A propos de "Les Mystères de la gauche" de J.-Cl. Michéa

Michéa décortique légitimement le vocable de "gauche" à la lumière de l'histoire du socialisme, mais sa diatribe contre "les hommes de gauche" laisse intact le problème de savoir comment articuler l'"expérimentation sociale" en un changement simultané "par en bas et par en haut". Il n'échappe pas à un travers pédagogiste, typique de la "gauche", à l'égard de ceux qu'il constitue en "peuple".

Toujours l’esprit de l’escalier qui préside à ce blog : je vais proposer quelques commentaires sur un livre paru en 2013, celui de Jean-Claude Michéa, Les Mystères de la gauche, et lu seulement ces derniers jours. Mon attention a été attirée sur ce livre par une amie, avec qui nous parlions de Jean-Luc Mélenchon, et qui me disait que Michéa avait sans doute beaucoup inspiré certaines des positions de celui-ci.

J’ai lu le livre entièrement deux fois, d’abord linéairement, puis en allant aux scolies (développements en fin d’ouvrage à partir de points du texte principal, comme des liens hypertextuels simples, forme d’ailleurs très intéressante, et qui représentent la moitié du volume de l’ouvrage) qui en font la substance, au fur et à mesure. Et j’ai enfin relu une troisième fois les scolies.

Je ne pense pas trahir le propos de JCM en disant que son livre s’attache principalement à démythifier – ou simplement décortiquer – le vocable de gauche telle qu’il circule couramment dans l’espace public et les mentalités. Et je ne peux que m’incliner devant la restitution historique qu’il en fait. Rappeler que Cavaignac (massacreur des journées de 1848) et Thiers étaient des figures marquantes de la « gauche » parlementaire des années 1830-1871, que Gallifet, le « massacreur de la Commune », fut ministre de la guerre dans un gouvernement « de gauche » dirigé par Waldeck-Rousseau en 1899, est salutaire. Comme le rappel du fait que Marx, ni a fortiori Proudhon, ne se sont jamais dits « de gauche ».

Plus fondamentalement, JCM développe avec rigueur la thèse d’une ambiguïté de Marx, difficilement levée à la fin de sa vie, autour de l’idée que le capitalisme « portait dans ses flancs » inéluctablement le communisme, idée « clarifiée », c’est-à-dire durcie, par ses épigones, aussi bien mencheviks (Plekhanov) que bolcheviks (Lenine), dans le sens (pour être très succinct) : le communisme consistera en une conversion de la société de grande industrie capitaliste, qui en est donc une condition préalable, comme l’est aussi la disparition des formes antérieures d’organisation sociale et productive, qu’elles soient antiques, médiévales ou des temps modernes (notamment les structures rurales où pourtant le « bien commun » avait traversé les siècles).

Il note judicieusement – me semble-t-il – que le vocable de « gauche » a d’abord désigné les fractions parlementaires représentatives de la bourgeoisie en lutte contre la Restauration, à l’exclusion des « socialistes » qui se tenaient à l’écart, se réclamant de la classe ouvrière montante et terriblement opprimée dans ses rapports avec cette même bourgeoisie dans l’essor industriel capitaliste. L’alliance des « socialistes » et de la « gauche » daterait de la charnière de 1900 et de l’affaire Dreyfus, ce qui signifie en clair qu’il s’agit de deux courants radicalement séparés à l’origine, et que c’est par une sorte de tour de passe-passe historique qu’une partie des socialistes se sont fondus dans une « gauche » de nature nouvelle, puisqu’il s’agissait désormais d’une alliance (incarnée des décennies durant par celle de la SFIO et du parti radical).

Je crois qu’une étude approfondie sur de vastes corpus de l’époque (1870-1940) serait nécessaire pour observer la chair même de cette évolution que JCM présente comme une régression et comme la source de toutes les impasses ultérieures, Front Populaire, Union de la Gauche, Gauche Plurielle inclus. Mais il ne fait aucun doute que la notion même de « gauche » relève d’un coup de force lexical permanent et véhicule une puissante équivoque.

Celle-ci peut se formuler ainsi : les thèses « économistes » et « déterministes » de Marx au sujet du débouché automatique du développement des forces productives et de leur concentration, vers une révolution socialiste donc nécessairement définie comme « jacobine », ces thèses illustrent et renforcent l’illusion d’un « progrès » inéluctable dont chaque élément et chaque étape doivent être accueillis comme une marche vers le communisme. D’où l’assimilation (et la réduction !) progressives (au fur et à mesure de l’approfondissement de l’alliance socialistes-républicains puis radicaux) de la « gauche » au « progressisme », aux « forces de progrès » et aux idées généreuses qui les constituent. Mais d’où aussi les travers productivistes de la « gauche » et la perversion du schéma initial en une vue unique : tout ce qui détruit les réalités et structures antérieures, les coutumes établies, relève du progrès vers ce but ultime d’un bien commun universel. Ce bien commun est d’ailleurs tout aussi progressivement et complètement perdu de vue, sous l’impact de la conversion généralisée au libéralisme « culturel », c’est-à-dire à l’individualisme narcissique et au rejet de toute norme sociale au nom de la relativité de toutes les normes, nécessairement historiquement construites et circonscrites.

A ce point, je crois que la thèse de Michéa se brouille quelque peu, et ce n’est certainement pas par hasard. En effet, il est difficile de soutenir dans les faits, de façon générale ou générique, tout « homme de gauche » (il ne s’encombre pas d’écriture inclusive et on est tenté de le suivre au moins pour ce type de syntagmes) voie dans toute destruction d’un élément coutumier, dans toute transgression collective ou individuelle, sanctionnée ou non par une « réforme », y voie un progrès, même selon une norme qui lui serait « personnelle ». Il semble même que la notion de « progrès » fasse, depuis quarante ans (depuis par exemple la campagne de René Dumont en 1974), l’objet d’une redéfinition bien plus collective qu’individuelle, et d’une redéfinition continue, dans le flux de la vie de l’espace public et de son investissement massif par les « citoyens » (notion absente du livre…).

Donc, à partir de là, c’est-à-dire des dernières pages du livre et de l’intégralité des scolies (écrites après le bouclage du texte principal, par définition), l’argumentation de JCM se gauchit considérablement. La p.52 par exemple développe ce qui me semble une énormité. Je cite :

Comment peut-on espérer se faire entendre de cette partie de l’électorat populaire [celui des partis de droite] […] si l’on commence par exiger d’elle […] qu’elle renonce à ces valeurs de décence et de civilité qui lui tiennent tellement à cœur ?

Ce qui renvoie à la page précédente où sont spécifiées ces valeurs :

Importance de la transmission familiale et scolaire, souci de protéger un certain nombre de traditions et d’habitudes collectives qui sont au principe de toute culture populaire…

Je ne me propose pas ici de discuter de l’existence, de la diffusion, ni surtout de la « valeur » de détail de tous ces attachements dans la classe ouvrière (ou le « peuple », puisque JCM est passé subrepticement de l’un à l’autre vocable). Mais je me demande s’il ne confond pas allègrement ici l’action et le discours gouvernementaux menés « au nom de la gauche », avec ce qui meut les « hommes de gauche » (c’est-à-dire en définitive ceux qui se représentent à l’aide de ce vocable), ce qui les meut non seulement à penser et agir, mais à se mettre en question et à interroger les « tamis » auxquels ces « valeurs » peuvent être soumises dans le processus ininterrompu de redéfinition dont je parle ci-dessus.

Qu’on m’entende bien : se dire, et se représenter « de gauche » exigerait à tout le moins de se soumettre constamment à cet examen, non pas dans son for intérieur, mais dans l’espace conflictuel des rapports sociaux, dans le flux des « informations », et dans la galaxie indiscutablement profuse et dispersante des « actions » possibles. Et il ne fait aucun doute que la pratique de cet examen est largement insuffisante, au quotidien comme à la veille de choix civiques et électoraux.

Par plusieurs endroits on dirait bien que Michéa vise à constituer des intellectuels « repentis » en un nouveau corps de « compagnons de route » d’un peuple auquel ils seraient essentiellement extérieurs. Corps auquel il se rattache nettement, lorsqu’il parle (p.53) de l’ aider [le petit peuple de droite] à tourner sa colère et son exaspération grandissante contre […] ce système libéral mondialisé…où je relève le verbe « aider ».

Qui « aidera » qui ? Ne se cache-t-il pas ici une nouvelle mouture de l’avant-gardisme et du pédagogisme qui, mal contrôlés, ont systématiquement perverti la « forme-parti » ? A cet égard, la dernière scolie est révélatrice d’une ambiguïté clivante dans les thèses défendues par ce livre. Ayant évoqué brièvement les « expérimentations sociales » qui permettent à des millions de gens ordinaires de […] se réapproprier les bases d’une vie individuelle et collective réellement autonome, il taxe de naïveté l’idée que de telles pratiques alternatives pourraient suffire par elles-mêmes à sortir l’humanité de la cage d’acier…, avant de réduire (si je lis bien) ces expérimentations à leur caractère exemplaire et pédagogique, là où un débat fondamental devrait plutôt s’instaurer sur leur caractère généralisable, pratique et révolutionnaire, et sur l’actualité de la dialectique du simultanément par en bas et par en haut que JCM invoque pour finir, sans avoir le moins du monde indiqué les rudiments de la voie par en haut… Pour le dire autrement afin d’être clair : je ne suis pas sûr que les millions de gens ordinaires dont il est question se représentent comme menant une expérimentation ; on pourrait plutôt parler de praxis, dans la mesure où l’aspect réflexif, dont relève la notion d’expérimentation, est articulé et subordonné à l’aspect pratique qui est moteur et ne se soucie que secondairement d’être, notamment, exemplaire voire pédagogique ; il est bien possible que le changement social souhaité ne consiste pas en une validation de ces expériences (par qui ?) pour les transposer (qui ?) dans un programme à présenter « en haut », mais un leur généralisation et leur convergence spontanées ; le terme d’expérimentation me rappelle un peu trop quand les « observateurs » liés aux intérêts impérialistes parlaient de l’expérience chilienne, voire de l’expérience française (1981). Mais même si l’on admet de nommer expérimentation le volet réflexif de la praxis alternative qui diffuse aujourd’hui dans la société, on ne sait toujours pas comment ça se passe par en haut. Convergence ou centralisation ? Je n’ai pas la réponse, elle est probablement dialectique, mais Michéa, en concluant son livre sur le mot anarchisme, sans avoir explicité le par en haut, ne nous aide pas du tout.

 Je vais m’arrêter là et saluer simplement l’appel très « homme de gauche » de Michéa à ce que chacun, dans sa vie quotidienne, y [mette] un peu du sien. A la fin du texte principal, il indique nettement que son objet central est d’obtenir des « hommes de gauche » une rupture avec la distinction « libéralisme économique » /  « libéralisme culturel », que lui considère comme indissolublement liés, indissociables, leur distinction hypocrite servant de base au paradoxe énoncé avec une élégance et une originalité discutables : le cœur à gauche, le portefeuille à droite… Le « libéralisme culturel » ayant pris un essor considérable en Mai 68, et certains chantres du « tout transgression » parvenus aux rênes du pouvoir (tout comme d’ailleurs certains repentis revenus aux « valeurs traditionnelles ») étant issus de cet essor, il conviendra aussi de démêler toujours plus clairement ce qui relève de l’un ou l’autre versant dans l’évènement 68 et les années qui l’ont suivi.

Jean-Marie Viprey

 

 

 

 

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