Noémie n'est pas contente. A l'école, quand elle parle, le maître lui demande de se taire et quand elle se tait, le Maître lui ordonne de parler. Comme Noémie le lui fait remarquer, le Maître dit, menaçant, ne fais pas ta raisonneuse, et l'instant d'après, dans la séance de calcul, comme Noémie soudain hésite, le Maître se moque, apprends donc à raisonner! Le Maître pense que le raisonnement, c’est bien, quand le raisonnement s’exerce sur un objet mathématique, mais que ce n’est pas bien pas bien quand le raisonnement s’exerce sur lui.
Le Maître met des notes partout et tout le temps, sans la note dit-il l’école ne peut pas tourner. Mais Noémie sait par son petit cousin dont le papa est secrétaire local du syndicat des Maîtres que le Maître refuse d’être noté. Le Maître pense que la note c’est bien quand c’est lui qui note, mais que ce n’est pas bien quand c’est lui qui est noté.
Le Maître pense aussi qu'il faut connaître la grammaire avant d'écrire et qu’il faut toujours apprendre avant de faire. Noémie pense qu'on peut écrire avant de connaître la grammaire et qu’on peut apprendre tout en faisant. Pour le Maître, l’erreur est une faute et toute faute doit être sanctionnée. Pour Noémie, l’erreur n’est qu’un essai et tout essai doit être encouragé. Ils sont en désaccord sur tout.
L'autre jour, ils se sont empoignés devant toute la classe sur l'accord du participe passé conjugué avec l'auxiliaire avoir lorsque le complément d'objet direct est placé devant. Noémie est allée au tableau pour contester la règle. Elle a écrit, la tartine que j'ai mangée ce matin m'est restée sur l'estomac, puis s'est retournée vers son maître pour lui dire, je mets un e parce que c'est la tartine qui est mangée, Maître, vous êtes d’accord ? Et le Maître a eu le malheur de dire oui, qu’il était d’accord. Aussitôt Noémie s'est mise à écrire, j'ai mangée la tartine, puis faisant face à son maître, elle a dit, triomphante, j‘ai mis un e ici aussi puisque c'est bien toujours la tartine qui est mangée! N’est-ce pas logique, Monsieur ? Toute la classe, debout, a applaudi tandis que le Maître s’étranglait de fureur. Le Maître pense que Noémie est une jeune insolente, Noémie pense que son Maître est un vieux schnock.
Le soir même, elle a entendu son Maître dire à voix basse dans le couloir à un autre Maître, les élèves intelligents posent trop de problèmes, nous ne sommes pas préparés, il faut faire quelque chose.
La semaine suivante, ses parents étaient convoqués par le Directeur. Il leur a dit que ce serait bien si Noémie allait voir un pédopsychiatre, que peut-être elle souffrait d’un trouble du comportement, mais que ça se soignait si c’était pris à temps. Depuis Noémie est certaine qu’à l’école, il y a des instructions venant d’en haut pour mettre au pas l’intelligence. Quel intérêt auraient en effet ceux qui gouvernent d'apprendre aux enfants à réfléchir ?