La pauvreté du pauvre

Y a pas que la poésie dans la vie. Pas que l'oxymore, pas que la métaphore. Après avoir évoqué la pauvreté du riche, et la richesse du pauvre, ce qui n'est d'ailleurs pas terminé (bientôt, articles sur Donald Trompe et sur Gandhi), voici une petite pause réaliste.

J'ai été accueilli à bras tout verts dans une édition qui s'appelle Boulevard des Mots-Dits, où je peux exprimer des idées étrangères aux préoccupations qui ont suscité ce blog, prendre des vacances, m'aérer, sortir de mon obsession (sauver ma librairie-école), parler gratuitement. Et à la suite d'une merveilleuse vision qui m'est arrivée hier, eh bien, ce matin, j'ai parlé de la Chanson des Gueux et des Oiseaux de passage, de Jean Richepin, et un peu de Georges Brassens. Ça m'a donné envie de relire La Chanson des Gueux. Et, de vous communiquer ce poème,  Nativité, extrait du sous-recueil L'odyssée du vagabond 

D’aucuns ont un pleur charitable 
Pour Jésus né dans une étable. 
Je sais un sort plus lamentable.

Je sais un enfant ramassé, 
Un jour de décembre glacé, 
Nu comme un ver, dans un fossé. 

Il est nuit. Pas une voisine 
N’offre sa grange ou sa cuisine 
À la pauvre mère en gésine. 

Malgré sa mine et son danger, 
Qui donc voudrait se déranger ? 
Elle est en pays étranger. 

Donc, depuis l’étape dernière 
Se traînant d’ornière en ornière, 
Elle va, bête sans tanière, 

Bête hagarde qui s’enfuit 
Et cherche à tâtons un réduit, 
Les yeux grands ouverts dans la nuit. 

Ses reins lui pèsent. Ses mamelles 
Que gonflent des cuissons jumelles 
Sont pleines comme des gamelles. 

Son ventre, où flambent des chardons, 
Sent l’enfant, fils des vagabonds, 
Qui veut sortir et fait des bonds. 

Elle va quand même, plus lente, 
Tirant ses pieds lourds dont la plante 
Saigne. Elle va, folle, hurlante, 

Soûle, et, boule, roule au fossé, 
Et maudit le mâle exaucé 
Par qui son flanc fût engrossé. 

La face au ciel, comme en extase, 
Elle se tord. Son cou s’écrase 
Sur les cailloux et dans la vase. 

Elle accouche enfin, en crevant ; 
Et le gueux nouvel arrivant 
Grelotte et vagit en plein vent. 

Le vent est dur, sa chair est nue. 
Aucune étoile dans la nue 
Ne vient saluer sa venue. 

Pas de mages, pas de cadeaux, 
De crèches, de bergers badauds ! 
Il est seul, couché sur le dos, 

Comme un supplicié qui claime, 
Tout noir près du cadavre blême, 
Sans personne au monde qui l’aime ; 

Et, par sa mère au ventre ouvert 
Je jure, le front découvert, 
Que l’autre n’a pas tant souffert !

 

Dernière minute : François se lance lui aussi dans les figures de style : il vient de comparer un médecin avortant à un tueur à gages.

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