Chili: combien d'éborgnés?

Alors que les syndicats lancent une grève générale, mardi 12, le New York Times, dans une vidéo tournée à Santiago, annonce déjà « 180 manifestants partiellement aveuglés » par des LBD et des chevrotines. Le sénateur Guido Girardi demande le limogeage du chef des forces spéciales des carabiniers pour avoir « planifié » ces tirs. Les instances des droits de l’Homme de l’ONU demandent leurs arrêts.

Gustavo Gatica vient de perdre ses deux yeux, Santiago, le 8 novembre 2019 Gustavo Gatica vient de perdre ses deux yeux, Santiago, le 8 novembre 2019
Alors que les syndicats convoquent une grève générale, mardi 12 novembre, le New York Times, dans une vidéo tournée dans un hôpital de Santiago du Chili annonce déjà "180 manifestants partiellement aveuglés" par des tirs de LBD et de chevrotines. Le sénateur Guido Girardi, une personnalité du centre-gauche, accuse les forces spéciales des carabiniers d'avoir "planifié" ces tirs, demande le limogeage de leur chef ainsi que l'arrêt de ces tirs. La Commission des droits de l'Homme de l'ONU pousse déjà le gouvernement chilien à cesser d'utiliser ces armes. La Commission interaméricaine des droits de l 'Homme se saisit de leurs violations au Chili.

Pour Brent Mc Donald, le journaliste du New York Times, "cette répression brutale suggère que les tactiques de sécurité n'ont pas tellement changé" depuis la fin de la dictature. Voici ma traduction en italique de sa vidéo dont le lien est joint à cette phrase (par commodité, pour ceux qui visionnent en même temps la vidéo, j'ai indiqué entre parenthèses la correspondance des phrases avec le minutage de la vidéo):

C’est une mutilation: la police chilienne aveugle les manifestants

Notre correspondant se rend dans une unité de traumatologie oculaire qui fait face à «une épidémie» de manifestants touchés par balles.

 

Cette vidéo comprend des scènes de violence graphique

 

LA DÉPÊCHE

Première victime : «Il a ouvert le feu. Une chevrotine a frappé mon oeil. Un carabinier m'a attrapé par les cheveux et m'a traîné jusqu'à leur camion. Ils ont commencé à me narguer sur le fait que j’allais perdre la vue, au moins un œil. La chevrotine est toujours à l’intérieur, ici (0:25)

- C’est dans votre œil? »

(La victime hoche la tête) (0:30)

- As-tu peur de perdre ton œil?

(La victime hoche la tête)

- Mais je sais que Dieu me rendra comme j'étais auparavant ». (0:45)

(Il couvre sa tête avec la capuche de son sweats)

 

CHILI

Tirés dans l'oeil

Depuis la mi-octobre, ce sont les scènes dans les rues de Santiago du Chili.

Les manifestants disent en avoir marre des inégalités croissantes. La plupart sont sortis dans la rue pacifiquement, mais ils (les policiers) ont eu recours à la force et la situation s'est rapidement aggravée. (1:21)

Le Chili est censé être l’une des démocraties les plus stables d’Amérique latine, un modèle de succès depuis la fin de la dictature dans ce pays en 1990.

Mais cette répression brutale suggère que les tactiques de sécurité n’ont pas tellement changé. (1:35)

La police a tiré des chevrotines et des balles en caoutchouc. Ces projectiles sont souvent tirés à bout portant, frappant des personnes pour un maximum de dégâts.

Plus de 180 manifestants ont été partiellement aveuglés et leur nombre ne cesse de croître.

Deuxième victime : «Je l'ai regardé, il visait mon visage. Il était positionné comme ça »

J'ai suivi Carlo (2: 05) dans l’unité ophtalmologique d’un hôpital public. La salle d'attente est pleine de gens qui m'ont raconté des histoires similaires. (2:00)

 

Deuxième victime : « Quelle est la distance entre vous?

- Ils étaient environ à 15 mètres quand ils ont tiré. Ils te visent au visage et ils te tirent dessus ».

 

Troisième victime, une femme allongée sur un brancard : «Ils sont censés tirer au sol, juste pour vous faire peur. Mais ils tiraient en l'air. »

 

Quatrième victime (2:30) : «Ici ou ici?

- Il l'a levée (son arme), m'a tiré dessus puis l'a abaissée. Il m'a regardé tourner autour de l'impact. Et puis il m'a tiré, à nouveau, dans le dos ».

 

Cinquième victime : «C'est comme quand tu plonges une pierre dans l'eau et que ça fait des vagues. C'est ce qui se passe avec mon oeil et ça me brise le coeur. Parce que vous voulez protester pour vos enfants, pas pour que cela se produise. »

Je suis de retour avec Carlos Puebla. Le docteur Carmen Torres, qui a retiré son œil, il y a plusieurs jours, tente d'insérer un implant.

La doctoresse: «Ça va?

-J'ai la tête qui tourne.

- Il a la tête qui tourne, il va s’évanouir ». (3:07) Mais la douleur est trop intense.

La doctoresse au journaliste : «Une balle en caoutchouc de six à sept millimètres de rayon. Une balle d’une taille minuscule frappe avec une telle force que le globe oculaire s'ouvre comme une fleur. De tels dégâts sont très difficiles à réparer ».

 

Un autre docteur : «C’est une mutilation». Le docteur Enrique Morales suit avec les médecins une épidémie de traumatismes oculaires. (3:37) «Si vous regardez les statistiques et les comparez aux plaintes en France, au Cachemire, en Palestine, par exemple. Ils ont des  chiffres beaucoup plus bas. En seulement huit ou neuf jours, nous avons dépassé les chiffres de n’importe quel rapport médical sur ce type de blessure à l’œil à la suite de coups de fusil à chevrotine. C’est une catastrophe dans les droits de l’Homme.

 

(4: 11) Le gouvernement nie tout acte répréhensible.

Gonzalo Blumel, ministre de l’Intérieur du Chili: «Depuis le début, le gouvernement est totalement engagé non seulement pour le strict respect des protocoles d’actions des carabiniers et de l’armée, mais aussi pour protéger absolument les droits fondamentaux de l’homme.

- Monsieur le ministre, avez-vous cinq minutes pour parler?

- Je ne peux pas maintenant.

- Pouvons-nous organiser une entrevue?

- Hello, je suis Brent McDonald du New York Times. » Plus tard, mes demandes officielles  avec le ministre et la police ont également été refusées.

Des groupes de défense des droits de l'homme enquêtent sur des allégations d'abus, mais ces processus réussissent rarement à demander des comptes aux puissants. Après tout, c’est le président chilien, Sebastian Pinera, qui a préparé le terrain pour la répression violente.

(4:57) Pinera: «Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant et implacable qui ne respecte rien, ni personne. »

Au moins 5 morts, plus de 180 yeux blessés, 1 800 hospitalisations, 5 000 arrestations ainsi que des allégations de torture et d’abus sexuels.

De nombreuses victimes ont déclaré ne pas avoir agi de manière agressive lorsqu'elles ont été visées. (5:15) Tout ce qu'elles peuvent faire maintenant, c'est d’intenter une action en justice et attendre.

Une victime : «À partir de maintenant, j'ai une rééducation, une prothèse à faire poser. Les deux coûtent cher. Je vais devoir trouver de l’argent. Parce que, dans mon état, je ne peux pas travailler. Si je devais sortir et manifester, je le referais. Parce que je vois beaucoup d'inégalités dans ce pays ».

 

La violence policière n'a pas dissuadé les gens de sortir (dans les rues). (5: 52) Au contraire. Cinq jours après l'avoir rencontré à l'hôpital, Pablo Verdugo est de retour dans la rue, prenant soin de protéger son visage et ses yeux des gaz lacrymogènes. «Si nous changeons quelque chose, cet œil sera un triomphe, pas une perte. C’est ce que je veux : que perdre mon œil en vaille la peine ! »

Producteur : Brent McDonald

Cinématographie : Miguel Tovar

Monteur : Armando de la Cruz

Fixeur : Alejandra Carmona Lopez

Audio Mix : Matias Barberis

 

 

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