Quelque part, c’était un oiseau tombé du nid

Tristesse

Parvis de la préfecture à Cergy. Je sors de la piscine. Il est dans les onze heures trente. Je décroche le vélo et je pars. Quelques tours de roues vers deux pigeons qui se trouvent sur mon chemin. Comme un gosse je roule vers eux, j’aime bien les voir se décider au dernier moment pour s’envoler.
Un quart d’heure plus tard, je suis dans le bois de chênes entre Éragny et Conflans. Je roule bien, j’ai changé les pignons et la chaine, qui ne s’escaladent plus, ça ne craque plus, je traverse le bois assez vite.
Un petit sentier qui sent pas la noisette mais qui sent bon quand-même. Fauchage tardif, pas forcément pour préserver la faune microcosmique, mais parce que les gars de la ville ne passent pas souvent. Hautes avoines folles, pissenlit, coquelicots, orties, autres fleurs sauvages, blanches ou violettes. Et le sentier se réduit à une ornière s’ouvrant dans cette mer.
Au sortir d’un virage (marrant les virages, dans cette ornière végétale), une pie, elle me tourne le dos, luisante, petite, trop petite, mais trop tard, je lui roule dessus. Je croyais qu’elle s’envolerait. Elle était adolescente, pas un oisillon. Un léger craquement. Sale con. Je m’arrête pas. Je me retourne pas. J’ai peur et j’ai honte, je préfère pas savoir.
Quelque part, c’était un oiseau tombé du nid.
Dans une heure à peu près, je vais repasser par là.

pie

Pardon. Ce n’est pas la première fois que je tue. Un chat en moto, j’étais très jeune. Des souris. Des insectes. Des microbes ! Déconnons pas. Moi qui me crois si intelligent, mon cerveau est plutôt lent. Incapable d’analyser à temps la taille de l’oiseau, et de freiner, d’esquiver. Croire, bêtement, que ce connard de schpatz va s’envoler. Ou alors, est-ce que c'est de la cruauté inconsciente ? Un acte pas manqué ?
Je me reproche souvent d’avoir l’esprit lent, en fait. Sans d’ailleurs que cela me conduise à une culpabilité. Par exemple, il y a quelques temps, je passe devant un arrêt de bus en portant mon vélo. J’étais en train de me taper quatre bornes ainsi, à cause d’une crevaison insoignable (j’ai les rustines, la colle et la pompe dans mon sac à dos, mais là, la chambre à air était morte). Et un certain crétin certain que je connais, me dit : « Tiens qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi tu roules pas à vélo ? » Je passe sans répondre, si ce n’est en pensant très fort : « Pauvre con. » Et je regrette aussitôt de n’avoir pas répondu : « Parce que je marche à pied. »

On cherche du secours dans sa religion. La mienne, c’est l’athéisme. Cet extrait du chacal ontologique, qui se trouve au début du traité d’athéologie de Michel Onfray, correspond à ma tristesse présente. Onfray parle ici de son chauffeur dans le désert mauritanien, Abduramane.

Après un temps de silence, il précise qu'avant d’entrer au Paradis, il devra toutefois rendre des comptes et qu'il n'aura probablement pas assez de toute son existence de croyant pieux pour expier une faute qui pourrait bien lui coûter la paix et la vie éternelle... Un crime ? Un meurtre ? Un péché mortel comme disent les chrétiens ? Oui, en quelque sorte : un chacal écrasé un jour sous les roues de sa voiture... Abdou roulait trop vite, ne respectait pas les limitations de vitesse sur les pistes du désert - où l'on aperçoit un pinceau de phare à des kilomètres ! -, il n'a rien vu venir, l'animal a surgi de la pénombre, deux secondes plus tard il agonisait sous le châssis du véhicule.
Obéissant à la loi du code de la route, il n'aurait pas commis ce sacrilège : tuer un animal sans la nécessité de s'en nourrir. Outre que, me semble-t-il, le Coran ne stipule rien de tel..., on ne peut tout de même être tenu pour responsable de tout ce qui nous advient ! Abduramane croit que si : Allah se manifeste dans les détails, cette histoire prouve la nécessité d'être soumis, à la loi, aux règles, à l'ordre, car toute transgression, même minime, rapproche des enfers, voire y mène directement...
Le chacal hanta ses nuits, longtemps, il l'empêcha de dormir plus d'une fois, il le voyait souvent, dans ses rêves, lui interdisant l'accès au Paradis. Au moment où il en parlait, l'émotion revenait. Son père, vieux sage nonagénaire, ancien soldat de la guerre 14-18, avait surenchéri : à l'évidence, il avait manqué de respect à la loi, il devrait donc s'en expliquer le jour de sa mort. En attendant, dans le plus infime de sa vie, Abduramane devait tâcher d'expier ce qui pouvait l'être. Aux portes du Paradis, le chacal attend. Que n'aurais-je donné pour qu'il déguerpisse et libère l'âme de cet homme intègre.
Que cet aspirant bienheureux partage la même religion que les pilotes du 11 Septembre peut paraître bien singulier ! L'un porte le poids d'un chacal malencontreusement expédié au cynosarge ; les autres jouissent d'avoir anéanti un maximum d'innocents. Le premier pense que le Paradis lui sera difficile d'accès pour avoir transformé en charogne un charognard ; les seconds imaginent que la béatitude leur revient de fait pour avoir réduit en poussière la vie de milliers d'individus - dont des musulmans... Le même livre justifie pourtant ces deux hommes évoluant chacun aux antipodes de l 'humanité : l'un tend vers la sainteté, les autres réalisent la barbarie.

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