L'affaire Khashoggi : les gogos et les lampistes

Trump est prêt à faire passer la mort de Jamal Khashoggi pour une bavure. que les lampistes se rassurent pour leurs têtes, le scénario est faiblard et les gogos sont moins nombreux que l'imaginent les chefs d'état.

Comme souvent dans les relations entre chefs d’état, on teste un compromis qui résorberait « une crise internationale ». Pour sauver les contrats d’armement que Trump signa à Riyad lors de son premier voyage présidentiel – 100 milliards de dollars, se vante-t-il- le président américain a trouvé la formule qui dédouanerait les dirigeants saoudiens de la disparition du journaliste Jamal Khashoggi dans leur consulat d’Istanbul: des « rogue killers »,des tueurs incontrôlables. Il l’a lancée, hier, lundi 15 octobre 2018, après avoir parlé au roi d’Arabie. Sans vouloir rabaisser l’inventivité de cette ancienne icône de la télé-réalité, le premier à avoir ouvert cette piste fut le ministre de l’Intérieur saoudien, le prince Nayef, samedi 13 : « ce qui a été rapporté au sujet d’ordres de le tuer est un mensonge ». Ce qui pouvait se décoder soit, banalement, comme une réitération du « Jamal Khashoggi est sorti vivant de notre consulat » à Istanbul, soit comme l’esquisse du largage des deux commandos envoyés ce jour fatal sur la rive européenne du Bosphore.

Aujourd’hui, voilà ces derniers presque lampistes. « Les saoudiens se préparent à dire que Khashoggi fut tué par erreur dans son interrogatoire ». On imagine sans mal la détresse des lampistes de se retrouver responsables de la responsabilité de l’acte et non plus de la seule exécution. Lampiste : « par extension subalterne à qui on fait endosser injustement les responsabilités » (Dictionnaire Robert)

Est-ce qu’avoir outrepassé les ordres est un crime de lèse-majesté dans le royaume d’Arabie ? Parce qu’alors leur décapitation serait proche.

Mais, pour qu’on en arrive à cette mise en scène d’hommes agenouillés attendant que le sabre du bourreau décolle leurs têtes de leurs corps, il faudrait que le scénario des lampistes soit avalé par beaucoup de gogos.

Pourquoi avoir expédié à Istanbul, ce jour fatal pour Jamal Khashoggi, un responsable médico-légiste du ministère de l’intérieur saoudien ? Vu la recension de ses articles scientifiques, on le prenait pour un spécialiste des «autopsies rapides », et non pour un habitué des interrogatoires musclés.

Les gogos auront encore du mal avec la scie à os que trimbalait l’un d’entre eux. Venaient-ils à Istanbul pour désosser un mouton et se régaler d’un méchoui dans les jardins du consul ?

Comment imaginer qu’un chef d’état, qui demandait, après dix jours de silence devant une disparition abominable, « l’entière vérité » sur des « actes très graves », puisse se contenter d’un si mauvais scénario ? C’est insultant et bien mal le connaître.

Il reste donc à Erdogan, le président turc, de qualifier d’affabulations les confidences de ses policiers aux journalistes1 . Ce serait oublier que le Washington Post veut la lumière sur la disparition de son journaliste, c’est oublier surtout que Jeff Bezos, le patron d’Amazon, hésita à racheter le journal pour le sauver. Si c’était un business, il ne l’aurait pas fait. Mais ce qui emporta sa décision, c’est que le quotidien de « la capitale du pays le plus important au monde » est « une institution » qui a « un rôle extrêmement important à jouer dans cette démocratie ».

Car, in fine, soutenir que Jamal Khashoggi a été soumis à un interrogatoire violent, c’est reconnaître qu’il s’agissait d’intimider un journaliste au point de le faire taire à jamais sur les affaires saoudiennes. Une question de principe est en jeu pour tous ceux qui sont attachés à la liberté de la presse et, plus largement, de pensée.

Contextualisons : ces dernières années, le régime saoudien a organisé plusieurs kidnappings de personnalités au Moyen-Orient et en Europe pour les ramener au silence dans le royaume d’Arabie saoudite: la féministe Loujain al-Hathoul au Koweït, son mari, le comédien Fahd Albutari, en Jordanie, Des princes ne furent pas mieux traités : Turki Ben Bandar, au Maroc ; Ben Saif al-Nasr, qui croyait prendre un avion pour Rome, ou encore sultan Ben Turki Ben Abdelaziz, un petit-fils du fondateur du royaume qui, de Paris, se retrouva à Riyad au lieu du Caire. Aurait-on la mémoire aussi courte ? Que nenni !

Colporter la mise en scène de la bavure serait acquiescer au droit des autorités saoudiennes de faire taire leurs sujets en Europe.

Que les lampistes se rassurent pour leurs têtes, les gogos seront moins nombreux que l’imaginent certains chefs d’état.

 

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