Éducation béarnaise

En 1994, dans le premier chapitre de son excellent Henri IV, François Bayrou nous racontait la république telle qu’elle existait en Béarn il y a quelques siècles. Qu’on ne me parle plus de progrès.

Mercis renouvelés à Laurence de Cock et Mathilde Larrère, fabricantes de chaussettes détricotées, qui ont ranimé mon intérêt pour Henri de Navarre, dit le Béarnais, dit Henri IV, dit le Vert-Galant, et qui m’ont fait indirectement, grâce au biographe béarnais François Bayrou, découvrir le Béarn.
Savoureux est le paragraphe final de cet extrait, où Bayrou, non-historien, analyse l’erreur de nombreux historiens à propos de la sensibilité populaire et démocratique de Henri IV. Les élites sont parfois de fausses élites, les riches sont parfois pauvres, et les pauvres souvent riches. Il faut nous munir d’un nouveau sens, pour mieux reconnaître l’autorité, qualité de qui est auteur, aucteur, c’est-à-dire de ce qui augmente, nos connaissances et notre être. Vous voyez où je veux en venir ? Le double-sens de « autorité » ! Autorité en la matière. Et autorité, pouvoir. La langue française fait découler le pouvoir du savoir. Alors, pourquoi a-t-on en France des Macron ? des Sarkosy ? des Valls ?

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Reste à éclairer un aspect de l'histoire du Béarn : la surprenante vie institutionnelle de cet État indépendant, qui a modifié fortement les rapports sociaux, leur donnant une coloration démocratique qu'Henri IV n'oubliera jamais, au point de rappeler dans les moments les plus tendus et les plus humiliants pour lui le vieux proverbe béarnais : « Lo biarnes qu'eï praube, mes no baxe cap. » (Le Béarnais est pauvre, mais il ne baisse pas la tête.)
C'est du tout début de notre millénaire que viennent les droits individuels béarnais, textes fondateurs du droit de l'État et monuments de la conscience collective du peuple. Ces textes se nomment fors, for d'Oloron, for de Morlaas, du latin forum, place publique, le lieu de la politique et de la justice. Ce sont les équivalents béarnais des fueros ibériques, ces constitutions, ces règles administratives, octroyées par les rois wisigoths d'Espagne.
Le premier for du Béarn est donné par Centulle V le Jeune à la ville d'Oloron à peu près en 1080. Morlaas, alors capitale du Béarn, reçut le sien en 1117. Que disent ces textes, réédités et enrichis à différentes époques, mais jamais bouleversés dans leur substance, auxquels pendant six siècles furent constamment rattachées les libertés béarnaises?
D'abord, et quelle que soit l'époque du texte, un préambule, qui commence toujours par cette formule-clé de l'inconscient collectif du peuple béarnais : « Aquets son los fors de Bearn, en losquaus fe mention que antiquemens en Bearn, no have senhor. » (Voilà les fors de Béarn, en lesquels il est fait mention de ce que, autrefois, en Béarn, il n'y avait pas de seigneur.) À cette entrée en matière est rattaché le mythe de la recherche d'un seigneur par le peuple, avec ses différentes étapes : le peuple essaie plusieurs prétendants au pouvoir, les renvoie ou les tue parce qu'ils ne le respectent pas, et finit par choisir, entre les deux fils jumeaux d'un seigneur catalan, celui qui a les mains ouvertes.
Un peuple qui choisit ses seigneurs, qui s'arroge le droit de les tuer en cas de faute, cette idée de la nature profondément républicaine du pouvoir, montant du peuple et non pas descendant vers lui, marquera constamment l'histoire du Béarn et, notamment, fondera le refus de l'hommage de Gaston Fébus aux rois de France et d'Angleterre. Elle formera durablement les relations sociales en un pays où le servage et la sujétion à la noblesse n'existeront jamais sous la forme impérieuse que nous leur connaissons ailleurs en France.
C'est aussi pourquoi la citoyenneté béarnaise ne ressemblera, dès le début de notre millénaire, à aucune autre. D'abord, par l'étendue des garanties accordées : le droit des gens s'impose d'emblée avec une force inconnue ailleurs. Cinq cents ans avant l'habeas corpus, toutes les garanties des libertés individuelles sont accordées aux Béarnais : interdiction d'arrestation arbitraire, inviolabilité du domicile, liberté du droit de succession, exemptions fiscales, fixation des règles du service militaire.
S'y ajoutent, lorsqu'il s'agit en particulier des fors des vallées, d'innombrables limitations aux droits du vicomte, lequel, par exemple, ne peut entrer en Aspe que sous les conditions suivantes : arrêter son cheval au ruisseau frontalier de la vallée lorsque ses deux sabots antérieurs atteignent l'eau, et avant de continuer, laisser deux otages aux Aspois.
Les fors règlent le droit. Les institutions sont en étroite correspondance avec eux. Dès Gaston Fébus qui, il est vrai, ne s'était pas trop embarrassé du respect des traditions pyrénéennes, la philosophie des fors triomphe dans la création des États de Béarn, qui ne sont pas seulement comme ce fut ailleurs le cas une cour de justice, mais une véritable institution démocratique, une assemblée du peuple, investie de pouvoirs très importants, en particulier dans le domaine de la nomination du souverain. Impressionnés par l'entreprise historique de Gaston Fébus, les Béarnais avaient, en effet, mal supporté son manque de respect des fors. Ils n'attendirent pas plus de huit jours après sa mort pour mettre bon ordre aux relations entre eux et leur souverain.
Dans une situation dynastique confuse, les États de Béarn se réunissent pour la première fois et imposent leur candidat à la succession de Gaston. Mais ce candidat devra accepter en matière de libertés populaires des conditions impératives. Les États deviennent les arbitres en matière de succession dynastique ; ils ont droit de regard sur la politique étrangère et sur l'ensemble des prélèvements fiscaux. Nul ne peut être reçu vicomte s'il ne prête serment de respect aux États et aux fors. Le droit leur est reconnu, en cas de manquement d'un vicomte, de changer de souverain. La codification - en 1391! -, et en langue béarnaise, donc accessible à tous, cent cinquante ans avant l'ordonnance de Villers-Cotterêts, d'un tel pouvoir, fonde un régime d'une essence profondément originale, à la vérité quasi démocratique.
Il faut y ajouter que tous les citoyens béarnais, quelle que soit leur condition, sont représentés aux États. Deux chambres composent l'Assemblée : le Grand Corps qui représente les nobles et le clergé et le Second Corps où siègent les délégués de toutes les communautés villageoises. Fait complètement original, en cas de désaccord sur les projets et les textes, le Second Corps possède un droit de veto absolu, au-delà même de l'arbitrage du souverain. Henri d'Albret, le grand-père d'Henri IV, devait reprendre en un code de droit moderne l'ensemble des fors et du droit des États, soumettant de surcroît les ordonnances des évêques à la censure du vicomte. Cette laïcisation marquait l'achèvement de la modernisation du droit local béarnais. Plus que jamais, ce droit apparaissait à ceux qui lui étaient soumis comme la charte des libertés béarnaises.
C'est pourquoi beaucoup d'historiens se tromperont lorsqu'ils chercheront à mettre la culture démocratique d'Henri IV sur le compte de son enfance parmi les paysans. Cette fraternité de jeux sera de trop courte durée pour le marquer durablement. C'est dans le caractère parfaitement original, unique même, des institutions du Béarn en cette première partie du millénaire qu'il faut chercher l'origine de cette tradition et de cette culture. Henri de Navarre descendait de la seule famille d'Europe qui devait, depuis des siècles, régner sur une république!

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