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Billet de blog 6 septembre 2025

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Michel Onfray vs le cardinal Wiseman

Je pardonne au Cardinal ! Le « Tu n’auras pas ma haine », le bonheur de mourir pour sa foi, le bonheur pour la mère de vouer son enfant au martyre. Je pardonne, au Cardinal et au christianisme. Grâce à Agnès ! Car dans la famille romaine, comme dans les familles de toute la terre, le discours qu'elle tient est révolutionnaire, scandaleux, subversif, dangereux, et c’est un discours chrétien.

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Illustration 1

Je sais pas si je vais finir, Théorie de Jésus. Ça me tartine grave la prostate. J’ai Les Évangiles de Renan sur la commode, c’est vraiment extra, ça y a pas de doute, je finirai. Mais c’est pas confortable. Faut tout le temps aller chercher la Bible, Josephe, Tacite, ou le stylo. J’ai placé la table de bridge à côté du fauteuil reelax, et de l’autre côté j’ai un de mes présentoirs à livres qui officie lui aussi, donc ça va. Mais quand même. J’aime bien pouvoir rester dans un texte, comme on reste dans un lit. Comme hier je me suis intéressé à Raïssa, et que j’avais en mémoire l’existence en rayon de Fabiola, L’église des catacombes, qui se passe également sous le règne du très méchant Dioclétien, j’ai rouvert le Cardinal de Wiseman, si je puis m’exprimer ainsi. « Rouvert », parce que j’avais déjà essayé. Littérature édifiante. Et style encore plus nouille que celui de Dumas, à peu près contemporain. Mais le martyrologue est fascinant, même si c’est kitch. D’ailleurs, le kitch lui-même est fascinant. Alors donc, Onfray m’étant tombé des bras, si je puis m’exprimer ainsi, et avant de reprendre le collier avec Renan, me vla dans cette Rome multiculturelle, au polythéisme déclinant sous les coups de boutoirs de l’épicurisme d’un côté et du christianisme de l’autre. Vous voyez bien que l’homme de robe vieux comme mes robes sait, malgré son style à pleurer de rire, mettre en situation historique et philosophique.

Comme dans les Orphelins Baudelaire, « tout commence mal ».

Pancratius, jeune patricien de quatorze ans, chrétien et donc clandestin, a quitté aujourd’hui son école. Il y a eu concours de déclamation. Sujet : « le philosophe doit être prêt à mourir pour la vérité ». Pancratius a brillé, et a même gagné le concours. Mais, emporté, habité, il a lâché deux lapsus mortels : « philosophe », dans sa bouche, est devenu « chrétien » ; « vérité » est devenu « foi ». Le maître est chrétien lui aussi, Pancratius va l’apprendre, et la plupart des élèves ne connaissent pas le problème, mais Corvinus, si. 
Le soir, Pancratius raconte tout cela à sa mère.
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Car lorsque, sortis de l'école, nous étions dans la prairie qui longe la rivière, il m'insulta en présence de tous mes compagnons. «Venez, Pancrace, dit-il : il paraît que c'est la dernière fois que nous nous rencontrons ici (il appuya particulièrement sur ce mot) ; mais j'ai un compte fort long à régler avec vous. Il vous a plu de montrer à l'école votre supériorité sur moi et sur d'autres plus âgés et meilleurs que vous. J'ai surpris les regards dédaigneux que vous jetiez sur moi, en débitant avec emphase votre ridicule discours. Eh bien, j'y ai remarqué des expressions qui pourront vous coûter cher plus tard, sinon bientôt ; mon père, vous le savez, est préfet de la cité (la mère tressaillit légèrement), et quelque chose se prépare qui vous touche de bien près. Avant que vous nous quittiez, je saurai me venger. Si vous êtes digne de votre nom, s'il n'est pas dénué de sens, combattons d'une manière plus virile qu'avec le stylet ou les tablettes, luttez avec moi, ou essayez le cestus. Je brûle de vous humilier, comme vous le méritez, devant ces témoins de vos insolents triomphes.»
La pauvre mère, anxieusement penchée en avant, écoutait ce récit et osait à peine respirer.
« Qu'avez-vous répondu, mon cher fils ? s'écria-t-elle.
— Je lui fis doucement observer qu'il se trompait, et que jamais je n'avais fait volontairement rien qui pût l'affliger, lui ou aucun de mes condisciples, ni songé à réclamer une supériorité quelconque. « Quant à votre défi, ajoutai-je, vous savez, Corvinus, que j'ai toujours refusé de prendre part à ces luttes, où l'on ne se propose tout d'abord que le tranquille essai de ses forces et de son adresse, mais que la haine et la soif de la vengeance transforment en combats inhumains. Je souhaite d'autant plus vivement les éviter aujourd'hui, que vous brûlez de les entreprendre avec ces mauvais sentiments qui d'ordinaire n'en souillent que la fin. » Cependant nos camarades s'étaient rangés en cercle autour de nous, et je voyais évidemment qu'ils étaient tous contre moi, tant ils désiraient jouir du spectacle de ces jeux cruels. J'ajoutai alors avec gaieté : « Et maintenant, adieu, mes amis, que le bonheur s'attache à vos pas ; je vous quitte comme j'ai toujours vécu avec vous, c'est-à-dire en paix. »
— Non pas, répliqua Corvinus, rouge de colère, je… »
Le visage du jeune homme s'empourpra subitement, il hésita, puis, tout tremblant et d'une voix étouffée de sanglots :
« Je ne puis continuer, dit-il, je n'ose achever.
— Je vous en conjure, pour l'amour de Dieu, par la mémoire chérie de votre père, ne me cachez rien, s'écria la mère en plaçant sa main sur la tête de son fils ; je ne jouirai jamais d'aucun repos si vous ne me découvrez pas tout. Qu'ajouta ou que fit Corvinus ? »
Après un moment de silence et de prière intérieure, l'enfant se remit et continua ainsi :
« Non pas ! s'écria Corvinus, non, vous ne partirez pas ainsi, lâche adorateur d'une tête d'âne. Vous nous avez caché votre demeure, mais je la découvrirai ; en attendant, recevez ce gage de la ferme résolution que je prends de me venger. » En disant ces mots, il me frappa si furieusement à la figure, qu'il me fit chanceler et trébucher, au milieu des cris de joie sauvages poussés par tous ceux qui nous entouraient. »
Un torrent de larmes qui s'échappa des yeux de Pancrace le soulagea et lui permit d'achever son récit.
« Oh ! combien je sentais mon sang bouillonner à ce moment ! Mon coeur semblait près de se briser. Je croyais entendre une voix qui murmurait dédaigneusement à mon oreille le nom de « lâche ». N'était-ce pas là une inspiration du démon ? Je me sentais assez fort, la colère qui s'emparait de moi me le faisait croire, pour saisir à la gorge mon insolent ennemi et le jeter haletant sur le sol. J'entendais déjà les applaudissements frénétiques qui auraient salué mon triomphe et mis les spectateurs de mon côté. Ce fut là le plus rude combat de ma vie ; jamais la chair et le sang ne s'étaient si violemment révoltés en moi. O mon Dieu ! faites qu'il ne m'arrive plus d'éprouver si fortement leur effroyable empire.
— Et que fîtes-vous, mon fils bien aimé ? » dit la tremblante matrone d'une voix étouffée.
Il répondit : « Mon bon ange chassa le démon, qui se tenait à mes côtés. Je pensais à notre divin Sauveur dans la maison de Caïphe, entouré d'ennemis qui l'insultaient, ignominieusement frappé à la face, et néanmoins toujours patient et miséricordieux. Pouvais-je agir autrement ? » Je tendis la main à Corvinus, en disant : « Que Dieu vous pardonne, comme je vous pardonne moi-même de tout mon cœur, et que ses plus abondantes bénédictions descendent sur vous. » Cassianus, qui avait assisté de loin à cette scène, survint alors, et aussitôt cette foule turbulente se dispersa rapidement. Je le suppliai, par notre commune foi, que nous avions mutuellement reconnue, de ne point châtier Corvinus pour ce qu'il venait de faire : il me le promit. Et maintenant, très douce mère, murmura le jeune homme gracieusement et tendrement appuyé sur le sein de Lucine, ne croyez-vous pas que je puisse appeler heureux un pareil jour ?

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Tout l’abâtardissement où va mener le coup du « tendre l’autre joue » est là. Quand je pense que Pancratius, qui a construit son corps au gymnase comme il a construit son esprit à l’école et à l’église, va donner son nom au « pancrace » ! Et à la gare Saint-Pancras. Négation de la nature humaine, auto-contrainte à une forme de lâcheté, permis d’offenser, permis de harceler, de tuer, offrande faite à la cruauté.

Tout continue encore pire.

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Pendant cette conversation, le jour avait rapidement tombé. Une servante âgée entra sans bruit pour allumer les lampes placées sur les candélabres de bronze et de marbre, puis se retira discrètement. Une vive lumière éclaira ce gracieux tableau de la mère et du fils, absorbés dans un profond silence qu'ils n'avaient pas songé à rompre depuis que la sainte matrone Lucine, au lieu de répondre à la dernière question de Pancrace, s'était contentée de baiser son front brûlant. Ce n'était pas seulement une émotion maternelle qui agitait son coeur, ni même le doux et joyeux sentiment d'une mère qui, ayant formé son enfant d'après certains principes élevés, et d'une pratique difficile, les voit soumis à la plus rude épreuve et noblement défendus. Ce n'était pas non plus le bonheur de posséder un fils qui, dans un âge si tendre, montrait une vertu si héroïque. Certainement si la mère des Gracques présentait ses enfants aux matrones étonnées de la république romaine comme ses plus précieux joyaux, cette mère chrétienne, avec plus de justice encore, pouvait se glorifier devant l'église du fils qu'elle avait élevé.
Mais l'heure avait sonné où une émotion plus profonde, ou, pour mieux dire, plus sublime, allait s'emparer d'elle. Ce moment était venu, si anxieusement et si impatiemment attendu, et qu'elle avait imploré avec toute l'ardeur suppliante d'un coeur maternel. Que de fois une pieuse mère consacre son jeune enfant, dès le berceau, au plus saint, au plus noble état qui soit sur la terre ? Que de prières n'adresse-t-elle pas au Ciel pour qu'il puisse devenir un lévite sans tache, puis un saint prêtre au pied des autels ! Avec quel soin jaloux elle surveille chacune de ses inclinations naissantes, et cherche avec douceur à diriger sa jeune âme vers le sanctuaire du Dieu des armées ! Et s'il s'agit d'un fils unique, comme Samuel l'était pour Anne, cette consécration de l'objet de sa plus tendre affection peut justement être considérée comme un acte d'héroïsme maternel. Que dire des anciennes matrones Félicité, Symphorose, ou de la mère innommée des Machabées, qui firent à Dieu le sacrifice de leurs enfants, et ne se contentèrent pas de lui en présenter un seul à la fois, ou même plusieurs, mais les lui abandonnèrent tous..., non pour être ses ministres, mais plutôt les victimes destinées à être offertes en holocauste sur ses autels.
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Déjà, vouer l’enfant à la prêtrise, je trouve ça limite. Mais c’est au martyre, en vérité, que la mère songe.

Ça s’aggrave encore.


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« Voici enfin le moment, mon cher fils, que j'appelle depuis longtemps par mes plus ardentes prières, et après lequel j'ai soupiré de toute la tendresse d'une mère. Avec quelle sollicitude n'ai-je pas veillé sur le développement des vertus chrétiennes que je voyais germer en vous ! Avec quelle reconnaissance envers Dieu n'ai-je pas vu votre docilité, votre douceur, votre diligence, votre piété et votre amour de Dieu et du prochain ! Votre foi vive, votre indifférence pour le monde, et votre charité pour les pauvres remplissaient mon coeur de joie. Mais voici l'heure que j'ai attendue avec tant d'angoisses et qui devait m'apprendre si vous seriez satisfait du triste héritage des pauvres vertus de votre mère, ou le digne héritier des plus nobles dons de votre père martyr. Cette heure, Dieu soit béni ! a enfin sonné aujourd'hui.
— Qu’ai-je donc fait, demanda Pancrace, pour changer la bonne opinion que vous aviez de moi ou pour en être plus digne ?
— Écoutez-moi, mon fils. Je crois qu'en ce jour, qui devait être le dernier de votre éducation, il a plu à notre miséricordieux Seigneur de vous donner une leçon qui la vaut tout entière. Il a montré que vous aviez abandonné les habitudes de l'enfance, et que dès à présent on doit vous traiter en homme, car vous savez penser, parler et même agir comme un homme.
— Comment cela, ma mère ?
— Ce que vous m'avez raconté de votre déclamation de ce matin, répondit-elle, me prouve combien votre coeur était rempli de nobles et généreuses pensées. Vous êtes trop sincère et trop honnête pour avoir écrit et dit avec tant de ferveur que c'est un glorieux devoir de mourir pour la foi, sans croire à de pareils sentiments et sans les éprouver vous-même.
— J'y crois de toute mon âme et je les sens dans mon coeur, interrompit le jeune homme : quelle plus grande félicité peut désirer un chrétien sur la terre ?
— Oui, mon enfant, vous avez bien raison, continua Lucine ; mais de simples paroles ne m'auraient point satisfaite. Ce qui vous est arrivé ensuite m'a démontré que vous pouviez supporter intrépidement et patiemment non seulement la douleur, mais ce qui, je le sais, est plus pénible encore pour le sang impétueux d'un jeune patricien, la honte cruelle d'un ignominieux soufflet, les paroles et les regards méprisants d'une foule impitoyable. Bien plus, vous avez fait voir que vous aviez assez d'empire sur vous-même pour pardonner à vos ennemis et prier pour eux. Aujourd'hui vous avez foulé les sentiers les plus élevés de la montagne en portant la croix sur vos épaules ; encore un pas, et vous la planterez à son sommet. Vous vous êtes montré le vrai fils du martyr Quintinus. Souhaitez-vous lui ressembler ?
— Mère, mère, très chère et très douce mère ! s'écria le jeune homme d'une voix entrecoupée, serais-je bien son fils si je ne désirais pas lui ressembler ? Quoique je n'aie jamais eu le bonheur de le connaître, son image n'est-elle pas toujours présente à mon esprit ? N'est-il pas l'orgueil de mes pensées ? Lorsque revient chaque année la commémoration solennelle de son martyre, et qu'on célèbre ce soldat de l'armée vêtue de blanc, rangée autour de l'Agneau, dans le sang duquel il a lavé ses vêtements, oh ! combien mon sang et ma chair frémissent de joie en songeant à sa gloire ! Combien je le prie, avec toute l'ardeur de la piété filiale, de m'obtenir non pas la gloire et les distinctions, ni les richesses ni les joies de la terre, mais la grâce de faire un noble usage de cet inestimable trésor, seul héritage qu'il m'a laissé en ce monde !
— Quel est ce trésor, mon fils ?
— Son sang, répondit-il, qui coule maintenant dans mes veines, et dans les miennes seulement. Je sais qu'il désire que ce sang soit répandu comme le sien, par amour pour son Rédempteur et en témoignage de sa foi.
— Assez, assez, mon enfant ! s'écria la mère, en proie à la plus vive, à la plus sainte émotion ; ôte de ton cou l'emblème de l'enfance, j'ai un meilleur gage à te donner.»
Il obéit, et se dépouilla de la bulle d'or.
« Vous avez hérité de votre père, reprit la matrone d'un ton plus solennel encore, un noble nom, une position élevée, de grandes richesses, tous les avantages de ce monde. Mais il est un trésor que j'ai réservé de son héritage, pour le moment où vous sauriez vous en rendre digne. Je vous l'ai caché jusqu'à ce jour, quoique j'en fasse plus de cas que de l'or et des bijoux. Il est temps de vous le donner. »    
D'une main tremblante elle détacha de son cou la chaîne d'or qui l'entourait, et pour la première fois son fils remarqua qu'elle soutenait une petite bourse richement brodée de perles. Elle l'ouvrit, et en retira une éponge, bien sèche, il est vrai, mais d'une couleur foncée.
« Ceci est le sang de ton père, Pancratius, dit-elle d'une voix émue et les yeux en pleurs. Je l'ai recueilli moi-même lorsqu'il sortait de sa blessure mortelle ; cachée sous un déguisement, je me tins à ses côtés et je le vis mourir pour le Christ ».
Elle regardait avec amour et couvrait d'ardents baisers cet objet sacré ; des ruisseaux de larmes jaillirent de ses yeux et l'humectèrent de nouveau ; le sang, ainsi liquéfié, reprit une chaude et vive couleur, comme s'il venait de quitter le coeur du martyr.
La sainte matrone l'approcha des lèvres frémissantes de son fils, qui s'empourprèrent à ce saint contact. Il vénéra cette relique sacrée avec la profonde émotion d'un chrétien et d'un fils. Il crut sentir l'esprit de son père descendre en lui et remuer le plus profond de son coeur, afin de le disposer à répandre libéralement les flots généreux dont il était rempli. La famille entière lui semblait ainsi encore une fois réunie. Lucine replaça son trésor dans la riche enveloppe, la suspendit au cou de son enfant, et dit : «Lorsque ce débris précieux s'humectera de nouveau, que ce soit de flots plus nobles que les larmes qui peuvent couler des yeux d'une faible femme ». Mais le ciel n'en jugea pas comme elle : le futur combattant fut oint et le futur martyr consacré par le sang de son père mêlé aux larmes de sa mère.
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Fabiola, vingt ans, est la fille unique de Fabius, riche patricien païen. On peut la comparer à nos élites progressistes  : elle est épicurienne, et méprise la religion. Elle méprise aussi les chrétiens. À la suite d’une discussion avec Syra, jeune esclave elle aussi chrétienne, qui a osé soutenir une divergence d’ordre philosophique avec sa maîtresse, en affirmant qu’elle avait une « âme », elle a reçu d’elle un coup de couteau, la punition habituelle. En sortant pour aller se faire panser, elle croise Agnès, treize ans, une amie de Fabiola qui vient la visiter et qui a assisté à la discussion et à la blessure.

Ah quand même !


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Puis elle s'avança ; quand Fabiola remarqua sa présence, ses joues se couvrirent d'une vive rougeur, car elle craignait que l'enfant n'eût été témoin de son indigne accès de colère. D'un geste fier elle congédia ses esclaves, et accueillit sa parente (car les deux familles étaient alliées) avec une cordiale affection. Nous l'avons déjà dit, chaque fois que Fabiola s'abandonnait à son violent caractère, elle ménageait certaines personnes. L'une d'elles était sa vieille nourrice Euphrosyne, esclave affranchie à qui l'on avait confié le gouvernement intérieur de la maison. Celle-ci ne croyait qu'à une seule chose, à savoir que Fabiola était le plus parfait des êtres, la plus sage, la plus accomplie, la plus remarquable femme de Rome. L'autre était sa jeune visiteuse, à qui elle témoignait l'amitié la plus douce, et dont la société lui était extrêmement agréable.
« Vous êtes vraiment fort aimable, chère Agnès, dit Fabiola d'un ton plus doux, d'accepter mon invitation, un peu précipitée, de venir dîner avec nous ce soir. A dire vrai, mon père m'ayant amené aujourd'hui une ou deux nouvelles connaissances, je désirais vivement avoir auprès de moi une personne avec laquelle la politesse m'oblige de converser. J'avoue cependant que l'un de nos hôtes m'inspire un peu de curiosité. Il s'agit de Fulvius, dont le monde vante la grâce, les richesses et les talents, quoique personne ne semble savoir qui il est, ce qu'il fait, ni d'où il vient.
— Ma chère Fabiola, répondit Agnès, vous savez que je suis toujours heureuse de venir chez vous, ce que mes excellents parents m'accordent volontiers ; vous n'avez donc aucune excuse à faire pour cela.
— Et selon votre habitude, dit gaiement Fabiola, vous arrivez dans votre costume blanc, sans bijoux, sans aucune parure, comme si vous vous prépariez tous les jours à de nouvelles fiançailles. Vous me semblez toujours célébrer des noces éternelles. Mais, juste Ciel ! qu'est-ce que cela ? Vous êtes-vous blessée ? Ne voyez-vous pas sur votre tunique cette large tache rouge que vous avez à la poitrine ? On dirait du sang. S'il en est ainsi, laissez-moi changer tout de suite vos vêtements.

— Non, pas pour tout au monde, Fabiola ; c'est là le seul joyau, le seul ornement que j'entends porter ce soir. C'est du sang, celui d'une esclave ; à mes yeux il est plus noble, plus généreux que celui qui coule dans nos veines. »
La lumière se fit à l'instant dans l'esprit de Fabiola. Agnès avait tout vu. Douloureusement humiliée, Fabiola dit avec un peu d'humeur :
« Voulez-vous donc exposer à tous les yeux la preuve de la vivacité de mon caractère, qui m'a fait châtier trop sévèrement une esclave ?
— Non, chère cousine, loin de là. Je veux seulement garder pour moi-même une leçon de courage et d'élévation d'esprit, venue d'une esclave, et que bien peu de philosophes patriciens pourraient nous donner.
— Quelle singulière idée ! En vérité, Agnès, j'ai souvent pensé que vous faisiez trop de cas de cette classe du peuple. Après tout, que sont des esclaves ?
— Des êtres humains, tout autant que nous, doués de la même raison, des mêmes sentiments, de la même organisation. Vous admettrez cela, sans doute, mais sans vous élever plus haut. Ils sont membres de la même famille ; si Dieu, qui nous a donné la vie, est notre père, il est aussi le leur, et conséquemment ils sont nos frères.
— Des esclaves seraient nos frères ou nos soeurs, Agnès ? Les dieux nous en préservent ! Ils nous appartiennent, ils font partie de nos biens. Je ne leur reconnais pas le droit de remuer, d'agir, de penser ou de sentir contre la volonté ou l'intérêt de leurs maîtres.
— Allons, allons, dit Agnès de sa voix la plus douce, ne nous laissons pas aller à discuter trop vivement. Vous avez trop de franchise et d'honneur pour ne pas sentir et être prête à reconnaître que vous avez été dépassée aujourd'hui par une esclave en tout ce que vous admirez le plus : en esprit, en raisonnement, en sincérité, en héroïque fermeté. Ne me répondez pas : cette larme me suffit. 

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Je pardonne au Cardinal ! Le « Tu n’auras pas ma haine », le bonheur de mourir pour sa foi, le bonheur pour la mère de vouer son enfant au martyre. Je pardonne au Cardinal, et bien sûr, je pardonne au christianisme. Dans la famille romaine, comme dans les familles de toute la terre, le discours tenu par Agnès est révolutionnaire, scandaleux, subversif, dangereux, et c’est un discours chrétien.

Et l’ancien birbe (1802 - 1865) se montre là, malgré tout, malgré son style, malgré son cul-cul-la-praline, plus fin que le nouveau.

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