CHILI, CHAOS D'UN MODÈLE D'APARTHEID SOCIAL

Un texte d'Alfredo Pena-Vega, sociologue franco-chilien, de retour de Santiago, qui analyse le grand craquement du Chili. Il y décrit une déflagration à l’intérieur du corps social, dominé par une élite endogame. Il raconte une explosion populaire provoquée par le refus de sombrer dans un mode de vie du mépris et la volonté de s’élever vers une civilisation du bien-vivre.

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Le chaos « éclairé ».

Il y a quelques semaines, le président Piñera exprimait sa très grande fierté de gouverner son pays qu’il qualifiait « d’oasis de l’Amérique latine ». Son discours semblait dépeindre un pays ordonné, avec des indicateurs économiques rassurant les investisseurs, champion des traités de libre commerce, ouvert au monde, notamment à la zone Asie Pacifique. Toutefois, derrière ce faux-semblant de solidité de l’économie, où 1% des plus riches contrôlent presque un tiers du PIB[1], il y a une société qui vacille, une population qui vit en silence la détresse, les souffrances d’un système atomisé, avec le sentiment d’être méprisé par une classe dominante, un profond mal-vivre quotidien dû à un modèle social d’injustice, d’exclusion effective et visible dans toutes les sphères de la société, l’éducation, le travail, l’espace public, etc. C’est au cours des 30 d
ernières années que s’est instauré silencieusement, solidement, un apartheid social, s’appliquant grâce à une politique d’exclusion et affectant la population selon ses origines sociales[2] et ethniques[3]. Selon ce modèle donc, le destin de chaque individu est fortement conditionné par ses origines et par l’essor économique (en arrière-plan du discours officiel sur la méritocratie), un modèle sous le contrôle d’une élite endogame qui vit dans une « oasis » : le « clan de Vitacura », le « clan de Las Condes »[4]. Ils naissent dans le même lieu protégé, fréquentent les mêmes écoles (privées et très onéreuses), vont à la même prestigieuse université (payante), passent les vacances ensemble et se marient entre eux. C’est ce Chili de « l’oasis » qui a vu en quelques jours toutes ses courroies de transmission avec la vie sociale, politique, économique et morale brisées, son pouvoir brusquement désintégré, au bord de l’abime…

Bien plus, la crise n’est pas seulement politique, celle d’un pouvoir dont le modèle est à bout de souffle, c’est aussi celle de toutes les puissances politiques et économiques de l’élite, témoins muets, impuissants, ignorés par le torrent de ce printemps d’octobre qui se déchaîne en dehors d’eux et aussi contre eux, vaisseaux échoués tremblant à l’idée que la marée qui pourrait les emporter soit trop forte et les brise. Mais l’incroyable des événements du Chili n’est peut-être pas là. C’est la vacuité politique, intellectuelle des gouvernements successifs ; qu’ils soient de centre-gauche, centre-droit ou tout simplement de droite, les gouvernements n’ont été qu’un vaste Conseil d’administration de gestion du néolibéralisme. Le drame est que la vacuité s’applique aussi à une gauche de gouvernement social-libérale, enfermée dans son armature bureaucratique et gardienne des acquis du néolibéralisme, qui s’est confinée dans des mythes fétichisés d’un futur radieux, sans avoir été capable de penser le futur-présent. L’incroyable est qu’il s’agit d’une multi-crise, ceux qui n’y voient qu’une crise sociale, qu’une crise politique n’ont pas vraiment saisi la complexité des évènements.

Une crise sans visage

C’est une crise soudaine d’une belle société de consommation, mais une consommation dans la logique du modèle de l’apartheid, les objets de luxe européens pour les riches du clan de Vitacura et Las Condes, pour la classe moyenne et les pauvres les produits « Made in China ». Et voilà que dans cette société en route vers l’harmonie du futur prometteur de l’Intelligence artificielle, de la société digitale, tout se grippe, tout craque, tout s’embrouille, tout s’arrête, et la prodigieuse machine cybernétique se défait en millions de mécontentement qui s’arrêtent, protestent, contestent...

Quelque chose a craqué qui n’avait pas craqué en 2011, à l’époque des grandes mobilisations étudiantes pour une université gratuite, qui n’a pas craqué en 2006 lors de la « marche des pingouins[5] », ces lycéens qui ont défilé pendent des semaines pour demander l’enseignement gratuit, quelque chose a craqué dans une machine en état de marche apparemment normale et, après une semaine d’un silence assourdissant où les 30 centimes de plus du prix du métro semblaient être un non-événement pour l’élite économique et politique[6].

Revenons un instant sur la crise étudiante (2006-2011), née d’une électrolyse à partir de deux pôles extrêmes : l’insupportable inadéquation de l’Université à la réalité économique néolibérale avec un endettement abyssal d’une grande partie de la classe moyenne et des débouchés professionnels de deuxième catégorie. Une montée en force de la marchandisation de l’enseignement supérieur, les « clans » de Vitacura et Las Condes s’emparant de la gestion de cette « économie de la connaissance », surproduisant des diplômés sans emploi et laissant des familles endettées pour des années.

Que s’est-il passé en ce mois d’octobre ? Un « accident moral », c’est-à-dire quelque chose qui n’était pas inscrit dans le processus normal d’une « société du mépris » mais un incident profond, venu de la rupture d’une digue, d’un vaisseau, d’une déflagration qui s’est produite à l’intérieur du corps social. C’est la crainte ou le refus de sombrer dans un mode de vie du mépris, la crainte de ne pas avoir un destin assuré et ascendant dans la civilisation du bien-vivre, ces deux craintes constituent les ferments d’une double conscience de la population, doublement mécontente et revendicative.

La (es) revendication (s) et la « société du mépris »

La rupture de la digue a bien entendu fait jaillir la (es) revendication(s), une multitude de revendications difficiles à hiérarchiser, la première de toutes étant celle de la reconnaissance sociale, reconnaissance sociale dans le travail, la fin du mépris, de l’humiliation et de la souffrance, dans l’éducation - avec la fin des modèles standardisés d’évaluation et/ou de sélection par « la qualité » critères auxquels seules les classes favorisées peuvent répondre et accéder à l’université de l’élite -  mais aussi dans l’espace public de la vie quotidienne - avec la reconnaissance du vieillard sans protection sociale, des laissés-pour-compte, des immigrés noirs ou métissés (« el indio », péruviens, colombiens, etc.)  Bref, tous ceux que l’élite méprise sous différentes formes. A cela se joignent les revendications des provinciaux dont personne ne parle, qui expriment la volonté des classes et des régions défavorisées de participer au rythme général, à la « modernité », à la civilisation du « bien-être ». Ainsi, dans le chaos émerge une double conscience sociale ; la première conscience est celle de l’exploitation et du mépris, et qui aspire à une reconnaissance sociale ; la seconde conscience est celle d’un individu atomisé, qui aspire à se développer dans une société de l’inclusion.  

 

Que va-t-il se passer dans les prochaines semaines ?

Ici il serait non seulement illusoire, mais profondément et principiellement faux de vouloir répondre par une analyse pseudo-prospectiviste, à la question dont seule l’histoire pourrait un jour rendre compte. Mais ceci est pour nous quasi certain : s’il y a une solution à cette multi-crise, elle ne pourra être trouvée sans une transformation profonde dans les élites dominantes...

 Alfredo Pena-Vega

 

 

 

 

 

              

 

[1] Selon un rapport de la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes), 2017https://www.cepal.org/es/comunicados/cepal-la-elevada-desigualdad-america-latina-constituye-un-obstaculo-desarrollo.

[2] Lorsque l’on veut connoter socialement quelqu’un par le mépris, on le nomme « flaite » (prononcer flight), une façon de désigner celui ou celle qui est à leurs yeux entre un « lumpen prolétariat » et un marginal, ou tout simplement un parvenu raté ou encore un « alien » ce dont l’épouse du président a récemment traité les manifestants.

[3] Traditionnellement cela désignait les Mapuches (communauté indigène chilienne très combative pour ses droits), mais également les métis, plus récemment cela s’applique aux nouveaux migrants de couleur, dominicains, haïtiens.

[4] Vitacura, las Condes sont des quartiers huppés qui géographiquement se situent en zone exclusive, inaccessible par transport en commun, où se concentrent les très hauts revenus, le commerce de luxe, les « College’s », les lycées français, allemand, etc., dont les mensualités dépassent 700 euros voire plus (un salaire minimum est d’environ 340 euros net, une pension de retraite d’une personne pauvre 180 par mois et parfois moins). Lors du tremblement de terre de forte intensité de 2009, pas une feuille morte ne jonchait les trottoirs, alors que les autres quartiers étaient désorganisés et endommagés. Grâce à leur situation en haut de versant, ces quartiers échappent à la pollution atmosphérique qui affecte gravement la ville de Santiago. De cette double caractéristique, sociale et topographique, vient leur dénomination de « quartier haut » (barrio alto).

[5] Terme humoristique pour désigner les lycéens et lycéennes dans leurs uniformes marine ou gris et blancs.

[6] Cette augmentation de 20% s’est cumulée à une précédente augmentation de 20% en janvier 2019.

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