Pourquoi la liesse autour de la victoire "Desbleus" ?

Après une vive discussion entre sympathisants et réfractaires des rassemblements de liesse qui suivent les victoires de "Lafrance" en Coupe du Monde. Sur le sens de "pourquoi [cette liesse]" dans les questionnements de chacun des deux "camps". Qu'est-ce qu'être "bien-pensant" au temps du "politiquement correct" ? Quelques propositions éthiques pouvant avoir même un sens collectif.

Une discussion qui s'envenime

Mardi soir 17 Juillet je recevais quatre ami-e-s à dîner. La conversation aurait-elle pu contourner « le » thème de la conjoncture ? Peut-être, si tous les convives avaient été du « camp » de ceux qui ont fait la fête dimanche soir. Ce n'était pas le cas et nous étions trois « anti » et deux « pour ». La discussion s'est envenimée au point que l'une de mes invitées est partie très fâchée après avoir été taxée de « bien-pensance ». Désireux de ne pas en rester là, j'ai entrepris de rédiger un argumentaire plus solide que ceux qui se tricotent dans une discussion « conviviale » (c'est-à-dire entre autres plus ou moins alcoolisée et tardive - j'ai aussi réinvité jeudi l'amie qui était partie). Ensuite j'ai réalisé que deux de mes meilleurs amis, sexagénaires comme moi, ont suivi le déroulement de la Coupe du Monde jouée en Russie et plusieurs matches de « Lafrance » (peut-être pas exclusivement, mais préférentiellement), dont bien sûr « laFinale ». Eux n'ont pas participé aux « festivités » de dimanche soir, elles leur ont même sans doute posé des problèmes (pas les mêmes, car l'un est militant et l'autre « rangé des voitures »). Mon ami militant produit un blog - http://laviecommence.fr/index.php/category/blog/ - où il a posté un papier concernant en bonne partie cet événement. Je lui ai adressé le papier que j'avais rédigé pour mes convives et sa réaction m'a suggéré de préciser encore ma position. C'est de ces divers échanges qu'est donc issue la prise de position suivante.

J'ai pratiqué ! (j'ai "donné"...)

J'ai d'abord tenu à évoquer mon rapport personnel au foot et au sport de compétition…Enfant j’allais au stade avec mon père, «  supporter  » l’équipe locale, le RCFC Besançon. Il y avait entre 1000 et 5000 spectateurs, très chauvins en majorité, prêts à se retourner vite contre l’arbitre voire contre un joueur de l’équipe locale qui ferait une connerie. J’ai assisté à des scènes de violence contre l’arbitre et à des broncas contre l’africain de service (à l’époque il n’y en avait qu’un et il était vite pris pour cible si ça tournait mal, et il faut dire que ça tournait plutôt souvent mal… le RCFC était le plus souvent dans les cinq dernières places de la « Deuxième Division » - d'où on ne pouvait pas être « relégué » à l'époque), sauf une année où il a remporté la Coupe Drago en battant des équipes prestigieuses, Reims, le RC Paris, Monaco…). C'étaient des semi-professionnels, le jeu était la plupart du temps très décousu et dégénérait facilement. Il y avait, exception à l'époque, un joueur africain. Je ne me souviens plus de son nom parce que la plupart du temps il s’appelait Banania (ah si, il s’appelait «  Oumar », ce qui était sans doute son prénom, mais comme c’était un boy…) Et il y avait la buvette de la mi-temps, qui empestait quand même faut le dire le Kiravi brûlant l’hiver… Mais il y avait aussi la musique entraînante, accordéon, «  Carillon d’Auvergne », « Perles de cristal… ».

J’ai de bons souvenirs du stade, des matches disputés le midi, notamment l’année où Besançon a gagné laCoupe – 1962 - où j’allais me semble-t-il avec l’école, muni d’œufs durs et de saucisson cuit…

Je me souviens aussi du plaisir de jouer au ballon avec les potes, près de la maison. Puis dans la cour du lycée. J’ai même été licencié deux ans, à la pire époque de ma jeunesse par ailleurs (1969-71) et j’ai participé à une « tournée » en Bavière avec mon club, le « Patronage Sportif Bisontin » (PSB), le club paternaliste et curé, alors que j’étais par ailleurs un apprenti gauchiste ! C’est là que j’ai découvert la bière et son ivresse particulière.J’ai aussi disputé un ou deux « tournois de sixte » très amusants avec mes sœurs et des copains.Plus intime encore et un peu fou, je me suis rêvé vedette du foot.

J’ai assisté, jeune adulte, à quelques matches de haut niveau. Une fois à Nice, contre Nantes (qui était mon club favori). Quelquefois à Sochaux près de chez moi. A Londres, sur les stades d’Arsenal, Chelsea, Crystal Palace. J’ai lu « France-Football » quelques années, et « L’Equipe ». Je suivais aussi le Tour de France cycliste (et je me projetais aussi en champion de ce sport).

Le dernier match que j’ai vu à la télé date de 1986, c’était une demi-finale de Coupe du Monde au Mexique entre la France et la RFA. C’était chez mon copain Gérard. Il était passionné, je m’emmerdais profondément, mais bon, c’était notre relation… En 1998, j’étais avec ma famille en Tunisie. Nous avons eu droit à la liesse bon enfant des tunisiens le soir de la victoire française. En 2016 j’étais à Tours le soir de la demi-finale de la Coupe d’Europe, encore un France-Allemagne. Ce soir-là j’ai vraiment eu peur. Les « gens » fêtaient la victoire française, en masse, les uns au volant de leurs voitures klaxonnant, les autres montés sur les mêmes voitures et les détruisant systématiquement en sautant dessus à pieds joints.

On le voit ce n'est pas un monde que j'ignore par ignorance. Je peux encore aujourd'hui comprendre qu'il y ait plaisir à voir un match de foot, de tennis, de hockey, basket, handball (pas de rugby, ni de cyclisme, ni de sports mécaniques). Et surtout à pratiquer ces sports.

Vous avez dit "POURQUOI" ?

La discussion s'est vite cristallisée autour de la question : « Mais POURQUOI - je souligne pour indiquer l'intonation des millions de gens descendent-ils dans la rue ? ». Il faut préciser que cette question était posée par celle d'entre nous qui a participé à la fête. Car on comprendra que la même question peut être posée en un sens très différent par une personne hostile à ces festivités. C'est le « POURQUOI » qui change radicalement de sens, et j'ai le sentiment de pouvoir aider ici beaucoup de ceux qui ont discuté, discutent et discuteront (disputeront) ce champ de l'humain en société.Le « pourquoi » des « pour » est un  « pourquoi » de défi. Un faux « pourquoi ». Il ne reflète aucune inquiétude, mais la a certitude au contraire que ça va nous clouer le bec grâce à l'argument du nombre qui s'y dissimule...

Alors oui, pour retourner la question-défi de L., «  pourquoi » ? Pourquoi cet événement, comme aucun autre, est-il capable de déclencher de tels comportements ? Bon, le mot «  comportements » semble péjoratif… Pourtant il appelle juste à décrire des choses bizarres. Un nombre important (quoique sans doute finalement non majoritaire…) de personnes se mettent soudain à faire des choses inhabituelles, comme circuler interminablement en rond dans la ville en klaxonnant et actionnant les feux de détresse (il paraît que certains finissent même par tomber en panne sèche !). A Paris des dizaines de milliers se rassemblent aux Champs-Elysées pour voir passer un autobus à 45 km/h plein de leurs idoles et en retirent une profonde frustration, qui va influer en sens contraire sur les cotes de popularité, n’est-ce pas inquiétant cette versatilité ? Une communion de ferveur s’organise et culmine, qu’on le veuille ou non, dans un discours récupérateur et agressivement stupide de l’autorité politique du jour. On confère à des gars qui sont censés s’être juste bien amusés en pratiquant leur sport favori, et dont certains finiront inévitablement comme certains de leurs prédécesseurs dans la honte d’un chantage à la sextape, dans la came, dans la délinquance, on leur confère la Légion d’Honneur pour « service éminent rendu à la Nation » ! Le tout dans un unanimisme où les journalistes les plus austères se déboutonnent…

Certains s’excusent de « tomber » là-dedans, se justifient par des arguments plus ou moins crédibles. Un des plus amusants, c’est qu’il y aurait eu aussi des réjouissances à Zagreb, capitale de la Croatie. Bon, les Croates étaient sans doute heureux d’être arrivés jusque-là. Mais imagine-t-on une liesse en France si « lesBleus » avaient perdu « laFinale » sur le même score ? Quelqu’un se souvient-il des réjouissances qui auraient suivi « laFinale » perdue en 2006 ? Ou celle de 2016 ?

Pourquoi ces esprits chagrins, ces "bien-pensants" ?

Et pourquoi y a-t-il des esprits chagrins que cela offusque ? Sont-ils des « bien-pensants », des « pères-la-vertu », des pisse-froid ? Des gens coupés du peuple, voire méprisant le peuple ? On est en droit de penser que la situation vécue est susceptible d’entretenir une telle coupure. Et en effet je peux presque me reconnaître « bien-pensant », surtout à notre époque où l’on n’hésite plus à faire une catégorie repoussoir du « politiquement correct » pour couvrir des comportements inciviques. Il y a donc là un gros nœud de notre socialité, qui ne se résume pas à la réflexion entendue ici ou là, « il n’y a pas autant de monde pour défendre le service public, nos retraites, les migrants… », ce qui est par ailleurs flagrant… et frustrant.

En fait, dans ces liesses, il n’y a pas de conflit. Tout baigne dans l’huile, sauf si un imprudent clame son hostilité ou si, ce qui est plus fréquent, sur le tard (vers 4 h du mat) une personne qui va travailler le lundi matin réclame vainement et agressivement le silence sous sa putain de fenêtre. Sauf si deux garçons trop avinés finissent par se heurter par manque d’espace vital… et de raisons de se battre. Tout baigne. On est tous potes. Plus de pauvres ni de riches, plus de droite ni de gauche, plus de blancs et de bronzés, et « Lafrance », « lesBleus » incarnent ce melting pot. Les chauvins en viennent même à aimer ceux qui ont perdu (ceux qui ont PERDU).

Mais est-ce une explication ? Suffisante ?

Dites-moi pourquoi... et comment ?

En fait j’ai envie de demander aux gens qui se réjouissent à ce point d’un événement aussi pauvre en conséquences positives réelles, quel symbole les excite ici ? Bon, il y a eu 6 buts, c’était paraît-il un beau match. Mais la liesse n’aurait-elle pas été exactement  la même si, au bout d’un match soporifique, sans aucune action valable, « Lafrance » avait battu « laCroatie » aux « tirs au but » ? Les journalistes n’auraient-ils pas été capables pour autant de dramatiser, de transformer en épopée, une lamentable suite de coups de pieds arrêtés comme on en a vu déjà sanctionner des finales de grandes compétitions ? Et de libérer soudain, le plus souvent à l’occasion du dernier tir raté d’un adversaire, la « liesse populaire », « on a gagné », « on est champions du monde !! » ?

Comment qualifier une liesse populaire qui dépend à ce point de facteurs impondérables ? Est-il raisonnable de se gargariser d’un « génie français » qui existerait en plus par ailleurs sous une autre forme, mais le même au fond, dans notre industrie, notre système social (le black-blanc-beur…), dans notre culture (Zidane, Platini, Deschamps, des enfants de la culture française universelle… des héritiers de Victor Hugo et de Zola, de Napoléon et de Foch, voire de Descartes et de Bergson) etc, sous prétexte que tous les vingt ans un groupe de tricolores gagne ? Et quand ils perdent, tout est foutu ? On est nuls, nous, ce jour-là, soudain, nous les « français moyens » ?Alors c’est à ceux qui font la fête jusqu’à 5 plombes du mat que j’aurais envie de poser LA question.

Une chose semble claire, ils ont envie de faire la fête en large société et ils n’ont pas souvent l’occasion de le faire… Seulement voilà, mystère ! Que deviendrait « Lafrance » si elle ne gagnait pas une Coupe du Monde tous les 20 ans ? Et comment on vivait, avant, quand « Lafrance » ne gagnait rien du tout ? Et quand les événements sportifs mondiaux étaient moins surexposés ?

Pour finir par un billet d'humeur

 Ces interrogations ont amené mon ami  à affirmer sa préférence pour les discours qui prennent parti sur ceux qui coupent les cheveux en quatre au nom de la « complexité » (E.Morin). Je vais donc me plier à l'injonction amicale qui m'est faite et conclure ce post par un billet d'humeur, mais d'une humeur raisonnée et longuement mûrie (en rappelant que c'est un ancien pratiquant et supporter qui parle).

Je ne regarde plus le foot depuis 20 ans et plus. Il m'arrive au café de tomber sur des images, soit des compilations d'actions d'éclat et de buts, soit des matches entiers (enfin je veux dire que le match est diffusé en continu, pas que je le regarde en entier !). Je remarque que c'est à 90% du foot, à 5% du tennis, le reste pour des sports moins friqués...

Tout me dégoûte dans une phase finale de Coupe du Monde. Ce qui en découle dans le pays organisateur (dépenses publiques, censure, renforcement du pouvoir autoritaire) et autour de lui dans la géopolitique. Le fric qui coule à flots pour financer les medias les plus pourris. Sans parler des blanchiments en tous genres. La dictature de l'information sportive. Les commentaires de plus en plus abrutis et abrutissants au fur et à mesure que la compétition s'avance vers son but suprême, la victoire de « Lafrance », ou de « lItalie » ou de qui on voudra. Le caractère parfaitement dérivatif de l'affaire. L'érection de « modèles » pour « lajeunesse », et de modèles frelatés en plus de tout. La testostérone. L'idée vague (et compliquée) qu'il y a un gros point commun entre la liesse football et celle qui entraîne les peuples à la guerre fratricide. Savoir que des prolos, le plus souvent mâles, « se saignent aux quatre veines » pour payer les billets et le séjour et que beaucoup d'entre eux seront ensuite hors de mesure de payer des vacances, voire des fournitures de rentrée et de la bouffe saine, à leurs propres enfants. Voir des gens manifestant en voiture perdre l'esprit au point de rigoler quand des fêtards piétons piétinent « leur » carrosserie, et imaginer leur retour de cuite haineux le lendemain matin... (je mets des guillemets à « leur » parce qu'il peut se produire que « labagnole » soit aussi celle de leur petite famille).

Voilà, donc boycott de tout ça. On ne peut certes pas l'empêcher, ni même l'interdire, mais on peut au moins s'en détourner. A commencer par les medias « critiques », qui devraient cesser de nous servir à chaque fois, par peur de perdre des lecteurs en n'en parlant pas du tout, une « analyse » paresseuse et convenue, toujours la même (on change juste les noms, Maradona devient Messi, Platini devient Griezemann, Videla devient Poutine, et Chirac-Jospin deviennent Macron-Philippe). Ensuite par nous-mêmes, en lisant un bon livre le soir de « laFinale ». Eh oui, je suis à cet égard un pisse-froid. Le même qui s'est détourné avec difficulté de la pornographie contemporaine.

Et un « intello » qui ne craint pas de se couper des « masses », persiste et signe.

Post scriptum, à destination des medias critiques

Nous sommes soumis à la dictature de ce discours hystérique pendant un mois, avec entrée en lice progressive mais très précoce des médias même les plus sérieux, qui nous la jouent 'distancié' et en fait très hypocrite. Je pense notamment à une 1ère page de l'Huma quotidien, le jour d'un quart ou demi-finale avec « Lafrance », qui avait trouvé moyen de mettre du « bleu-blanc-rouge » sans évoquer « Lematch » (pour illustrer un thème politique je ne sais plus lequel). Ils pourront toujours dire que c'est un hasard, je n'y crois pas une seconde. Et un article de « la philosophe » des pages débat du vendredi, Cynthia Fleury, qui se termine par « bon on espère quand même qu'ils vont gagner... ». Et on peut en dire autant de France Culture et... de Mediapart !

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