Jean-Marc Salmon
Abonné·e de Mediapart

15 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 mars 2019

LBD: les cœurs arides et les armes de guerre

Les LBD, exportés de Suisse comme « armes de guerre », deviennent des « armes intermédiaires » en France. Ce tour de passe-passe sémantique facilite un usage massif et dangereux. Bien que les autorités internationales des droits de l’Homme pressent nos gouvernants d’ouvrir les yeux, ils commandent des LBD plus dangereux. Qu’en est-il de leurs coeurs arides ?

Jean-Marc Salmon
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les LBD Brüger et Thomet, exportés de Suisse vers la France, classés comme « matériel de guerre », deviendraient des « armes intermédiaires », une fois la frontière franchie. Les rocs du Jura auraient-ils des propriétés surnaturelles ? Pourraient-ils provoquer cette transmutation sémantique ? Ou, faut-il penser : Vérité au-delà du Jura, erreur en deçà ?

Si en Helvétie, dans le canton de Vaud, les forces de police en font un usage parcimonieux, « en de très rares occasions », contre « un forcené », leurs responsables insistent : ils ne visent jamais la tête. Comme n’importe quelle « arme de guerre », le LBD est dangereux. Mais, en France, les blessés à la tête sont légions. Certes, les autorités refusent de publier un nombre fiable des blessés graves malgré les adresses de nombreuses personnalités et organisations internationales. Par contre, le ministère est disert sur le nombre de tirs : depuis le 17 novembre 2019, les forces de l’ordre ont tiré au LBD Brüger et Thomet contre des gilets jaunes mais aussi des lycéens, des mineurs de surcroît, plus de 13 000 fois ! Après tout, par la grâce de la frontière du Jura et de la nomenclature française, le Lanceur de balles n’est qu’une « arme intermédiaire ».

Un policier utilise un LBD 40 lors d'une manifestation à Lyon en octobre 2010. © Reuters

Le fabricant du LBD inquiet de la mauvaise réputation provoquée par les blessures à la tête en France, a exprimé son incompréhension devant leur nombre et attiré l’attention de la presse helvétique sur la précision du viseur électronique dont sont dotés ses LBD, une dizaine de centimètres à cinquante mètres et sur les munitions utilisées en France. Peu après, à Genève, les experts du Haut Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU, ont pointé du doigt « un usage disproportionné » des lanceurs de balle de défense contre les manifestants français. Enfin, le Conseil de l’Europe a demandé « un moratoire » immédiat sur leur usage en France, reprenant les recommandations de Jacques Toubon, un ancien garde des sceaux, sous la présidence de Jacques Chirac, et aujourd’hui Défenseur des Droits.

Parallèlement, le 6 février, une trentaine d’ophtalmologues français de renom alertèrent le président de la république, par une lettre privée, dans l’espoir d’être reçu et de faire saisir « les séquelles irréversibles » de blessés « atteintes de lésions oculaires ou faciales très graves ». Le lendemain, la ministre de la Santé, était interviewée sur Europe 1.  « Agnès Buzyn reconnaît avoir été interpellée quand au nombre de blessures à l’œil relevées en marge des journées de protestation. C’est un problème spécifique dont je souhaite discuter avec la Société Française d’Ophtalmologie », indique-t-elle »

Un mois plus tard, … croyons-le… elle répète être « prête à recevoir les ophtalmologues »… qui n’ont reçu aucune réponse de l’Élysée.

« Arme de guerre » ou pas ? That’s the question.

Comptons-bien, en trois semaines, pas moins d’une demi-douzaine d’interventions auprès des dirigeants français. Que comprendre de leur mutisme (si ce n’est la réponse, dans la meilleure des novlangues administratives, à laquelle le gouvernement est tenu envers les observations de la Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe) ?

Que comprendre de leurs quelques tours de passe-passe sémantique ? S’interrogeant sur « la vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », Pascal en vint à la contestation politique : « l’art de fronder, bouleverser les États est d’ébranler les coutumes en sondant jusque dans leur source pour marquer leur défaut d’autorité et de justice. » Les Gilets jaunes et les lycéen(ne)s auraient-ils cultivé l’art de fronder jusqu’à pointer « le défaut » d’une société inégalitaire ( et qui s’affiche impudemment de plus en plus comme telle) ?

Est-ce le risque que nos dirigeants espèrent conjurer ? En dissuadant de nouveaux frondeurs ? La commande de LBD plus dangereux, des multi-coups pour tirer en rafales, est engagée.

Nos dirigeants se murent dans l’indifférence, le cœur aride.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Corruption
Le fils du président du Congo est soupçonné d’avoir blanchi 19 millions d’euros en France
La justice anticorruption a saisi au début de l’été, à Neuilly-sur-Seine, un hôtel particulier suspecté d’appartenir à Denis Christel Sassou Nguesso, ministre et fils du président autocrate du Congo-Brazzaville. Pour justifier cet acte, les juges ont rédigé une ordonnance pénale, dont Mediapart a pris connaissance, qui détaille des années d’enquête sur un vertigineux train de vie.
par Fabrice Arfi
Journal
L’affaire des « biens mal acquis »
Les Bongo au Gabon, les Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville, les Obiang en Guinée équatoriale... Depuis 2007, la police et la justice enquêtent sur le patrimoine faramineux en France des familles de trois clans présidentiels africains qui règnent sans partage sur leur pays.
par La rédaction de Mediapart
Journal — Écologie
« L’urbanisation est un facteur aggravant des mégafeux en Gironde »
Si les dérèglements climatiques ont attisé les grands incendies qui ravagent les forêts des Landes cet été, l’urbanisation croissante de cette région de plus en plus attractive contribue aussi à l’intensification des mégafeux, alerte Christine Bouisset, géographe au CNRS.
par Mickaël Correia
Journal
En Inde, après l’attaque contre Rushdie, le silence éloquent des politiques
« Les Versets sataniques » ont été interdits en Inde, son pays natal, en 1988. Un an avant la fatwa prononcé par l’Iran contre Salman Rushdie, qui allait faire de sa vie un enfer. Son agression aux États-Unis en fin de semaine dernière n’a suscité aucune réaction officielle, dans un pays où les condamnations au nom du respect des croyants hindous se multiplient.
par Côme Bastin

La sélection du Club

Billet de blog
De quoi avons-nous vraiment besoin ?
[Rediffusion] Le choix de redéfinir collectivement ce dont nous avons besoin doit être au centre des débats à venir si l'on veut réussir la bifurcation sociale et écologique de nos sociétés, ce qui est à la fois urgent et incontournable.
par Eric Berr
Billet de blog
Leur sobriété et la nôtre
[Rediffusion] Catherine MacGregor, Jean-Bernard Lévy, et Patrick Pouyanné, directrice et directeurs de Engie, EDF et TotalEnergies, ont appelé dans le JDD à la sobriété. En réponse, des professionnel·les et ingénieur·es travaillant dans l'énergie dénoncent l'hypocrisie d'un appel à l'effort par des groupes qui portent une responsabilité historique dans le réchauffement climatique. Un mea culpa eût été bienvenu, mais « difficile de demander pardon pour des erreurs dans lesquelles on continue de foncer tête baissée. »
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Réflexions sur le manque (1) : De la rareté sur mesure
Pour que l’exigence de qualité et de singularité de l’individu contemporain puisse être conciliée avec ses appropriations massives, il faut que soit introduit un niveau de difficulté supplémentaire. La résistance nourrit et relance l’intérêt porté au processus global. Pour tirer le meilleur parti de ces mécanismes psycho-comportementaux, nos sociétés "gamifiées" créent de la rareté sur mesure.
par clemence.kerdaffrec@gmail.com
Billet d’édition
Besoins, désirs, domination
[Rediffusion] Qu'arrive-t-il aux besoins des êtres humains sous le capitalisme ? Alors que la doxa libérale naturalise les besoins existants en en faisant des propriétés de la «nature humaine», nous sommes aujourd'hui forcé·es, à l'heure des urgences écologique, sociale et démocratique, à chercher à dévoiler et donc politiser leur construction sociale.
par Dimitris Fasfalis