LBD: les cœurs arides et les armes de guerre

Les LBD, exportés de Suisse comme « armes de guerre », deviennent des « armes intermédiaires » en France. Ce tour de passe-passe sémantique facilite un usage massif et dangereux. Bien que les autorités internationales des droits de l’Homme pressent nos gouvernants d’ouvrir les yeux, ils commandent des LBD plus dangereux. Qu’en est-il de leurs coeurs arides ?

Les LBD Brüger et Thomet, exportés de Suisse vers la France, classés comme « matériel de guerre », deviendraient des « armes intermédiaires », une fois la frontière franchie. Les rocs du Jura auraient-ils des propriétés surnaturelles ? Pourraient-ils provoquer cette transmutation sémantique ? Ou, faut-il penser : Vérité au-delà du Jura, erreur en deçà ?

Si en Helvétie, dans le canton de Vaud, les forces de police en font un usage parcimonieux, « en de très rares occasions », contre « un forcené », leurs responsables insistent : ils ne visent jamais la tête. Comme n’importe quelle « arme de guerre », le LBD est dangereux. Mais, en France, les blessés à la tête sont légions. Certes, les autorités refusent de publier un nombre fiable des blessés graves malgré les adresses de nombreuses personnalités et organisations internationales. Par contre, le ministère est disert sur le nombre de tirs : depuis le 17 novembre 2019, les forces de l’ordre ont tiré au LBD Brüger et Thomet contre des gilets jaunes mais aussi des lycéens, des mineurs de surcroît, plus de 13 000 fois ! Après tout, par la grâce de la frontière du Jura et de la nomenclature française, le Lanceur de balles n’est qu’une « arme intermédiaire ».

 

Un policier utilise un LBD 40 lors d'une manifestation à Lyon en octobre 2010. © Reuters Un policier utilise un LBD 40 lors d'une manifestation à Lyon en octobre 2010. © Reuters

Le fabricant du LBD inquiet de la mauvaise réputation provoquée par les blessures à la tête en France, a exprimé son incompréhension devant leur nombre et attiré l’attention de la presse helvétique sur la précision du viseur électronique dont sont dotés ses LBD, une dizaine de centimètres à cinquante mètres et sur les munitions utilisées en France. Peu après, à Genève, les experts du Haut Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU, ont pointé du doigt « un usage disproportionné » des lanceurs de balle de défense contre les manifestants français. Enfin, le Conseil de l’Europe a demandé « un moratoire » immédiat sur leur usage en France, reprenant les recommandations de Jacques Toubon, un ancien garde des sceaux, sous la présidence de Jacques Chirac, et aujourd’hui Défenseur des Droits.

Parallèlement, le 6 février, une trentaine d’ophtalmologues français de renom alertèrent le président de la république, par une lettre privée, dans l’espoir d’être reçu et de faire saisir « les séquelles irréversibles » de blessés « atteintes de lésions oculaires ou faciales très graves ». Le lendemain, la ministre de la Santé, était interviewée sur Europe 1.  « Agnès Buzyn reconnaît avoir été interpellée quand au nombre de blessures à l’œil relevées en marge des journées de protestation. C’est un problème spécifique dont je souhaite discuter avec la Société Française d’Ophtalmologie », indique-t-elle »

Un mois plus tard, … croyons-le… elle répète être « prête à recevoir les ophtalmologues »… qui n’ont reçu aucune réponse de l’Élysée.

« Arme de guerre » ou pas ? That’s the question.

Comptons-bien, en trois semaines, pas moins d’une demi-douzaine d’interventions auprès des dirigeants français. Que comprendre de leur mutisme (si ce n’est la réponse, dans la meilleure des novlangues administratives, à laquelle le gouvernement est tenu envers les observations de la Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe) ?

Que comprendre de leurs quelques tours de passe-passe sémantique ? S’interrogeant sur « la vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », Pascal en vint à la contestation politique : « l’art de fronder, bouleverser les États est d’ébranler les coutumes en sondant jusque dans leur source pour marquer leur défaut d’autorité et de justice. » Les Gilets jaunes et les lycéen(ne)s auraient-ils cultivé l’art de fronder jusqu’à pointer « le défaut » d’une société inégalitaire ( et qui s’affiche impudemment de plus en plus comme telle) ?

Est-ce le risque que nos dirigeants espèrent conjurer ? En dissuadant de nouveaux frondeurs ? La commande de LBD plus dangereux, des multi-coups pour tirer en rafales, est engagée.

Nos dirigeants se murent dans l’indifférence, le cœur aride.

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