Gilets jaunes: l'écologie perdante

Si le pouvoir gagne, les politiques publiques écologiques seront discréditées pour beaucoup. Et, si le pouvoir cède, il en tirera prétexte pour passer à la trappe la sauvegarde de l’environnement. L’écologie politique est tombée dans ce piège en se faisant instrumentaliser par Bercy. Une nouvelle articulation de la question sociale et de l’environnementale surgira-t-elle ?

Le moteur d’un mouvement de masse est l’incertitude de l’issue. En bas, on se mobilise car on espère gagner – d’où la force de la référence au « Peuple » chez les Gilets jaunes. En haut, on tient bon avec l’espoir de « tenir le cap », pour reprendre la formule du Premier ministre qui se targue de sa filiation avec Alain Juppé, celui qui resta « droit dans ses bottes » quand la grève des cheminots gagnait en ampleur, en 1995.

J’en étais là, dans une discussion avec mon fils de 14 ans, quand il lança une certitude : « Quelle que soit l’issue du mouvement des Gilets jaunes, l’écologie politique est perdante. » Si le pouvoir gagne, les politiques publiques écologiques pourraient être discréditées dans une large part du peuple. Et, si le pouvoir cède, nul doute qu’il en tirera prétexte pour passer à la trappe la sauvegarde de la planète et de l’environnement. À la satisfaction des lobbies du CAC 40 –  et particulièrement ceux des géants du pétrole vent debout depuis l’accord de Kyoto contre le changement climatique.  

Comment l’écologie politique est-elle tombée dans ce piège ? En se résignant au « Moins de réglementations », voire, pour l’écologie libérale-libertaire, en se précipitant vers le « Moins d’État ». Après avoir agité « les effets pervers inhérents aux normes techniques », les économistes mainstream les aguichèrent avec une stratégie pour verdir la société : la main invisible de la contrainte fiscale. Ce serait Win-Win répétaient-ils à longueur d’articles – un « double dividende » pour la fiscalité et l’environnement !

Win-Win ? Vraiment pas pour la sauvegarde de la planète : l’essentiel des taxes dites publicitairement vertes est, dans la France présidée par Macron, siphonnée à d’autres fins que l’environnement.

Win-Win ? Sûrement pas pour les précaires et les petites gens, mais, à coup sûr, Win-Win pour ceux qui dirigent le système économique. Pour eux, les libéralités des baisses des impôts (l’assiette de l’impôt sur la fortune amputée en 2017, la baisse du taux de prélèvement sur les gains boursiers en 2018), pour les autres, sans contreparties à la hauteur, reste la hausse des taxes dites écolos. Pour les privilégiés, les ultra-riches et les actionnaires du CAC 40, les gains dépassent les pertes. Pour ceux qui ne possèdent pas d’actions, les gens modestes, les précaires, les ouvriers, les petites classes moyennes, ceux qui s’écartent des centres-villes aux loyers devenus exorbitants et qui ne peuvent faire autrement que de rouler en voiture pour gagner petitement leur vie, les pertes dépassent les  gains.

La fiscalité n’est pas un terrain neutre pour les classes sociales.

Alors, quand la sobriété énergétique imposée mécaniquement, fiscalement, au plus grand nombre a franchi un seuil, et dépasse la capacité des petites gens à rogner sur les autres dépenses, et qu’en face, les revenus nets des actionnaires du CAC 40 battent des records (d’autant plus que la fiscalité les avantage de plus en plus), alors, les réformes fiscales injustes deviennent un moteur à explosion sociale. Suffisamment fort pour nous amener à lier d’une nouvelle façon la question sociale et l’environnementale ? On verra bien.

En tout cas, pas de quoi être désarçonné. Les historiens ont disséqué la mécanique de ce moteur à explosion sociale et ses effets incertains depuis que les marchands de Boston refusèrent des taxes dans une tea party, en 1773, ou que les députés du Tiers-État exigèrent que les privilégiés mettent la main à la poche…

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