Nucléaire et COP21

Pour notre pays, la COP21 représente une opportunité unique de présenter l'option nucléaire comme incontournable pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, en même que pour résoudre le problème énergétique mondial .

Nos grands opérateurs (EDF, ENGIE, ERDF) sont sponsors officiels de la COP21, l'association "Nucléar for Climate (regroupement de la Société Française pour l'Energie Nucléaire, de l'European Nuclear Society et de l'American Nuclear Society) sera présente au show "World efficiency")

En préalable à la CP21, François Hollande annonce la poursuite de Fessenheim, Jean-Bernard Lévy (PDG d'EDF) prévoit de construire d'ici 2050 plusieurs dizaines d'EPR (sans retard, sans dépassement de budget, c'est promis) et espère une augmentation telle de la consommation qu'il devrait être possible de fermer moins d'une demi-douzaine de vieux réacteurs nucléaire d'ici 2030.

 Autrement dit, la France profite de la COP21 pour repeindre en vert la filière nucléaire nationale, censée répondre à la fois à la demande croissante d'énergie mondiale, et à la lutte contre le dérèglement climatique. Et comme toujours, nos politiques, nos industriels semblent ignorer quelques réalités qu'il conviendrait de leur rappeler :

 Un effet limité sur la baisse des émissions de gaz à effet de serre, d'après le GIEC.

 Certes, dans les centrales,  la production d'électricité par fission nucléaire ne génère pas de gaz à effet de serre. Mais si l'on considère l'ensemble de la filière nucléaire (de la mine à la gestion des déchets, en passant par l'enrichissement, le retraitement et le démantèlement), les émissions (environ 66g par kWh produit) restent bien sûr inférieures à celles issues de la combustion (fuel, gaz, charbon), mais sont équivalentes au solaire photovoltaïque (80 g), voire supérieures à celles de l'éolien (14g) ou l'hydraulique (6g).

 EDF, ou l'AIEA (Agence Internationale de l'Energie Atomique) considère que le nucléaire a permis une "économie" d'émission de gaz à effet de serre. Mais même en supposant que le nucléaire a remplacé des centrales thermiques ou a permis d'éviter d'en ouvrir de nouvelles , cette économie est marginale : dans un récent rapport, WISE estime que le nucléaire, aurait ainsi évité l'émission de 1,5 milliards de tonnes de CO2, alors que dans le même temps, les émissions totales ont augmenté vingt fois plus, de l'ordre de 30 milliards de tonnes ! Au mieux, le nucléaire a permis une "économie" de 5% du CO2 émis, et un peu retardé l'explosion des émissions, mais n'a jamais permis de les réduire. Même en France, pays le plus nucléarisé du monde, ou "l'impact CO2" du nucléaire est voisin de 15%.

 Pour que le nucléaire puisse avoir un réel impact sur le dérèglement climatique, ainsi que le reconnaît même l'AIEA, il faudrait 10 fois plus de réacteurs – et la fermeture équivalente de centrales à combustion fossile -, soient de 4000 à 5000 nouveaux réacteurs (contre 440 aujourd'hui). Compte tenu du coût d'une centrale (près de 10 Milliards d'euros pour le futur EPR), du délai de construction (10 ans aujourd'hui), ce chiffre est parfaitement irréaliste, économiquement et techniquement. Sans compter qu'avec autant de réacteurs, l'uranium – non renouvelable s'il en est – serait épuisé en moins de 10 ans…

 Une énergie marginale, et en déclin…

 Ne prenons pas la France comme exemple : au niveau mondial, le nucléaire représente aujourd'hui un peu moins de 3% de l'énergie mondiale (40 % en France), et moins de 11% de l'électricité produite (75% en France). Au mieux, en 1995-1996, le nucléaire a représenté 17% du total de l'électricité, et est en déclin mondial depuis lors. Le parc mondial est vieillissant (avec une moyenne d'âge de 30 ans), et nombre de réacteurs devraient fermer dans les 10 ans qui viennent, sauf à engager des sommes considérables pour les prolonger (on parle de 200 milliards en France), ce qui en plus est techniquement incertain…

 Encore une fois, l'AIEA elle-même le reconnaît, la construction de nouveaux réacteurs (moins d'une vingtaine à ce jour) ne pourra pas compenser les fermetures inévitables, pour de simples raisons économiques et techniques. Il est plus que probable que la contribution du nucléaire aux problèmes climatiques continuera à décroître dans les prochaines années.

 Le nucléaire, une illusion et un frein

 Illusion, surtout en France, parce qu'avec un prix maintenu artificiellement bas dans notre pays, et l'impossibilité de moduler la production nucléaire, nous avons quasiment l'obligation de consommer de plus en plus d'électricité : notre consommation électrique a augmenté depuis 10 ans, malgré les promesses d'économies du Grenelle de l'Environnement, ou de la loi sur la Transition Energétique.

 Illusion encore, puisqu'en se reposant sur le nucléaire (et en réduisant nos consommations suite aux chocs pétroliers), nous avons pu baisser de près de 30% nos émission de gaz à effet de serre depuis les années 80.  Mais nous sommes encore loin du facteur 4 (division par 4 des émissions par rapport à 1990), et le nucléaire en déclin ne pourra plus rien.

 Frein, parce qu'en France, la majeure partie des crédits de recherche et développement sont captés par le nucléaire, toujours plus onéreux. Avec un kWh nucléaire plus cher aujourd'hui que le kWh éolien (d'après la Cour des Comptes), comment comprendre encore la promesse de mettre en chantier "plusieurs dizaines d'EPR" dans les 20 prochaines années ? Combien d'économies, combien de kWh "alternatifs" ne pourrait-on générer avec les 10 milliards gaspillés en 10 ans dans un EPR qui n'a toujours rien produit ?

 Il est temps de penser à l'avenir

 Sans préjuger des résultats de la COP21, on ne peut que craindre qu'avec une stratégie énergétique héritée des années 70, avec un nucléaire trop complaisamment soutenu par nos dirigeants, la France ne soit en très mauvaise position pour respecter ne serait-ce qu'une partie des engagements qu'elle va prendre  d'ici le 12 décembre. En 2002, à l'ouverture du sommet de la terre, à propos du réchauffement climatique, Jacques Chirac disait "notre maison brûle et nous regardons ailleurs". Aujourd'hui, nos dirigeants regardent toujours vers le passé. Utilisent les solutions du passé. Il est temps de regarder vers demain. Pas pour nous. Pour nos enfants. Ce sont eux qui auront à gérer nos erreurs, en  même temps que nos déchets nucléaires.

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