Dans le groupe local où je milite à Besançon, « À Gauche Citoyens ! »*, s’est instauré un vif débat à propos de la perspective du monde d’après. Je ne peux restituer ici la teneur détaillée de cette discussion, mais le lecteur comprendra de quoi il s’agit, en lisant. Ma préoccupation peut être résumée ainsi : dans les milieux de gauche, circule une illusion, qui a nom « 2% ». Faire payer la crise aux 2% les plus riches. Tout me semble faux dans cette expression (sauf « crise » bien sûr). « Faire payer » comme si la crise allait se traduire par une simple « facture ». « les 2% les plus riches » parce que c’est une manière imprudente de « rassurer » les classes moyennes supérieures, voire les classes moyennes dans leur ensemble, quant aux conséquences financières et sociales d’une « sortie de crise » qui serait prise en charge par la gauche et se situerait sur un plan internationaliste (« planétaire »…).
Certes ce sont Macron et Philippe qui seront aux manettes encore pour deux ans. Dans cet intervalle, la gauche, partis, syndicats, associations… aura trois tâches : organiser la résistance, formuler un programme de transition, et s’unir pour lui donner une chance.
Je m’en tiens ici pour l’essentiel au « programme de transition ». Sous l’angle du débat avec les gens de gauche qui affirment qu’insister sur un « changement de modèle de consommation » est méprisant pour les classes populaires et peut nous couper d’elles. Lorsque j’écris « je ne parle pas de », ou « je n’ai pas dit que », le lecteur entendra qu’il s’agit d’un dialogue avec cet argument, décliné sous plusieurs formes. Ma contribution est pleine de "banalités" qui semblent acquises, mais sous chaque banalité se trouve un "lièvre" à lever !
Pour commencer, je ne prône pas « l’austérité », ni « la rigueur ». Ces mots ont été dévoyés, l’un par Raymond Barre, l’autre par Pierre Mauroy, et leur application au débat en cours relèverait d’un amalgame nuisible à la discussion.
Pour le moment, et tant qu’un Macron ne viendra pas le polluer, je me servirais du terme de « frugalité ». Il dérive de « frux » latin, moisson, biens de la terre, fruit. Que du positif. Mais très vite dans le monde romain « frugal » a désigné la sagesse, la modération. Ce mot évoque pour moi l’histoire du « Roi gourmand ». Mes filles l’adoraient (elle a été publiée et illustrée à « L’Ecole des loisirs « ). Je la résume pour qui ne la connaîtrait pas : un Roi se rendit compte que son cuisinier avait épuisé la variété des riches mets qu’il lui offrir à sa gourmandise effrénée, et en devint extrêmement triste – un jour qu’il promenait son marasme en forêt, il rencontra un homme tout simple qui lui parut très heureux – l’homme lui apprit son régime : un morceau de pain, des noisettes, un morceau de fromage et un peu de vin (il y a des variantes bien sûr) – le Roi avait rencontré le bonheur et il fit venir cet homme pour être son cuisinier. Il y a aussi dans le même genre la chanson de Félix Leclerc, « Le Roi heureux ».
Aucun des potentats qui aujourd’hui se bâfrent au sens propre et figuré ne serait en mesure d’en faire un mot d’ordre crédible. Nous, si. C’est un mot POSITIF. Inversement à d’autres comme « décroissance », qui a peu de vraie substance, « tempérance » (qui couvre surtout le mépris des buveurs), voire « modération », qui n’implique pas un « retournement », une « conversion » si j’ose ce mot (qui ne se limite pas au lexique chrétien ou musulman !).
Je ne regrette pas ce détour par les « mots », c’était mon métier de voir ce qu’il y a sous les mots tels qu’ils circulent dans la société (on appelle ça l’analyse de discours, c’est une branche des sciences humaines qui a été créée par des communistes et des marxistes non-orthodoxe, en Russie dès avant 1940, en France dans les années 70).
Peut-être conviendrait-il, toujours dans cette idée, de veiller à remplacer la formule « notre modèle de consommation » par « le modèle dominant de consommation », de manière à bien prendre en compte que beaucoup n’ont même pas réellement accès aux excès délétères de ce modèle. Car il ne s’agit non plus pas de donner des leçons de… frugalité !
Il s’agit de politique et non de morale. Ce que j’ai dit, c’est que « dans l’idéal » la frugalité devrait être adoptée par un consensus unanime exprimé, dans le cadre de la transition vers une société du bien commun. « Dans la réalité », même si « le marché » vient de prouver une nouvelle fois ses infirmités constitutives, nous ne sortirons pas de « l’économie de marché » par un coup de baguette magique opéré par un démiurge, fut-il Mélenchon devenu Président de la République, miraculeusement, providentiellement, à la faveur des anomalies de son élection au suffrage universel (et de son statut constitutionnel), sur la base du clivage et non de l’unité.
Dans l’économie de marché, ou l’économie mixte (telle qu’issue du New Deal ou du CNR), un des leviers majeurs est ce qu’on nomme, de façon un peu pavlovienne j’en conviens, l’incitation. Prenons l’exemple des transports : subventionner le train et les transports en commun (pas seulement les tarifs : lancer des « grands travaux » pour rebâtir les réseaux, convertir l’industrie automobile pour renforcer la fabrication de matériel roulant, bus, wagons… et relancer la sidérurgie pour les rails à reposer, etc), d’un côté. Taxer les transports routiers à longue portée sur la base du « coût réel », empreinte GES incluse et doublée - car il on ne peut pas « réparer » l’atmosphère mais empêcher sa dégradation, leur interdire de sortir des autoroutes pour prendre des raccourcis routiers « gagnants » et échapper aux péages. Conserver la taxation actuelle sur l’essence, avec un système d’aides pour les bas revenus, mais la relever au fur et à mesure de la mise en place des transports moins polluants, démasquer l’imposture de la voiture électrique ou hybride tant qu’on ne produit pas 100% d’électricité « verte ». Taxer les transports aériens sur le modèle des transports routiers, mais en plus lourd, et avoir une politique sociale qui permette aux particuliers de bénéficier de réductions sur un nombre contingenté de kilomètres/années pour leurs loisirs, convaincre le monde scientifique et les milieux dirigeants de l’économie de la vertu des visio-conférences… (tiens, « vertu » ! encore un terme que les Macron, Trump, Johnson, Poutine auraient du mal à employer sans s’exposer aux rigolades des comiques de scène – qui ont un rôle à jouer !).
Le vélo, c’est tout simple, c’est le seul moyen de transport individuel viable et soutenable en ville. Même dans des villes pas vraiment plates. On peut faire une exception à l’électrique en ce cas, quitte à financer la recherche pour des batteries recyclables réellement.
J’ai développé l’exemple de la « mobilité » parce qu’il est simple à exposer dans ses grandes lignes, et aussi parce que c’est lui qui a déclenché les « Gilets Jaunes ». Ces idées sont d’ailleurs devenues une banalité utile !
On pourrait s’amuser à déformer les propos pour les disqualifier. Je n’ai pas dit « faire payer le crise par au moins la moitié des français ». J’ai dit ceci en substance : si nous voulons passer 2050 (nos enfants, donc) sous la forme d’une humanité et non de hamsters sous cloche, il faudra en passer par une réduction drastique de l’échelle des revenus réels, c’est-à-dire de l’échelle des « pouvoirs d’achat ». Encore un terme à critiquer : il y aura de moins en moins d’ « achats » et de plus en plus de « mise à disposition ». C’est d’ « accès au bien-être » qu’il s’agirait, et à un bien-être repensé collectivement et personnellement, avec l’extinction de la publicité sous ses formes explicites ou pernicieuses, et d’une activation de la culture réflexive…
Mais ce que j’ai dit, c’est que dans un premier temps au moins (la « transition »), où le « modèle dominant de consommation » restera puissant, c’est plus que les 2% d’hyper-riches, plus que les 10% qui ont des revenus tels qu’ils ne peuvent même pas les dépenser, qui se verront gênés aux entournures. Même si la France parvenait à se libérer du carcan monétaire de l’euro, ou si la zone euro adoptait toute ensemble une politique monétaire adaptée (production massive de monnaie) pour financer la hausse des bas salaires (selon le vieux modèle des augmentations dégressives) et les grands travaux, il y aurait une transition difficile pour, au doigt mouillé, 50% des français. Parce qu’il ne faut pas oublier que ce que nous visons n’est pas limité au territoire national. Nous avons la charge et la responsabilité de l’humanité entière, notamment de la partie que nos gouvernants et possédants ont réduite à la misère. Pour la France, l’Afrique occidentale, par exemple. Alors risquons encore un mot galvaudé : « partage ». Mais si en échange de cette gêne – dégressive, rappelons-le : un ménage à 5000 euros souffrira plus qu’un à 4000 et moins qu’un à 8000, si tant est que consommer moins soit une souffrance réelle à 6 ou 8000 euros – si en échange de cette gêne nous avons la perspective d’une société apaisée, d’une planète en voie de guérison d’une réduction rapide de la misère et des risques sanitaires « chez nous » ou plus loin… les classes moyennes qui ont cru en Macron (parce qu’il leur proposait un discours d’essence religieuse qui promettait un compromis – boiteux – entre leurs intérêts mal compris, court-termistes, et leurs scrupules moraux), ces classes moyennes peut-être accepteraient cette « nouvelle donne ». C’est à espérer en tout cas.
En résumé, les 50-60 % du « bas de l’échelle » n’auraient en tout cas rien à craindre et tout à gagner.
40% des contribuables « touchent » 25 000 euros et plus par an, par tête de pipe. A ce niveau, on peut envisager de « plafonner ». Le « 9ème décile » gagne 4 fois (hors revenus ‘annexes’) ce que gagne le 1er… Laissons de côté le 10ème, qui de toute façon a plus de revenus ‘annexes’ que de revenus recensés par l’Insee. Il faudrait donc « tendre » vers un équilibre autour du salaire « médian »… 20 000 euros/an… sans savoir exactement ce que « coûterait » le rattrapage de notre dette à l’égard de l’Afrique.
Encore un mot. Mon interlocuteur demande : « qui sommes-nous pour dire aux gens comment ils doivent dépenser leur argent ? ». Or nous savons tous que 50% au moins des français n'ont aucun souci pour savoir " comment ils doivent dépenser leur argent", vu que leurs dépenses incompressibles pour leurs besoins de base couvrent 100% ou 80% de leur "argent". Quand on commence à disposer librement de plus de 20% de ses revenus (disons, à 2500 euros/mois net), alors on a une responsabilité collective, citoyenne, à l'égard des "gens d'en bas", et cette "liberté de dépenser comme on veut" est factice et toxique si elle s'exerce sans prêter attention aux enjeux sociaux et environnementaux, et il est de la responsabilité des gens de gauche de populariser cette responsabilité. Pas en leur disant comment ils doivent dépenser leur argent. De deux manières conjointes : en pointant les "dépenses", c'est-à-dire les activités, clairement nocives (prendre l'avion low cost, circuler en cross-over, faire du jet-ski, faire une croisière sur les Las Vegas flottants, etc), et en se battant pour des mesures incitatives et contre-incitatives (taxes, reconversion industrielle, aides ciblées aux plus bas revenus...).