Réponse tardive à un article de S.Johsua sur la victoire "desBleus"

Stimulé par la lecture tardive d’un article de S.Johsua je reviens sur l'inculpation de "mépris du peuple" qui est prononcée contre les grincheux qui n'ont pas communié le 16 et le 17 Juillet à la liesse nationale. J'invite à relire aussi l'article que j'avais publié juste après la fête (https://blogs.mediapart.fr/jean-marie-viprey/blog/200718/pourquoi-la-liesse-autour-de-la-victoire-desbleus).

Je publie ce jour, avec donc trois mois et demi de retard, un article de blog tentant de répondre à l'argumentaire de Samuel Johsua (SJ), qui me reconnaîtra peut-être pour avoir participé, avec lui, à la campagne pour le boycott de la Coupe du Monde de 1978 dans l'Argentine du dictateur Videla.L'article que je discute est à lire ici : https://blogs.mediapart.fr/samy-johsua/blog/190718/champions-les-jours-d-apres.

Toute l'argumentation de SJ semble reposer sur l'idée que les personnes qui ne partagent pas la liesse consécutive à la victoire de l'équipe nationale, sont motivés en cela par un mépris du "peuple". Je reviendrai plus loin sur ce qu'implique la notion de "peuple" dans ce débat.
Je veux tout d'abord m'étonner que SJ ne connaisse pas, ou ne cherche pas, d'autres motifs pouvant animer ces personnes prétendues méprisantes. Qu'il n'évoque à aucun moment le contexte géopolitique et géomédiatique de l'évènement "Coupe du Monde", et son impact aussi matériel que symbolique sur le monde réel.
Il est à cet égard significatif que SJ tourne ses regards vers l'avantage - momentané - que Macron a pu tirer de ce succès en faisant mine - sans doute n'avait-il même pas besoin de se forcer - de partager cette liesse. Et pas un mot sur Poutine, le vrai grand bénéficiaire, à court, moyen et long terme, de cette événement planétaire. A cet égard, que l'équipe de Russie n'ait pas remporté la compétition n'a pas significativement entamé le bénéfice de Poutine (peut-être aurait-il été plus grave que la Russie soit éliminée dès le premier tour, mais en football on ne sait que très tard - quand on le sait - à quel prix sont acquis certains résultats). Faut-il détailler ? Je n'en ferai pas l'inujure au lecteur. Après les Jeux d'Hiver de Sotchi et avant une série d'autres événements acquis à coups de milliards de dollars, Poutine exhibe insolemment le cynisme de l'ensemble des organisateurs sportifs et les opposants, les démocrates, les défenseurs des droits civiques, en sont réduits à enrager. Samuel Johsua aurait-il oublié les campagnes de boycott, notamment contre la Coupe du Monde du dictateur Videla en Argentine ? Bien sûr de telles campagnes sont aujourd'hui peu envisageables comme telles, tant les motifs possibles de ces boycotts peuvent être divers et contradictoires, et la campagne confuse. Mais le fait de ne même pas envisager que des gens se détournent de tout ce qui concerne de près ou de loin ce genre de "compétition", en dit long sur l'emprise qu'on acquise les grands médias sur les consciences et sur l'efficacité de leur matraquage.
Deuxième grand bénéficiaire de la Coupe du Monde, les gros médias, ce dispositif planétaire qu'on nomme "la télé", et ses publicitaires. Faut-il détailler ? Milliards de dollars encore. Temps de cerveau ad libitum. Espace public littéralement envahi pendant un grand mois (pas un café sans son ou ses grands écrans scintillant de 14 h à tard dans la nuit, écrans géants sur les grandes places, envahissement tonitruant des rues des centres villes dès les premiers matches).
Troisième bénéficiaire, les oligarques, milliardaires et mafieux qui tiennent le football "de haut niveau". Là encore, focaliser sur les joueurs est une erreur d'optique, même si les mieux payés d'entre eux contribuent largement, pour la plupart, à l'évasion fiscale, à la banalisation des écarts démentiels de revenus, et à la diffusion des modèles de vie les plus cyniques et toxiques. Faut-il fermer les yeux, le temps d'une Coupe du Monde, c'est-à-dire précisément au moment où la toxicité du système s'exerce à fond, sur les ressorts financiers du football professionnel contemporain ? Bien sûr la base de la pyramide paraît à première vue de bon aloi. Je ne me moque pas des gens qui "courent après un ballon", j'ai joué au foot et je ne cracherai pas dans cette soupe. Certes le système des équipes nationales peut être présenté comme "plus propre" que celui des grands clubs. Sauf qu'il sert de locomotive à l'ensemble.
Trois raisons de se tenir à l'écart voire de critiquer qui, me semble-t-il, n'ont rien à voir avec un quelconque "mépris du peuple".

Venons-en donc au "peuple". Un commentaire de "Fraternitain" au blog de Samy Johsua est involontairement significatif, je cite :
"vous illustrez parfaitement la notion de mépris de classe de la gauche intello [...] : peu d'événements fédèrent autant la société francaise , toutes origines, géographies et classes sociales confondues, et même les deux sexes ce qui est plus récent".
En effet, il y avait dans les cortèges de voitures des vieilles caisses cabossées et des Porsche, des voitures "normales" et beaucoup de cross-overs et autres 4x4, des petits et des gros klaxons... et partout des sympathisants de tous les partis politiques, FN compris. Il s'agit bien de "rassembler au-delà des classes sociales" et ici le "peuple" n'est peuple qu'au sens le plus galvaudé du terme. Certes les classes laborieuses ne se reconnaîtront sans doute pas dans les mêmes "champions" que les autres, et c'est encore plus vrai pour les victimes du racisme et de l'urbanisme. Je ne m'aventurerai pas à parler ici de ce qu'il peut en être des femmes. Sinon pour les réunir aux catégories mentionnées plus haut, dans l'interrogation : "Et alors ?". Surplus de dignité ? Qu'en reste-t-il trois jours, trois mois plus tard ? Sinon, la lancinante répétition du même, "journée" après "journée" de "Ligue 1", de "Ligue des Champions", et encore pourvu qu' "on gagne" ! A ce jeu, les vainqueurs sont toujours les mêmes, voir ci-dessus, voir aussi le cours du championnat français, où depuis des lustres dominent les mêmes clubs, et où le seul suspense consiste à se demander à quel moment telle machine "irrésistible" va s'effondrer (Lyon, Marseille, Auxerre naguère, Monaco aujourd'hui, si mes informations sont bonnes... PSG demain).

Que de banalités, n'est-ce pas ?

Alors, "et alors ?" oui da, faut-il tenir pour rien dans les réactions de certains grincheux, certes minoritaires, l'effet en retour de l'injonction à communier, tacite ou explicite, à un tel unanimisme et paértant, à son contexte géopolitique et géomédiatique ? L'injonction à expliquer, dans les réunions de copains, de famille, pourquoi on n'est pas scotché devant sa télé, son smartphone, et pourquoi on ne descend pas dans la rue "avec les autres", "comme tous les autres" ? Les grincheux ont tous éprouvé, en juin et juillet 2018, la sourde hostilité d'une majorité, qui se sentait "méprisée" et voyait face à elle des bobos élitistes coupés des masses. Retournement de situation inquiétant , si l'on songe à des contextes historiques plus totalitaires que ne l'est - pour l'instant - le nôtre.

Jean-Marie Viprey

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