, des ouvriers non déclarés, des propriétaires de chiens aboyeurs ou de chats errants, des commerçants, des patrons, des médecins, des garagistes … J’ai tout balancé! C’est fou, le nombre de gens qui dans mon entourage, et même dans ma proche famille, ne respectent pas les lois! Y a du travail pour qui veut balancer!

Au fil des années, j’ai grimpé les échelons dans l’ordre secret des Citoyens Balanceurs Anonymes: d’abord Chevalier, puis Officier, puis Commandeur. J’attends désormais avec impatience de devenir Grand-Croix. Cette reconnaissance par l’Etat de ma conscience citoyenne sera méritée, vu le temps que j’ai passé et passe encore à surveiller mon entourage, à prendre des notes, des photos, à faire des enregistrements, organiser des filatures… et tout le matériel sophistiqué et coûteux que j’ai dû acheter!
Si je deviens Grand-Croix, mon témoignage, à lui tout seul, aura alors valeur de preuve pour faire condamner un citoyen défaillant. J’en rêve… Mon regret sera de ne pouvoir dire à personne que je suis devenu Grand-Croix!  Car je suis tenu au silence absolu et à l’anonymat. Je me vois comme un agent secret infiltré dans la société pour faire respecter les lois de la République.

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Au gouvernement, on se frotte les mains du succès populaire rencontré par l’opération « je te balance, tu me balances, nous nous balançons ». Le goût de dénoncer semble chez les êtres humains plus fort que la crainte d’être dénoncés et on a su tirer le meilleur parti de l’addiction des foules aux réseaux sociaux. Cela a été présenté comme un jeu : chacun doit surveiller autrui et le dénoncer, si nécessaire, au nom de l’intérêt supérieur de la République. Pour écarter les éventuelles considérations éthiques de quelques gauchistes grincheux ou moralistes attardés, le Président a fait l’éloge de cette citoyenneté anonyme de proximité qui va assurer l'ordre, recréer du lien entre les individus et offrir des opportunités d'actions civiques au plus grand nombre. Le Président a même ajouté qu’il ne fallait pas perdre son temps à s’interroger sur la méthode utilisée puisque la finalité était bonne. Et quoi de meilleur en effet que l’intérêt supérieur de la République? Le dispositif permet aussi de faire d’énormes économies de police et de justice. Ce qui n’est pas rien! Les caisses de l’Etat sont vides.

Tout est traité, en effet,  par informatique: on soumet les dénonciations à des algorithmes complexes qui les recoupent, les valident puis proposent les sanctions en les proportionnant à la gravité de la faute et à la situation de l’individu fautif: retenue sur salaire, suppression d’indemnités, amende, saisie de biens, perte de citoyenneté, expulsion, emprisonnement, etc.

A l’évidence cette justice sans instruction, sans juge et sans avocat plaît au peuple qui la trouve plus rapide, plus objective, plus participative, en un mot, plus" juste" que la justice à l’ancienne trop encombrée par les passions humaines et les lourdeurs administratives.

 Au plus haut sommet de l'Etat, les conseillers en communication planchent sur un nouveau symbole pour représenter cette nouvelle justice. Peut-être, tout simplement, suffira-t-il de remplacer la balance par une balançoire? On fera un sondage.

 

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