Je suis radicalement effaré par le silence de la gauche face à l'avalanche des mesures gouvernementales "liées" à la pandémie Covid-19. Voici que dans 14 départements, au motif d'une multiplication des cas, le "couvre-feu" vient d'être avancé de 20h à 18h. Commençons par en analyser les conséquences. Dans ces départements, il est interdit de se trouver dans l'espace public à partir de 17h30, sous peine d'une très forte amende, et de prison en cas de récidive. Il est interdit de se déplacer hormis quelques motifs circonscrits. En tout cas, interdit de se rendre chez des proches ou d'en revenir sous prétexte de socialité. Les personnes "isolées", un quart de la population adulte environ, sont condamnées à passer seules toutes leurs fins d'après-midi et soirées. Pour une durée indéterminée, la liberté élémentaire de se déplacer est suspendue en dehors des heures de travail. Faut-il vraiment en dire plus ? Il est étonnant de devoir ne serait-ce que décrire une telle situation. Consternant, révoltant. Oui, certaines personnes sont déjà formatées pour cela. TF1, Netflix, Deliveroo, Prozac... Voire les "bonnes" radios, le congélateur et la méditation zen. Tant pis pour les autres, ceux qui aiment bouger, voir des films en public, écouter un concert, flâner, dîner en compagnie. Ils n'avaient qu'à voir venir, ou à ne pas être là.
L'humain est réduit à ses fonctions de base : bosser, regarder un écran, bouffer, dormir. Pour les cas particuliers, rayer la/les mention-s inutile-s... ajouter éventuellement, promener Médor. Le couvre-feu à 18 h ne fait qu'aggraver 20h. On se fera livrer le papier toilette qu'on avait encore le temps d'aller chercher avant Nouvel An.
Rien de grave. Il n'y a pas mort d'homme. Seuls les mauvais coucheurs y trouveront à redire, les éternels râleurs gaulois.
Tout ça, rien que ça, pour quoi ? L'avancement du couvre-feu démasque à la fois l'inanité du couvre-feu lui-même, et la totale impuissance des "pouvoirs publics" à prétendre maîtriser la situation. La fermeture des bars, restaurants, théâtres et autres lieux de débauche n'a pas ralenti la pandémie. Le couvre-feu à 20h non plus. Il est bien connu que si la voiture glisse en descente sur la neige, la seule façon de l'arrêter est de freiner encore plus fort !
Il n'est pas question ici de remettre en cause toutes les mesures, notamment les barrières. Il est simple de comprendre qu'un masque protège son porteur et l'entourage. Qu'un produit efficace pour les mains peut être utile. Que dans la mesure du possible et du raisonnable il vaut mieux espacer les usagers, clients, spectateurs. Qu'une personne présentant des symptômes rend service à elle-même et aux autres en se confinant dans l'attente du résultat d'un test. Que les personnes vulnérables, une fois identifiées, doivent être protégées si elles le désirent et n'ont pas les moyens de le faire elles-mêmes.
Mais le couvre-feu ! Qu'on nous explique ! Et en particulier, 18h plutôt que 20h... pourquoi pas 16h, si 18h ne donne rien ? Que se passe-t-il, EN TANT QUE TEL, de 18h à 20h ? de 20h à 22h ? de 22h à minuit ? que se passe-t-il de particulièrement propice à la diffusion du virus ? Des orgies ? des rave-parties ? des rassemblements de trente personnes dans des pièces de 10 m² ? Et dans l'hypothèse, absurde évidemment, que la recrudescence serait due à de tels débordements, en quoi le couvre-feu, qui pénalise avant tout, voire exclusivement, les citoyens paisibles et respectueux des lois, empêcherait-il les orgies, les rave-parties et la promiscuité massive, dès lors que les délinquants dorment sur place ? Faudra-t-il en venir à des perquisitions nocturnes ?
Pendant ce temps, les ateliers fonctionnent, les écoles et lycées, principaux lieux de diffusion du virus depuis la mi-novembre et la fermeture des bars, restaurants, théâtres et autres lieux de débauche, restent ouverts (mais pas les universités !) afin de permettre aux adultes d'aller au boulot. Les hypermarchés sont ouverts, la réduction de leurs horaires en fin de journée aggravant la densité de la clientèle, tandis que cinémas d'art et d'essai et salles de spectacle, artistes professionnels et intermittents continuent d'attendre paisiblement la mort économique. Il ne s'agit pas de demander la fermeture des hypers, sans doute elle aussi inutile, mais de suggérer un peu de cohérence, si l'appel au respect et à la sollicitude ne suffit pas.
Et la gauche, là-dedans ? Silence radio, à très peu de chose près. Non seulement les mesures ne sont pas contestées, ni même soupesées ou discutées, comme on s'y attendrait en démocratie (même les institutions britanniques ont continué de fonctionner et débattre, et parfois violemment, sous le Blitz de 40-41). Mais la gauche, tétanisée par la peur de paraître trop libertaire, ne voit pas rouler le train d'enfer de la dépolitisation de masse, de l'apprentissage accéléré de la soumission au n'importe quoi (et surtout à ce qui fragmente encore, et au reste, nos sociétés, nos classes laborieuses). Pire, elle est le siège de la crétinisation qu'elle devrait combattre, et son vecteur zélé. Certes il y a quelques « avantages » à décélérer, à prendre son temps. Certes la situation « pourrait » faire avancer la réflexion sur la course au gouffre menée par les puissants. Mais les hymnes à l’ « après » relèvent de la méthode Coué, si les incohérences et surtout les à-côtés opportunistes et liberticides cultivés par le gouvernement ne sont pas combattus avec vigueur.
Ainsi, quels maires ont le courage de contester le couvre-feu à 18h en Bourgogne-Franche Comté et Grand Est ? Quels maires ne devancent pas même les mesures absurdes en question ? Piètre manière pour la gauche de mettre en place son difficile combat pour ne pas perdre la présidentielle de 2022 et déclencher le grand débat public sur la réforme des institutions, plus urgente encore que tout "plan" socio-économique pour espérer sortir de la spirale régressive où nous sommes englués ?