Quand il était jeune, il avait l’esprit de contradiction: si l’un disait noir, lui disait blanc ou l’inverse. C’était sa manière d’exister, de combattre les certitudes. Comme il était péremptoire, il n’aimait pas les gens péremptoires. Il se fâchait avec quiconque donnait son avis. Il était réputé être un mauvais coucheur. C'était un jeune con.
Il a vieilli. Il a jugé cette façon de faire puérile. Il eut alors la prétention d’ influer à son modeste niveau sur l’ordre du monde. Il voulait faire bouger les lignes. Il disait ce qu'il pensait vraiment, en essayant de convaincre, d’argumenter, de conduire ses interlocuteurs sur ses positions. Il était de Gauche, il avait donc de vraies valeurs, la liberté, l’égalité, la fraternité et tout ce qui s’ensuit. Il aurait aimé les voir partagées par tous et s’imposer partout pour le bien de chacun. Il dut faire face, bien sûr, à l’esprit de contradiction de jeunes cons qui le prenaient pour un vieux con. Mais avec les autres, avec tous ceux sincères qui ne partageaient pas ses idées, les débats étaient épuisants. Ses valeurs étaient des notions complexes faisant appel à l’Histoire, à la Philosophie, à la Sociologie. Pour les défendre, il lui fallait du temps, de la nuance et on lui opposait des idées simples faciles à comprendre, qui tenaient dans un slogan, chacun pour soi, chacun chez soi, que le meilleur gagne, les gens ont ce qu'ils méritent. Il comprit que dans un débat d’idées, le complexe se défend mal face au simple. Il était battu d’avance. On se moquait de lui, on ne le prenait pas au sérieux. On disait, c’est un idéaliste, un poète, il n’a pas les pieds sur terre…
Il a encore vieilli, pris de la bouteille, un peu de ventre aussi. Aujourd’hui il est toujours d’accord avec tout le monde. Vous voulez que la terre soit plate, elle l’est. Un et un ne font pas deux? Pas de problème! Vous êtes de Droite? Je suis de Droite. De Gauche? Je suis de Gauche. Il boit les paroles des gens, il partage leurs idées, il épouse leurs thèses, il abonde dans leur sens. Il hoche la tête, mais toujours du bon côté. Il like leurs tweets et met des coeurs partout sur leurs pages Facebook. Je t'aime, tu m'aimes, nous nous aimons. C’est reposant. C’est gratifiant aussi. Après chaque discussion, chaque échange, il a de nouveaux amis. Du coup, on vient de partout pour entendre ce qu'il dit, parce qu'il ne dit rien d’autre que ce que chacun veut entendre. Il est devenu sage.