Bouquet-misère

Hier 2 octobre à 20 h se tenait à la salle Bouyssel une réunion d’information sur le projet de « réhabilitation », « requalification », « restructuration » du quartier Paul Brard, en présence du maire et d'un responsable des Résidences Yvelines Essonne. Comme les lecteurs de ce blog le savent, il s’agit en fait de démolition.

Une réunion d’électeurs

D’emblée, une dame fait remarquer que cette réunion se tient alors qu’il semble que les décisions soient déjà prises. Deux personnes insistent sur cette idée qu'en augmentant de 40 % la population, on ne risque pas de remédier à grand-chose.

Plusieurs riverains du projet s’inquiètent des conséquences sur la valeur de leur bien, ou sur la circulation. De l’accroissement de la population, et de la saturation des écoles. 

Mais après, ça commence à surfer sur le velours : plusieurs interventions de citoyens vont concerner les multiples nuisances, bien connues ici et ailleurs : bruit, risques, saleté, etc. Bien que ce ne soit pas le sujet de la réunion, le maire laisse dire, écoute, compatit. En effet, les quelques hurluberlus qui font des rodéos à motos, qui trafiquent et vendent, qui sont incivils, sont pris comme prétexte pour désigner un bouc émissaire : les 51 familles habitant l’arche. Et puis elle est moche. Si on cassait tous les immeubles aussi moches que l’arche… Aucune raison pour que les motifs à doléance soient le fait d’habitants de l’arche. Aucune raison pour que, une fois tout démoli et reconstruit, le problème soit réglé. Ouvrir le quartier Paul Brard sur la ville en démolissant cette arche sous laquelle passe la rue. C’est à croire qu’ils oublient que justement, la rue passe ! Et une fois rasée la maison, on tombe sur quoi ? Sur la ligne SNCF ! Et un petit tunnel qui passe au dessous. Est-ce qu’on va supprimer aussi la ligne SNCF ?

 Ça me fait penser à ce passage de Candide

 Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé par l'université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler. On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard : on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous deux furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées et de diables qui n'avaient ni queues ni griffes ; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on chantait ; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable. 

Tout y est : un mal ; un dogme ; un bouc-émissaire ; une cérémonie ; une exécution. Et l’absurdité. 

Contradictions ordinaires

En fait, ces "sous-ministres en costumes clairs" ne sont pas si absurdes. Sont absurdes les prétextes qu’ils donnent, dans une langue de bois à toute épreuve. Mais la rentabilité financière qu’ils escomptent, elle, est très logique.

Car c’est ça qui les tracasse : cette surface disponible, proche de la gare, à lotir, avec de beaux parkings, probablement payants. Ils pensent peut-être paraître écolos en faisant payer (cher) le stationnement ? À Conflans, ville lourdement endettée où le stationnement est un racket, le maire nous assure qu’ « il faut cesser de concevoir la ville autour de la voiture, il y a trop de parkings vides. »

Ça aussi, ça les tracasse, cette abondance de parkings qu’on a, à Paul Brard. Regardez juste ce qui s’est passé avec l’abattage des tilleuls des bords de Seine pour cause de parkings. En fait, dans le souci d’ouvrir le centre ville au tourisme, on prévoit des places de parking, mais on va en retirer à Paul Brard. À Paul Brard, ils n’en ont pas besoin.

La rénovation d’autres immeubles fait partie du projet. Notamment sur le plan de l’isolation thermique. On pouvait pas faire ça plus vite, depuis, disons quarante ans ? Choc pétrolier : 1973. On est en 2018. C’est bien que l’office HLM y songe enfin. Je donnerai ça à mes troisième : calculer l'énergie perdue sur une centaine de logements mal isolés pendant quarante ans.

Ségrégation

Le plus sordide, dans tout cela, c’est la ségrégation (le maire a réfuté cette expression). Pourtant, il y a eu une réunion avec les habitants de l’arche, et une avec l’ensemble du quartier et des riverains.

« Il y a eu deux réunions parce qu’il ne s’agit pas des mêmes problèmes pour les uns et pour les autres. » En terre d’apartheid, il y a toujours un  argumentaire pour le justifier. En fait, il y a eu une réunion ou l’on a imposé le déplacement, et où l'on s'est soucié du relogement, et une autre où on a écouté les doléances des riverains pour ménager l’électeur. Alors qu’il aurait fallu, depuis longtemps déjà, une concertation de tous et de toutes. Mais le mal n’est pas conflanais. Il est français. Dans notre République, la chose publique n’est pas publique : les problèmes de la cité, c’est la police, la justice, les pouvoirs, qui s’en occupent. Les citoyens, eux, risquent des coups et passent pour des dingues s’ils s’en mêlent.

rosaparks

C'est dans les us et coutumes, c'est dans la pensée (unique), c'est une tradition. Juste on vote (ou pas), après on laisse faire. Cette aliénation n'a rien à envier aux sujétions spirituelles et politiques de l'ancien régime.

D’après vous, qu’est-ce qui a rendu possible les zones de non-droit, les fameux territoires perdus de la République ?

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